BARTHELEMY S AI NT- II I LAI RE
Voltaire et Gibbon. Chose singulière, qu'on n'a point assez remarquée! Le xviii® siècle s'est conduit avec Mahomet comme s'il revenait des Croisades, Il a eu pour Mahomet les sentiments qu'auraient eu ces imbécilles Porteurs de Croix dont il s'est si spirituellement moqué. Luther, lui, préférait le Turc au Pape, et c'était bien naturel... c'était parfaitement logique à Luther, avec la situation qu'il s'était faite dans le monde, cet aimable homme! Mais le xviii' siècle, plus brutal, a traité Mahomet non comme un Turc, mais comme un Pape, et vraiment on a quelque droit de s'en étonner. Le monde du Croissant avait, tant de fois, essayé de faire tant de mal au monde de la Croix, qu'il eût été tout simple que les philosophes du XVIII® siècle eussent gardé pour cela à Mahomet un peu de reconnaissance. Le voluptueux siècle qui n'avait pas trop de sifflets pour l'ascétisme chrétien, qui cultivait la sensation et qui en écrivit la philosophie, n'a tenu compte de rien à Mahomet, pas même de cette excellente polygamie, en comparaison de laquelle le divorce est une bien petite invention.
Cela est incroyable, mais cela est, et cela sérail inexplicables! l'on ne pensait à deux griefs pour lesquels il ne peut y avoir de pardon ni de miséricorde, aux yeux de la philosophie. Mahomet fonda une religion, et à dix places dans le Coran il parla avec respect de Jésus-Christ et de sa Mère. Indè irsel indè ignés ! Voltaire, blessé dans sa personnalité satanique,
châtia Mahomet en en faisant un Tartufe, « un Tartufe les armes à la main ». Gibbon, moins spirituel, lourd cockney qui se croyait fin, Gibbon, qui achevait son Hisloire, en Suisse, parla de Mahomet comme d'un marchand de vulnéraire... suisse, et il lui prêta des miracles, à lui qui a vingt places dans le Coran dit que Dieu lui a refusé le don d'en faire, et des miracles ridicules encore, comme, par exemple, de faire descendre la lune par le col de sa robe, pour l'en faire sortir par la manche 1 De Tartufe profond à charlatan grossier, il n'y avait que l'épaisseur et la vulgarité de l'intelligence de Gibbon, ce camard d'esprit comme de nez, cet affreux Hun de l'Histoire quand il s'agit, de près ou de loin, du Christianisme.
Bayle, le sceptique, avait été moins injuste, et Voltaire, plus tard, superficiel et détraqué, avait, dans son Essai sur les Mœurs, relevé son bonnet, tombé dans la titubante ivresse de la haine... Du reste, encore une chose à remarquer de la part de ces philosophes, qui ont été bien heureux que Molière eût inventé Tartufe pour avoir une injure à jeter à toute l'humanité religieuse I Dans l'impossibilité de comprendre la croyance parce qu'ils étaient incrédules, ils s'en tiraient en disant qu'on mentait, et ce n'était pas particulier à Mahomet, le mensonge qu'ils inventaient, mais c'était particulier à tout homme qui tombait à genoux devant Dieu !
Cromwell, qui n'était pas, comme Mahomet, loin