Somme théo logique, I p., q. 85, a
sente. Cette opinion est inacceptable, dit saint Thomas. Si, en effet, l'âme connaît d'abord l'image dont elle est affectée, son jugement se portera immédiatement sur elle et il sera toujours vrai. Par exemple : un homme dont le palais est sain goûte du miel et il juge que le miel est doux ; un malade portera sur le même objet un jugement contraire, il dira que le miel est amer. Ils auront raison tous les deux, car, de fait, le miel est doux pour l'un et amer pour l'autre. Faut-il conclure que le miel est à la fois doux et amer ? Oui, si la sensation est le premier connu, et si l'objet lui-même ne vient qu'au second plan ; il devra se conformer à la sensation, et le miel bon gré mal gré devra être doux et amer. Mais alors en étendant le cercle, il suit de là que tout est également vrai et également faux, car si je juge d'après la perception et non d'après l'objet, un jugement affirmatif a, sur la même question, la même valeur qu'un jugement négatif. J'ai raison quand je dis : le miel est doux, un autre n'a pas tort en disant tout le contraire. Si la thèse est vraie dans l'ordre de la sensation, pourquoi serait-elle fausse dans l'ordre de la spéculation î II n'y a donc nulle part aucun point d'appui à la certitude sensible et spéculative. Cette hypothèse doit donc être rejetée, et il
faut dire que l'objet est le premier connu.
D'abord c'est la pente instinctive de la nature. Quand un objet frappe ma vue, je conclus à sa présence et à sa connaissance directe et immédiate ; ce n'est que par un retour sur moi-même et, par l'étude d'un fait psychologique, que je constate la présence de l'image. Je puis complètement ignorer le rôle de l'image dans la perception sans que ma certitude à la présence de l'objet soit afifaiblie.
L'étude donne une nouvelle force à ce mouvement instinctif. Je sais, par la réflexion, que l'image est le moyen de la connaissance, donc elle n'en est pas le terme. Qu'on nous permette un exemple : je veux regarder un objet situé à une certaine distance. A l'œil nu, je ne vois rien, je prends une lunette d'approche et je distingue parfaitement. De la lunette ou de l'objet, quel est le premier connu et quel est le terme de ma connaissance? C'est évidemment l'objet, car, d'une part, je n'ai pris la lunette que comme moyen; d'autre part, si les lentilles sont parfaitement transparentes, je ne les verrais même pas, je ne percevrais que l'objet. Demandez à un astronome s'il s'occupe de son télescope en regardant les étoiles doubles ou les taches du soleil. Il est absorbé par l'objet et il ne s'inquiète guère du moyen qu'il a dû prendre pour le voir.
Or, rimage remplit précisément les fonctions du télescope, elle n'est donc pas le terme de la connaissance, puisqu'elle en est le moyen, et saint Thomas a raison de conclure : Id quod intelligîtur primo est res.
On va voir, par l'analyse suivante, que M. Taine incline vers la première opinion, à savoir que l'image est connue avant l'objet :
« Pour établir que la perception extérieure, « même véridique, est une hallucination, il « suffit de remarquer que son premier temps a est une sensation, — En effet, par sa seule « présence, une sensation, notamment une « sensation tactile ou visuelle, engendre un « fantôme intérieur qui paraît objet extérieur. « Les rêves, l'hypnotisme, les hallucinations (( proprement dites, toutes les sensations sub- « jectives sont là pour en témoigner. Peu im- « porte que la sensation soit purement céré- « brale et naisse spontanément, sans l'excitation « préalable du bout extérieur du nerf, en Tab- « sence des objets qui, d'ordinaire, provoquent « cette excitation. Dès que la sensation est « présente, le reste suit, le prologue entraîne c( le drame *. »
Le premier temps de la perception est une sensation, dit-on. Je distingue; matériclle-