‹ Les philosophes et les écrivains religieuxChapitre 16 sur 29 · L ABBE MAY NARD · texte numérisé non relu

L ABBE MAY NARD

toujours mieux qu'un littérateur, fût-ce un littérateur tout à fait, et non pas, comme Pontmartin, un littérateur de salon.

Je ne m'attendais donc pas, quand j'ouvrais cette Vie de saint Vincent de Paul, par l'abbé Maynard, à beaucoup plus qu'à des choses infiniment touchantes et touchées délicatement par un homme d'un talent borné par le goût, cette barrière élégante I Je n'aurais jamais cru d'avance à cette virilité et à cette hauteur d'appréciation, à cette profondeur de judiciaire, à ce calme dans les plus vifs sentiments contenus, de la part d'un écrivain qui, jusque-là, avait montré du talent littéraire, mais sans rien de tranché et de péremptoire comme l'est la supériorité.

Je puis bien le dire maintenant à l'abbé Maynard, puisque la supériorité lui est venue : je ne le croyais pas capable du beau livre qu'il vient de nous donner. Gomment cette supériorité lui a-t-elle poussé tout à coup? Intéressante et trop mystérieuse question littéraire! Y a-t-il,pour la tête humaine comme pour certains fruits, un coup de soleil après lequel elle a, comme les fruits, son point juste de saveur, de parfum et de maturité? Et pourquoi, puisqu'il s'agit ici d'un homme assez saint pour faire des miracles, saint Vincent de Paul, avec qui l'abbé Maynard a vécu intimement des années dans la contemplation de sa pensée et de sa vie, n'aurait-il pas été ce miraculeux coup de soleil?

Il est bien évident, en effet, qu'il y a dans cette contemplation puissante des mérites inouïs de Vincent de Paul, de quoi assainir l'esprit d'un homme etj l'élever aussi haut que, sa nature une fois donnée, cef esprit peut jamais monter. 11 est évident, pour veut bien y regarder, qu'on ne pourrait pas étudieï| longtemps impunément une créature de cet ordre, ef que, ne fût-on qu'un écrivain, on emporterait sous^ sa plume même quelque chose de la sagesse et de la simplicité de cet admirable saint dont on se consacre à écrire l'histoire. Pour moi, j'incline infiniment à le penser, c'est ce qui a dû arriver à l'abbé Maynard.

En touchant à ce sujet de saint Vincent de Paul, il s'est transformé de manière et de ton, et ce sublime sujet l'a enfanté à la vie du talent, et du talent le plus réel, le plus droit, le plus allant au cœur des choses. Rhétorique, sentimentalités, mièvreries littéraires, il a laissé tout cela dans une histoire où les philosophes ont pourtant la bonté d'autoriser l'émotion en faveur du fondateur des Filles de la Charilé et des Enfants trouvés ; — comme ils disent : un saint populaire. Et il a enfin été digne de parler de cet homme qu'on enterre un peu trop dans sa grande âme, mais qui était aussi, il faut bien qu'on le sache ! un homme de génie dans le sens que les hommes respectent le plus.

Or, voilà ce qui est montré avec une autorité, un détail, une vérité plénière, dans cette vie nouvelle de saint Vincent de Paul que, pour cette raison, j'ose ap-

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peler la première histoire qu'il ait eue. Le génie de Vincent de Paul faisant équation avec ses vertus ! C'est la première fois qu'on nous ait donné l'impression profonde, la notion claire, la mesure exacte de ce génie qu'on dédoublait et qu'on croyait déshonorer peut-être en l'appelant le génie du cœur, mais que voici aussi lumineusement prouvé que celui des génies de tète les plus incontestables, grâce au livre de l'abbé Maynard. Allez! une telle preuve faite, sans que le grave et sincère historien qui l'a faite ait, une minute, joué aux enfantillages de la thèse ou du paradoxe, n'est pas indifférente à l'histoire et à l'édification de ce monde. Le monde est fort lâche et fort sot. Depuis qu'il existe, il a toujours préféré à tout les facultés altières de l'esprit, les brutalités de sa force et la profondeur de ses perfidies... Mais lui démontrer, à propos de ce merveilleux et pauvre prêtre, — saint Vincent de Paul, — que Renan, ce rude connaisseur, ne trouvait ni imposant ni poétique, et dont il faisait tout au plus un saint bonhomme ;lai démontrer que ce sam^ bonhomme pouvait avoir dans la tête, à la même place précisément que Richelieu ou Napoléon, un génie égal ou supérieur au génie des plus fiers, des plus impérieux, ou même des plus mauvais qui aient mené un jour les hommes et dompté les choses, ne vous y trompez pas! c'est non seulement relever l'adorable saint méconnu, ce qui est une justice, mais c'est encore relever la Sainteté elle-même, ce qui est une leçon!

Et de fait, c'est un grand homme d'État que saint Vincent de Paul, et même un des plus grands, si ce n'est le plus grand qui ail jamais existé ! Je n'ai pas peur de la réalité et je ne force pas le mot qui l'exprime. Pour nous chrétiens, saint Vincent de Paul est bien autre chose qu'un homme d'État, puisque le Saint-Esprit avait pris son cœur pour tabernacle ; mai? il ne s'agit pas du Saint-Esprit pour les gens d'esprit qui endoctrinent présentement le monde. Pour eux, Vincent de Paul doit être un homme d'État, et s'ils veulent bien yprendre garde, il doit l'être dans l'acception la plus politique de ce mot.

Je citais plus haut Napoléon, le grand organisateur moderne. Napoléon, qui a même inventé jusqu'à ce mot d'organiser, lequel disait bien une de ses actions les plus grandes et une de ses préoccupations les plus continuelles. Eh bien, Napoléon n'a pas plus organisé à sa manière que Vincent de Paul à la sienne! Je citais Richelieu: mais le cardinal de Richelieu, cet homme d'ordre et d'unité^ avec ses quatre à cinq coups de hache éblouissants qui brillent dans l'histoire, n'a

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