‹ Les philosophes contemporains IChapitre 85 sur 244 · Page · texte numérisé non relu

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événements, la sensation et l'idée, par exemple, sont inexplicables par Faction des centres nerveux seuls et que Tintervalle immense qui les sépare ne peut être comblé que par l'intervention d'une essence supérieure au mofUvement physiologique des nerfs. Cette essence est située au delà des faits. Il faut s'entendre sur la portée de cette proposition. Si, pour vous, être situé au delà des faits, signifie en être séparé, ce n'est pas notre thèse, puisque nous enseignons l'union substantielle de l'essence et du fait physiologique. Si vous voulez dire que l'essence est, dans sa nature intime et personnelle, supérieure au fait, c'est le système que nous défendons, car nous avons constaté un ordre de faits qui dépassent la sphèredes centres nerveux,et, par conséquent, nous avons dû leur attribuer une cause supérieure. Cette cause est stable. Le sens intime qui, dans ce cas, est infaillible, nous dit clairement que le principe d'où découlent nos actes n'est pas un parifum qui s'évapore, une brise qui passe, un nuage qui se dissipe, un météore qui disparaît. Les actes se succèdent, ils varient de forme et de nature, mais la cause à laquelle ils se rattachent en dernière analyse est stable, et elle n'est le sujet que de modifications accidentelles ; mais intrinsèquement elle ne change pas. Aujourd'hui je suis sorti,

hier j'étais resté chez moi, aujourd'hui je suis triste, hier j'étais heureux ; les actes et les dispositions ont varié, le sujet est le même. On sait que Montaigne s'est plu à décrire la prodigieuse inconstance des dispositions de Tâme, mais le piquant tableau qu'il en a laissé ne nous autorise pas à conclure au changement radical et substantiel du moi : « Non « seulement, dit-iP, le vent des accidents me « remue selon ses inclinations ; mais en « oultre je me remue et trouble moy-même « par l'instabilité de ma posture ; et qui y « regarde primement, ne se trouve guère « deux fois en mesme estât. Je donne à mon « âme taniost un visage tantost un aultre, « selon le côté où je la couche. Si je parle « si diversement de moy, c'est que je me (c reguarde diversement. Toutes les contra- « riétés s'y trouvent selon quelque tout, et en « quelque façon : Honteux, insolent, bavard, « taciturne, laborieux, délicat, ingénieux, « hébété, chagrin, débonaire, menteur, véri- <( table, savant, ignorant, libéral et avare et « prodigue : tout cela je le veois en moi « aulcunement, selon que je me voie ; et « quiconque s'estudie bien attentivement, <( trouve en soy, veoire et en son jugement (c mesme, cette volubilité et discordance. »

1, Essais f 1. II, ch. i.

Nous ressemblons à peu près tous à Montaigne ; il suffit d'un rayon de soleil pour nous égayer et un ciel couvçrt nous attriste ; un jour nous sommes disposés à travailler et le lendemain nous ne résistons pas à l'attrait d'une promenade, mais cette inconstance n'affecte que les dispositions d'un seul et même sujet. La cause est stable, elle est aussi U7ie. Le moi d'aujourd'hui est le moi d'hier, le moi heureux n'est pas autre que le moi attristé. S'il variait avec ses modifications, il n'en garderait pas le souvenir : si je ne suis pas celui qui était hier, comment puis-je savoir ce que j'ai fait ou pensé dans la journée qui vient de s'écouler? Notre existence serait à tout moment une naissance nouvelle sans aucune racine dans le moment qui précède ; ce qui est évidemment faux et contredit par le sens intime. On est acculé à . cette conclusion lorsqu'on admet avec M. Taine : « qu'on « voit s'évanouir et entrer dans la région des « mots cette substance une, permanente, « distincte des événements ^ » Si la substance n'en est pas distincte, elle varie avec eux, ou plutôt elle n'est que l'événement lui-même, d'où il suit qu'un événement heureux étant différent d'un événement malheureux, ce n'est pas la même substance qui est tour à

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tour heureuse ou malheureuse. Mais alors comment sait-elle qu'elle n'a pas toujours été ce qu'elle est en ce moment présent ? « Il « ne reste de nous, continue M. Taine, que « nos événements, sensations, images, sou- « venirs, idées, résolutions : ce sont eux qui « constituent notre être, et l'analyse de nos « jugements les plus élémentaires montre, « en effet, que notre moi n'a pas d'autres « éléments, »

Tous les faits qui sont la manifestation de notre activité n'ont donc aucun lien, aucun sujet commun î Un simple exemple va- nous montrer que la moindre circonstance de la vie demeure, dans cette hypothèse, un pro- • blême insoluble. Je suis maintenant dans ma chambre, j'ai des idées, des sensations de livres, de table de travail, de meubles dont la vue m'est familière, des résolutions qui me font discuter une théorie philosophique, je suis en un mot le théâtre de tels ou tels événements. Si c'est là mon être, mon moi, il tient à peu de chose; en effet,. je sors, j'erre sur les quais, je regarde le dôme des Invalides, j'achète un journal, je lis les nouvelles, je m'intéresse aux débats du Parlement, et me voilà bien changé, je suis un autre. Comment vais-je faire pour rentrer chez moi î Je ne le puis pas. Si, en effet, le moi qui est sorti, de

ma chambre, n'est pas le même que celui qui se promène sur les quais, ce dernier ne saura où trouver un gîte. 11 ne le saura pas pour deux raisons. La première, c'est que n'étant pas le moi qui est sorti, il ne se souviendra pas de la chambre habitée par l'autre ; et secondement, quand même il s'en souviendrait, il n'oserait pas y rentrer de peur d'être regardé comme un intrus. On ne va pas, en eflfet, che^ un autre sans invitation préalable.

M. Taine avouera de bonne grâce que notre exemple n'a pas faussé sa thèse pour le plaisir d'en faire voir d'une manière sensible le côté défectueux, car nous ne faisons que traduire ces propositions : « Nos événements ce successifs sont les composants successifs de <c notre moi. Il est tour à tour l'un, puis « l'autre*. »

Il a parfaitement compris que, dans ces termes, son système était insoutenable, aussi il a essayé de faire surnager quelques débris de l'unité du moi.

(c Non, dit-il, qu'il (le moi) soit un simple « total ; car le verbe est^ qui joint le sujet à « l'attribut, énonce non seulement que l'attri- « but est inclus dans le sujet comme une « portion dans un tout, mais encore que (( l'existence du tout précède sa division. » Il

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