I. La Logique de Port-Itoyal
M. LAROMIGUIÈRE
qua une nouvelle route, et on la suivit. C’est à cette direction imprimée aux sciences positives qu’on reconnaît les grandes découvertes^philosophiques ; le centre déplacé, tout le reste s’ébranle. Ainsi, dans notre siècle , les méthodes de construction et les hypothèses des métaphysiciens d’Allemagne ont précipité toutes les sciences particulières dans des voies nouvelles et leur ont ouvert des horizons inconnus. Nos Français du siècle dernier ont eu la même puissance, et méritent le même respect. Marquons donc en deux mots la portée, les limites et les règles de leur méthode. Ils ne nous enseignent point à observer, à expérimenter, à induire; ils ne font pas collection de faits, ils n’interprètent point la nature ; ils laissent Bacon gouverner les sciences expérimentales : c’est ailleurs qu’ils portent leurs efforts. Ils supposent l’esprit de l’homnie plein et comblé d’idées de toutes sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses, perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps et au hasard. Ils débrouillent ce chaos , et d’un monceau de matériaux entassés, ils forment un édifice. Ils s’en tiennent là, et rre prétendent point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice : ils opèrent sur des idées et non sur des faits ; ils sont moins psychologues que logiciens. Leur science aboutit
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dès l’abord à la pratique; et ce qu’ils enseignent, c’est l’art de penser, de raisonner et de s’exprimer.
En quoi consiste cet art? et par quels moyens remplissent-ils l’esprit d’idées claires? En renversant les méthodes ordinaires. Au lieu d’axiomes, en tête des sciences, ils mettent des faits. Au lieu de définir les idées, ils les engendrent. Au lieu de commencer les mathématiques par une définition de la quantité et de la mesure, ils font naître et rendent distinctes par une foule d’exemples les idées de quantité et de mesure. Au lieu d’ouvrir la psychologie par la définition des facultés , iis nous mettent dans les circonstances où la notion des facultés doit se développer dans notre esprit. Ils ont observé le mouvement naturel de la pensée , et le reproduisent ; ils savent que ses premières opérations consistent dans la connaissance de faits particuliers, déterminés, et le plus souvent sensibles, que peu à peu elle se porte involontairement sur certaines parties détachées de ces faits , qu’elle les met à part, qu’ aussi tôt les signes apparaissent d’euxmémes, que les idées abstraites et les jugements généraux naissent avec eux; ils suivent cet ordre dans les vérités qu’ils nous présentent, et en retrouvant la manière dont l’esprit invente, ils nous apprennent à inventer. Ils nous montrent comment des collections d’idées se rassemblent en une seule
M. LAROMIGUIÈRE
idée en se résumant sous un seul signe, comment la langue et la pensée marchent ainsi peu à peu vprs des expressions plus abrégées et plus claires, comment la série immense de nos idées n’est qu’un système de transformations analogues à celles de l’algèbre, dans lequel quelques éléments très-simples, diversement combinés, suffisent pour produire tout le reste, et où l’esprit peut se mouvoir avec une facilité et une sûreté entières , dès qu’il a pris l’habitude de considérer les jugements comme des équations, et de substituer aux termes obscurs les valeurs qu’ils doivent représenter.
On a dit que le propre de l’esprit français est d’éclaircir, de développer, de publier les vérités. générales; que les faits découverts en Angleterre et les théories inventées en Allemagne ont besoin de passer par nos livres pour recevoir en Europe le droit de cité ; que nos écrivains seuls savent réduire la science en notions populaires, conduire les esprits pas à pas et sans qu’ils s’en doutent vers un but lointain, aplanir le chemin, supprimer l’ennui et l’effort, et changer le laborieux voyage en une promenade de plaisir. S’il en est ainsi, l’idéologie est notre philosophie classique; elle a la même portée et les mêmes limites que notre talent littéraire; elle est la théorie dont notre littérature fut la pratique ; elle en fait partie puisqu’elle la couronne, et
l’on peindrait en abrégé son dernier défenseur, en disant qu’avec les grAces aimables, la politesse exquise et la malice délicate de l’ancienne société française, il conserva la vraie méthode de l’esprit français.
M. ROYER - COLLARD
Un matin, en 1811, M. Royer-Collard, qu’on venait de nommer professeur de philosophie à la Sorbonne , se promenait sur les quais fort embarrassé. Il avait relu la veille la Bible du temps, Condillac. Quoi! enseigner que nos facultés sont des sensations transformées, que l’étendue est peut-être une illusion, que nos idées générales sont de simples signes, qu’une science achevée n’est qu’une langue bien faite? De toutes ces phrases s’exhalait une vapeur de scepticisme et de matérialisme qui répugnait au chrétien fervent, moraliste austère, homme d’ordre et d’autorité. Pourtant que faire? Nouveau
en philosophie, il n’avait point de doctrine à lui, et, bon gré mal gré, il devait en professer une. Tout à coup, il aperçut à l’étalage d’un bouquiniste, entre un Crevier dépareillé et l’Almanach des cuisinières, un pauvre livre étranger, honteux, ignoré, antique habitant des quais, dont personne, sauf le vent, n’avait encore tourné les feuilles : Recherches siir V entendement humain, d'après les prinripes du sens commun, par le docteur Thomas Reid. Il l’ouvre et voit une réfutation des condillaciens anglais. « Combien ce livre? — Trente sous. » Il venait d’acheter et de fonder la nouvelle philosophie française.
