C'est la remarque de M. Taine (paj^e
notre vie intellectuelle. Cette origine, nous Tavonsdéjà constaté, est double: la sensation et l'abstraction, et, pour rester dans le vrai, il faut assigner, à ces deux principes, la part légitime qui leur revient. Or, dans son étude, M. Taine analyse la sensation avec une sagacité et une pénétration merveilleuses, mais il diminue beaucoup trop le rôle de l'abstraction. Il ne le nie pas , il lui accorde seulement le moins de place possible. « A tous les degrés, « dit-il*, le caractère général est un carac- « tère abstrait, d'autant plus abstrait qu'il est (( plus général et d'autant plus général qu'il « est abstrait. » Cette concession est passagère et le but principal de la thèse est de mettre en lumière le côté sensible de l'idée générale : M. Taine, en cela comme en bien d'autres points, est fidèle aux leçons de Condillac. Mais l'élément sensible n'est que le point de départ de l'idée générale, il ne nous livre que le particulier, et l'idée ne deviendra jamais générale avec la sensation seule. Voilà pourquoi, sans l'abstraction, l'origine des idées générales est inexplicable, c'est ce que nous avons longuement démontré plus haut. La thèse de M. Taine est donc incomplète et fausse, car elle met de côté, ou à peu près, l'élément sans lequel l'idée générale est impossible.
Le chapitre suivant est consacré aux jugements généraux que M. Taine paraît confondre avec les axiomes. Il y a cependant une distinction essentielle qu'on ne peut pas négliger. Un axiome est une proposition dont la vérité nous frappe aussitôt qu'elle est énoncée et dont l'évidence s'impose. Ainsi : le tout est plus grand que la partie; une chose ne peut pas, sous le même rapport, être et n'être pas, voilà des axiomes. Une proposition générale est celle dont la vérité est démontrée par des expériences multipliées amenant toujours le même résultat. Ainsi, les corps s'attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances, voilà une proposition générale. A côté de cette différence intrinsèque, il y en a une autre extrinsèque. Les axiomes sont la base de toutes les sciences, dans ce sens qu'une science dont les principes sont en contradiction avec un axiome, est nécessairement fausse, et les propositions générales sont le point de départ de chaque science particulière. Chaque science a les siennes. M. Taine appelle axiome ces deux propositions générales inscrites en tête de l'arithmétique, de l'algèbre et de la géométrie : « Si, à deux grandeurs égales entre elles, <c on ajoute deux grandeurs égales entre elles^ <c les sommes sont encore égales; si, de deux
« grandeurs égales entre elles, on ôte deux <( grandeurs égales entre elles, les restes sont « encore égaux *. » Ces deux propositions ontelles le. caractère attribué communément aux axiomes, c'est-à-dire sont-elles d'une évidence immédiate? Non, car l'auteur en donne une démonstration : « Voici deux troupeaux de <( moutons, chacun de vingt dans son enclos; « ils peuvent être accrus ou diminués; ce sont « donc des grandeurs. Je fais entrer quinze (( moutons dans le premier enclos et quinze (c autres dans le second; je compte ensuite les « deux troupeaux ainsi accrus, et je trouve « que, dans chaque parc, il y en a trente- « cinq. Je fais sortir alors dix-sept moutons « du premier enclos et dix- sept autres mouce tons du second; puis je compte les deux « troupeaux ainsi diminués, et je trouve que « dans chaque parc il y en a dix-huit. » — c( Après beaucoup d'expériences semblables, « nous pouvons induire, par la méthode des « concordances, que des grandeurs égales « ajoutées à des grandeurs égales donnent « des sommes égales, et que des grandeurs « égales diminuées de grandeurs égales don- « nent des restes égaux 2. »