‹ Les philosophes et les écrivains religieuxChapitre 23 sur 29 · BARTHÉLÉMY S A INT-HIL AIRE · texte numérisé non relu

BARTHÉLÉMY S A INT-HIL AIRE

dans l'histoire, Gromwell, qui marchait sur leurs talons et dont ils pouvaient encore sentir le puissant souffle dans leurs cheveux, ne l'ont-ils pas aussi accusé d'hypocrisie? Et n'a-t-il pas fallu, et seulement en ces derniers temps, un voyant historique comme Thomas Carlyle, pour nous prouver que ce grand homme, qui n'a qu'une tache sur toute une gloire immense, fut, comme Mahomet, un être de la plus noble et de la plus profonde sincérité ?...

Carlyle aussi avait eu intuition, dans ses Héros, — bien avant les travaux de Muir, Sprenger et Caussin de Perceval, — de la vérité de Mahomet, de la naïveté enflammée de ce mystique musulman, incompréhensible à ceux-là qui ne comprenaient rien à la mysticité chrétienne. Les rieurs qui souillaient de leurs rires polissons les extases de sainte Thérèse, continuèrent de ricaner, mais moins haut et moins malproprement, quand il s'agit de Mahomet, l'extatique; car si pour nous il n'était pas chrétien, il l'était pour eux à demi! Roués retors, à l'âme de Scapin, qui ne voyaient dans toute l'histoire que grands comédiens et petits farceurs, Machiavels qui s'enfilaient sur leurs propres finesses quand ils auraient pu, dans l'état obscur où se trouvait alors l'histoire de l'Islamisme, s'attester la simplicité primitive de Mahomet, de ce beau berger comme David et Moïse, qui rêva quarante ans au désert avant d'entendre la voix de la Vocation s'élever dans son âme,

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comme un écho de la voix de Dieu, cette simplicité eôt été pour eux une chose fermée, qui serait restée strictement fermée à leurs regards, à leurs lunettes et à leurs lorgnons!...

Excepté sa doctrine, cette honte et ce crime de la polygamie, dont on a voulu bassement faire une politique, qu'est-ce que les soupeurs de chez mademoiselle Quinauii et les baise-pieds de madame de Pompadour pouvaient entendre à Mahomet, à cet homme sincère et convaincu, né de la Bible et de l'Évangile, — les deux choses qu'ils exécraient avec le plus de rage et qu'ils auraient voulu anéantir?...

Car Mahomet n'est pas, comme d'autres révélateurs, un créateur par l'idée. Il n'a pas tiré tout seul de son cerveau cette vaste organisation d'une religion que l'on jette aux hommes. Des croyances ont précédé la sienne, et il a résumé, dans la sienne, ces croyances antérieures. La Bible et l'Évangile l'ont mis au monde et l'ont bercé, ce rêveur qui a fini sa longue rêverie par la réalité d'un monde ! La Bible et l'Évangile ont été les deux mamelles auxquelles il a bu longtemps

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en silence, et qui l'ont fait de force à créer ces trois choses, dont une seule suffit pour l'immortalité d'un homme : — une religion, un peuple, un empire !

Si Romulus téta la maigre louve dont le lait sauvage devint le sang de la plus féroce nation qui ait jamais planté des millions d'épées dans la poitrine, trop petite, du genre humain, Mahomet, qui avait goûté au lait savoureux et sacré de la Bible et de l'Évangile, n'en perdit jamais la douceur première, même lorsque l'heure de la guerre vint, de la guerre fanatique, prosélyte et terrible! Le croira-t-on, après tout le sang que l'Islamisme, ce sabre dont la terre entière a senti la ventilation, a versé? Mahomet, le guerrier, le général d'armée, mais qui ne le devint qu'à cinquante ans, comme le rude Cromwell, était né doux, et ce qu'il sut du Christianisme ajouta encore à la disposition naturelle de son âme... A la première bataille à laquelle il assista, tout jeune qu'il fiît, par conséquentd'autantplus susceptible de sentir l'ivresse du combat, il se contenta de ramasser tranquillement les flèches de ses oncles... C'était un de ces doux, à qui doit échoir l'empire de la terre. Son enfance avait été malheureuse, ce qui avait prédestiné cette âme juste et tendre à la charité pour les souffrants. Lui qui, plus tard, s'adonna, comme Salomon vieillissant, à l'amour des femmes, quand il eut dépassé cet âge où les hommes cessent de les aimer, avait traversé une jeunesse si chaste et si pure, que la Légende mu-

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sulmaDe a pu dire que les deux anges de Dieu avaient ôté eux-mêmes de sa poitrine, ouverte par leur mains célestes, la tache noire du péché originel. Nature nerveuse et contemplative, si nerveuse, sous les placidités extérieures de la force^ qu'il ne pouvait rester dans les ténèbres, et si contemplative, que jusqu'à plus de moitié de sa vie il porta à son insu la puissance de l'action dans le fond mystérieux de son être, comme il y portait aussi la puissance des passions charnelles qui éclatèrent si tard en lui et qui finirent par dégrader sa calme et grande physionomie.

Quand on aperçoit Mahomet, au milieu des arabes grossiers et idolâtres du vu" siècle, il fait presque l'effet d'un patriarche des premiers temps, ce lent voyageur du désert qui conduit ses troupeaux comme un patriarche, et qui trafique des choses du commerce avec cette probité et celte prudence consommée qui séduisit Kadidja et qui l'avait fait nommer, bien jeune encore, parmi les tribus : « L'homme fidèle et sûr! •» Espèce d'ascète, sublime et déplacé, qui souvent laissait le commandement et les soucis de la caravane, et se retirait sur le mont Hyra pour y converser avec Dieu. Le mont Hyra est le Sinaï musulman. Il n'a pas les tonnerres et le diadème de flammes de l'autre Sinaï, du Sinaï juif. Mahomet n'en descend pas, à un jour donné, comme Moïse, les Tables de la Loi à la main. Mais chaque fois qu'il en descend, il semble, jusqu'au jour où l'ardent Visionnaire verra l'ange

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