L. II, ch. ï, p
ment^ je l'accorde; formellement, je le nie et inexpliqué la distinction.
Le premier temps de la perception est une sensation, dans ce sens que la sensation est la condition requise pour la perception, car si la sensation n'est pas excitée, la perception ne se produira pas, dans ce sens, dis-je, il est vrai que, matériellement parlant, le premier temps de la perception est une sensation. Mais au point de vue formel, c'est-à-dire en considérant la perception comme acte en vertu duquel je saisis son objet, la sensation n'est pas son premier temps, car, nous venons de le prouver, la perception se porte d*abord sur . l'objet et non sur l'image.
La sensation, dit-on encore, engendre, par sa seule présence, un fantôme intérieur qui paraît objet extérieur. A notre avis, cette proposition n'est pas exacte. Le fantôme intérieur ne paraît pas objet extérieur, il est rimage de l'objet et, la pente irrésistible de la nature, me pousse 'invinciblement à affirmer la réalité extérieure de Tobjet dont la présence provoque le fantôme. Quand je vois un arbre à dix pas devant moi ; que je le veuille ou non, je sais fort bien que l'arbre est une réalité en dehors de moi. On m'objectera les ^ rêves, l'hypnotisme et les hallucinations pro- ! prement dites. Je réponds que nous traitons
ici de la perception qui s'opère dans les conditions ordinaires et normales, et que des faits peu expliqués (car ils se présentent dans des moments où nous n'avons pas une conscience bien nette de ce qui se passe en nous) ne doivent pas nous arrêter et nous faire révoquer en doute les lois de la perception normale. Si, par exemple, j'ai rêvé la nuit dernière que je me promenais dans une forêt, puis-je, maintenant que j'ai conscience de mon rêve, douter de la réalité de l'arbre que j'ai devant moi et aller me heurter contre lui en disant : Il n'est pas plus réel que ceux de cette forêt où je me promenais cette nuit ? Si un halluciné me dit en me montrant un homme qui passe dans la rue : « Voilà Napoléon 1®% vous voyez bien son petit chapeau et la redingote grise, » prendrai-je la peine de tourner la tête et en serai-je réduit à me dire : « Il a peut-être raison »? Si nous en sommes là, c'en est fait de la perception extérieure. Les rêves, l'hypnotisme et Thallucination ne sont donc pas à invoquer contre l'objectivité de la perception extérieure qui n'est, à aucun titre, une hallucination*.
1. Nous avons assisté, à Nancy, aux curieuses expériences d'hypnotisme du D'" Bernheim. Nous lui demandions la cause de ces faits étranges. — « La cause , nous répondit-il, nous la cherchons, nous ne la connaissons
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« Peu importe, dit M. Taine, que la sensation soit purement cérébrale et naisse spontanément! » Il importe beaucoup, au contraire. D'abord, à parler rigoureusement, aucune sensation ne naît spontanément. Elle est, en effet, toujours excitée par un objet présent soit par lui-même, soit par son souvenir. Dans ce dernier cas, elle réapparaît spontanément et cette apparition n'est pas une naissance. Nous ne pouvons avoir de sensations qu'autant que les objets viennent nous affecter. Qu'est-ce que la sensation de saveur? Teffet produit par un mets ; la sensation d'odeur? l'effet produit par un parfum; la sensation de vision? l'impression de l'image dans l'œil, et l'image représente nécessairement quelque chose. Une impression spontanée est donc impossible. Il faut, en outre, distinguer entre les sensations purement cérébrales et les sensations normales. Aux premières, évoquées pendant le sommeil et l'hallucination, ne correspondent que des objets chimériques; les secondes sont provoquées par la présence des objets réels, lorsque nous sommes en pleine possession de nous-mêmes. On nous
pas; nous constatons les faits, c'est tout. » On ne peut donc pas s'appuyer sur des faits encore inexpliqués pour infirmer la valeur des témoignages de la perception extérieure,
objecte que l'halluciné est convaincu de la présence d'une tête de mort, par exemple, aussi fortement que nous le sommes de la présence des objets véritablement réels. Je réponds que si son affirmation mérite qu'on s'y arrête, il n'y a pas de raison pour nier qu'un fou quisecroit le Père Éternel ne soit, en effet, le Père Éternel. On ne peut donc pas, nous le répétons, infirmer la valeur objective de la perception extérieure en alléguant les faits du rêve et de l'hallucination.
Toute la théorie de M. Taine sur la perception extérieure repose sur cette définition : la perception est une hallucination vraie, dès lors, pour être logique, il doit donner, et il donne, en effet, une influence prépondérante à la sensation; il n'attribue qu'un rôle secondaire à l'objet. D'après nous, au contraire, la sensation et l'objet sont deux facteurs d'une importance égale : sans l'objet, point de sensation; sans la sensation, point de perception.
Cette tendance vers le subjectivisme entraîne l'auteur jusqu'à la limite du système de Berkeley ; il ne la franchit pas, mais il en approche de bien près. Pour lui, en effet, les propriétés et la substance des corps se réduisent « à des possibilités et à des nécessités de sensa- « tions*. » Il pense que ces possibilités et né-
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cessités ont tous les caractères de la substance, parce qu'elles sont permanentes et indépendantes du moi. Cela ne suffit pas, car la permanence et l'indépendance ne sont pas les seuls caractères de la substance. M. Taine néglige le plus important qui est esse in se. La substance, en effet, est avant tout ce qui est en soi ; or, par sa définition, Tauteur l'envisage surtout au point de vue relatif, c'està-dire dans les effets qu'elle produit sur le sujet qui la perçoit. Si la substance corporelle n'est que possibilité et nécessité de sensation, nous sommes autorisés à conclure qu'elle n'est rien en dehors et que son existence objective est absorbée dans le sujet. M. Taine recule devant cette conséquence : « N'y a-t-il dans « la nature que les séries de sensations passa- (c gères qui constituent les sujets sentants et « les possibilités durables de ces mêmes sente sations? N'y a-t-il rien d'intrinsèque dans « cette pierre? Ne découvrirons-nous en elle « que des propriétés relatives, par exemple, la (c possibilité de telles sensations tactiles pour « un sujet sentant, la nécessité des mêmes a sensations tactiles pour le sujet sentant qui « se donnera telle série de sensations muscu- « laires, à savoir la série des sensations mus- « culaires à la suite desquelles sa main arrive « à toucher la pierre ^ ? »