‹ Les philosophes francais du 19. siecleChapitre 3 sur 66 · M. L\R0M1CU1ÈRE · texte numérisé non relu

M. L\R0M1CU1ÈRE

Son système ressemble à son esprit ; il est plutôt clair et ingénieux que profond ou nouveau. Le point principal est la distinction de la sensation passive et de l’attention active, que Gondillac réunissait toutes deux sous le nom unique de sensation. M. Laromiguière croit que l’impression ou sentiment confus et involontaire qu’on éprouve lorsqu’on voit un objet, diffère de l’idée ou sentiment distinct et volontaire qu’on produit lorsqu’on regarde cet objet*. Il pense que dans le premier cas l’âme subit une modification, .et que, dans le second, elle fait une action. Il ne veut point admettre une simple capacité passive parmi les facultés ou puissances efficaces, et ne compte pour facultés que les différentes classes d’actions. De là naît une théorie . ingénieuse, d’une symétrie extrême, si jolie qu’elle met en défiance, mais dont le résumé a la précision d’une formule et l’élégance d’une démonstration.

Le syslème des facultés de l’àme se compose de deux systèmes, le système des facultés de l’entendement, et le

1. Mettez un Ixidaud ancien mercier et un archéologue un peu artiste devant Saint-Germain des Prés: comparez les deux physionomies : le premier a l’imjjrmiou;lc second, l’idée.

système des facultés de la volonté. Le premier comprend trois facultés particulières : l’attention , la comparaison, le raisonnement. Le second en comprend également trois : le désir, la préférence, la liberté. Comme l’attention est la concentration de l’activité de l’âme sur un objet afin d’en acquérir l’idée, le désir est la concentration de celle même activité sur un objet, afin d’en obtenir la jouissance. La comparaison est le rapprochement de deux objets; la préférence est le choix entre deux objets qu’on vient de comparer. Le raisonnement et la liberté semblent d’abord ne pas offrir la même analogie. Cependant, en quoi consiste un acte libre ? N’est-il pas la détermination prise après avoir mis en balance deux ou plusieurs partis, après en avoir calculé, pour ainsi dire, les inconvénients et les avantages? Et la conclusion d’un raisonnement, n’est-ce pas le résultat de deux comparaisons, d’une sorte de balancement entre deux propositions ?

Rien de plus ingénieux que cette marqueterie philosophique. Je ne sais si depuis Fontenelle la science avait eu tant de souplesse et tant d’esprit.

La seconde question populaire était celle de l’origine des idées. Laromiguière lit une seconde distinction, et remarqua que l’âme est capable de plusieurs sortes de modifications passives. Outre les sensations qui sont déterminées par les impressions des organes et qu’avait décrites Gondillac, il nota les modifications ou sentiments que nous éprouvons à l’occasion de l’action de nos facultés*, à l’occa-

1. Vous lisez un beau roman, vous avez le sentiment de votre attention.

M. LAROHIGUIËRE.

sion de deux idées présentes à la fois et comparablesS à l’occasion d’une action qui nous paraît produite par un agent libre*. Il trouva ainsi qu’il y a quatre sortes de sentiments ou modifications passives, et que toutes les idées ont leur origine dans l’un ou dans l’autre de ces sentiments :

Les 'idées des objets sensibles ont leur origine dans le sentiment-sensation, et leur cause dans l’attention.

Les idées des facultés de l’âme ont leur origine dans le sentiment de l’action de ces facultés, et leur cause aussi dans l’attention.

Les idées de rapport ont leur origine dans le sentiment de rapport, et leur cause dans la comparaison et le raisonnement.

Les idées morales ont leur origine dans le sentiment moral, et leur cause dans l’action séparée ou réunie de l’attention, de la comparaison et du raisonnement.

Tel est l’abrégé du système. Le lecteur y reconnaît l’œuvre d’un esprit très-fin, très-délicat, très-conséquent et très-net. Je crois pourtant que, si la psychologie se bornait à enseigner des vérités de cet ordre, son utilité serait médiocre. On peut se faire sur l’âme des questions plus intéressantes, et peutêtre un jour on se les fera. La psychologie est un

1. Vous voyez un hêtre et un charme, vous avez le sentiment de leur ressemblance.

2. Vous écoutez un homme qui ment, vous avez le sentiment de sa coquinerie.

livre qu’au xvii' siècle on a j>résenté par devant, au xviir siècle par derrière, au xix' siècle encore par devant, mais que peu de personnes jusqu’ici ont songé à ouvrir. On en connaît trèsbien la couverture; quant au contenu, c’est autre ‘ chose. Parmi les descriptions de la couverture, celle de Laromiguière est des meilleures et restera.

Mais ce qui durera jdus encore, c’est la méthode qu’il a reçue de Gondillac, et que, dans son Discours sur le raisonnement, il résume avec une lucidité merveilleuse. A notre avis, cette méthode est un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Nous l’avons oubliée dej)uis trente ans, et nous la dédaignons aujourd’hui; nous avons relevé une vieille logique, composée de pièces disparates , machine discordante dont la scolastique. Descartes et Pascal, ont fourni les rouages rouillés, qu’Arnauld construisit un jour par défi, pour un enfant, et qui ne pouvait servir qu’à des esprits encore empêtrés dans la syllogistique du moyen âge*. Nous laissons dans la poussière des bibliothèques la Logique de Gondillac, sa Grammaire, sa Langue des calculs, et tous les traités d’analyse qui guidèrent Lavoisier, Bichat , Esquirol, Geoffroy Saint-IIilaire et Guvier. La philosophie fut alors la maîtresse des sciences; elle indi-

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