SCÈNE QUATRIÈME
KÂ.RL.
Ça ne fait rien ; ce n*est pas une raison pour tolérer des libertés aussi... déplacées... Mais enGn, vous les refusez tous?
MARIANNE
Certainement. C'est comme un fait exprès ; je connais plusieurs de mes amies qui meurent d'envie de se marier, et que personne ne demande; et moi, qui ne le veux pas, je refuse tous les jours les plus beaux partis; avant-hier encore, j'ai refusé la main d'un magnat hongrois, qui avait je ne sais combien de moutons et encore plus de paysans.
KARL
Vous le regrettez peut-être V...
MARIANNE
Quelle idée! je n*y pense pas du tout?... Il y avait quelqu'un qui me plaisait davantage... qui me plaisait tant, même, que ma sœur disait que c'était de l'amour... Je puis bien vous dire ça, puisque vous êtes mon ami...
KARL, d'un air contruat.
Sans doute... et votre confiance me fait le plus grand plaisir.
MARIANNE, remarquant son trouble.
Comme vous dites ça drôlement!... est-ce que vous êtes malade?...
KARL, embarrassé.
Moi?... du tout... je crois que c'est la faim...
MARIANNE, riant.
Ça n*est guère sentimental !...
KARL, avec un so'irire forcé.
Oh!... entre amis...
MARIANNE
Mais je vous comprends mieux que vous ne pensez, moi, qui n'ai pas mangé depuis ce matin.
KARL, vivement.
Eh bien ! qui nous empêche, en attendant votre gouver-
nante, de faire un déjeuner de garçons, de camarades? J*ai ici tout ce qu*il me faut.
MARIANNE, gaiement.
Oui, c'est cela ! voilà une excellente idée ! Il suffit d'ailleurs que ce ne soit pas dans les usages reçus pour que cela m'amuse. (Gq parlant, elle enlève l'albom qn'elle pose sur la petite table an fond, et y prend une serviette qu'elle met sur la table, pendant qne Karl, onrraat la porte de gauche, rapporte un platean sur leqnel le couvert est dressé, et le pose
sur la table.) Pendant ce temps-là, je vous raconterai Tbistoire de mon autre futur *...
KÀ.RL, d'un air presque boudeur, et s'appuyant sur la table, de façon à être vis-iuvis de Marianne, qui est de l'autre rAté.
Vous y tenez beaucoup?
MARIANNE
Si vous étiez mon amoureux, cela pourrait vous contrarier ; mais vous n'êtes que mon ami.
Elle s'assied.
KARLy s'asseyent.
C'est vrai ! je vous écoute,
Il commence à sernr, sans faire attention à ce qu'elle dit.
MARIANNE
Il y avait une fois... faut- il commencer comme ça?
KARL, avec une indifférence affectée.
Comme vous voudrez. *.
MARIANNE s'arrête, remarquant la presque brusquerie de sa réponse.
Je ne sais comment cela se fait... mais cela me semble à présent si insignifiant, que je ne m*en souviens seulement pas.
KARL
Ah bien! moi, votre récit, qui commençait comme les contes des fées, m'a fait souvenir d*une de mes cousines, à qui j'en racontais toujours, quand elle était petite, et que J'ai trouvée bien jolie l'autre jour, quand je l'ai rencontrée.
* Karl, Marianne.
SCÈNli QUATHIÈME 21
MAKI ANNE, chei'chaut à dégoiaei* uu Heutiiueut de dépit.
Tenez, voulez- vous que je vous dise, Karl? vous n'avez pas de caractère, vous vous marierez*
KARL
Moi?
MARIANNE
Oui, VOUS épouserez votre cousine... (Avec mélancolie.) Si vous l'aimez... c'est bien naturel.
KARL, toujours occupé du service du déjeuner. «
Non, je ne Tépouserai pas, et par une bonne raison.
MARIANNE
Laquelle?
C'est qu'elle est mariée.
MARIANNE, ne pouvant maUriscr un uiouvenOteut de joie, et se levant.
Ah ! . .. c'est différent !
Elle sjari'éte, émue.
Karl, levant la tête, remai'que son ti'ouble, et se lève.
Qu'avez-vous? Mais vous êtes souffrante, Marianne?... Vous avez rougi et pâli...
MARIANNE, cherchant un prétexte et montrant la cheminée.
Non..., rien..., la chaleur...
KARL, allant à elle et la soutenant.
Amie, mettez-vous plus loin... (Illa fait passer à gauche.) Là...
dans ce grand fauteuil... ce tabouret sous vos pieds... Et
puis... (il se retourne et prépare avec eqapressement un verre d'eau.) Ce
verre d'eau sucrée..., buvez... lentement, bien lentement... Là !.. . êtes-vous mieux ?
MARIANNE, lui souriant et lui rendant le ven-e.
Oui... très-bien.
KARL, avec expi-ession.
Personne ne s'y^asseyera plus, sur ce fauteuil-là! entendezvous, Marianne? Et cette petite chambre, comme je vais l'aimer à présent !
MARIANNE, avec un sourire gracieux.
J'ai donc bien fait de venir ?
KARL, avec cUaleui-.
Vous le demandez, Marianne? J'étais seul, ennuyé, triste, et. grâce à vous, tout est changé I Je vais retrouver mon frère I
MARIANNE
Au fait, parlons un peu de cela; madame Rimblot va revenir,
et nous ne serons convenus de rien. (Karl prend une chaise et se place près de Marianne, entre elle et le guéridon sur lequel est le verre d'eau *.)
Vous parlerez donc à votre frère; vous lui direz que je mourrai de chagrin s'il m'enlève ma sœur.
KARL
Sans doute, mais je prévois sa réponse ; il me dira : Pourquoi ne viendrait-elle pas avec nous?
MARIANNE
Ce serait bien amusant! Figurez-vous qu'ils se parlent bas et qu'ils ne me disent rien. On voit qu'ils meurent d*envie d'être seuls ensemble... vous avouerez que c'est très-malhonnête.
KARL
Sans doute, et pourtant je les comprends; car moi, qui i.c suis que votre ami.... je suis bien plus heureux à présent que quand votre gouvernante était là.
MARIANNE
Et puis, il lui prend la main...
KARL, prenant la main de Mai'ianne qui la l'etii'e doucement.
Comme cela... Mais elle ne la retire pas, sans doute, comme vous me retirez la vôtre...
Nous ne sommes pas fiancés.
KARL
Nous sommes amis.... nous sommes frère et sœur, n'est-ce
* Karl, Marianne*