L’acheteur était un noble esprit, et il y parut à son style. Il avait toutes les qualités qui donnent l’autorité en matière de science. Il était né conquérant et dominateur des esprits. Mais la soumission qu’on lui rendait était volontaire et confiante ; on le trouvait digne de la suprématie qu’il réclamait; on fléchissait sous sa dictature méritée et naturelle, comme sous une magistrature bienfaisante et légitime. Le dernier des philosophes français, il écrivit simplement, sans mots abstraits ni phrases allemandes, à la manière du xviii' siècle. S’il détruisait la théorie de Gondillac , il gardait son style ; il lui emprunta sa clarté, pour lui prendre ses lecteurs. Il eut une précision étonnante, n’employant que des phrases brèves et des mots exacts, véritable mathématicien, dont toutes les expressions
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étaient des chiffres. Tel est le morceau suivant, digne d’un géomètre par sa force et sa justesse ;
De même que la notion d’une étendue limitée nous suggère la nolion d’un espace sans bornes, qui n’a pas pu commencer, qui ne pourrait pas finir, et qui demeure immobile , tandis que les corps s’y meuvent en tous sens; de môme la notion d’une durée limitée fious suggère la notion d’une durée sans bornes qui n’a pas pu commencer , qui ne pourrait pas finir , et qui se serait écoulée uniformément , quand aucun événement ne l’aurait remplie. La durée se perd dans l’éternité, comme l'espace dans l’immensité. Sans le temps il n’y aurait pas de durée ; sans l’espace il n’y aurait pas d’étendue. Le temps et l’espace contiennent dans leur ample sein toutes les existences finies, et ils ne sont contenus dans aucune. Toutes les choses créées sont situées dans l’espace, et elles ont aussi leur moment dans le temps ; mais le temps est partout, et l’espace est aussi ancien que le temps. Chacun d’eux réside tout entier dans chaque partie de l’autre.
Cette dernière phrase est d’une énergie étonnante. Il faudrait remonter à Pascal pour trouver des vérités aussi vastes, concentrées dans un si petit espace, avec des termes aussi simples, par une métaphore aussi exacte. Cela est aussi beau qu’une formule de Newton. Celles de M. Royer-Collard , pénétrantes et distinctes, entraient dans l’esprit comme les sons perçants d’un battant d’acier. Au besoin, il les multipliait; coup sur coup, répétées , résonnantes , elles tintaient et empor-
taient dans leurs volées vibrantes l’esprit étourdi et accablé. Il mettait de l’acharnement dans l’explication et dans la preuve ; il prenait le lecteur à partie et lui disait :
Vous marchez devant moi; je vous vois ici, et je me souviens que vous étiez là. — La durée qui s’est écoulée entre le moment où vous étiez là et celui où vous êtes ici , c’est ma mémoire qui me la donne, ma mémoire, dis-je, et non la vôtre, qui n’est point à mon service. Mais ma mémoire ne peut me donner que ma propre durée, elle ne peut pas me donner la vôtre; je ne me souviens que de ce qui se passe en moi , je ne peux pqs me souvenir de ce qui se passe en vous. C’est donc ma durée que je saisis entre ma perception actuelle et ma perception passée, ce n’est pas la vôtre que je saisis entre votre mouvement actuel et votre mouvement passé. Si je sais qu’un temps s’est écoulé entre vos deux mouvements, c’est parce que je sais qu’un temps s’est écoulé entre mes deux perceptions; si je conçois que vous avez duré, c’est parce que j’ai connu que je durais, et si je mesure votre durée, c’est parce que je puis mesurer la mienne. Je ne vous prête pas ma durée ; la durée n'est pas plus à moi qu’à vous. Mais je ne connais la vôtre que par la mienne, et je n’en sais rien que je n’aie puisé en moi. Ce n’est donc jamais votre durée que j’observe, mais toujours la mienne. Encore moins peut-on dire que c’est dans votre durée que j’observe la mienne, et de votre durée que j’induis ma durée; c’est au contraire dans ma durée que j’observe votre durée, et de ma durée que j’induis la vôtre. A plus forte raison s’il s’agit d’un corps inanimé tel que le soleil, qui dure aussi certainement qu’il est étendu, mais dont la durée, ignorée de lui-méme ainsi que son éten- “due, échappe à toutes nos facultés.
M. ROYER-COLLARD
Cela est pressant, n’est-ce pas? Attendez le résumé. Il vous a conquis, il veut vous asservir; il vous a comblé de preuves, il va vous en accabler ;
Ainsi , quoique je conçoive la durée des choses comme indépendante de la mienne, cependant, comme je ne me souviens que de moi , et que ma durée est la seule dont j’aie le sentiment , c’est de ma durée que j’induis la durée des choses , c’est sur le type de la mienne que je la conçois, c’est par la mienne seule que je puis l’estimer. En d’autres termes, nous ne trouvons pas la durée hors de nous; la seule durée qui nous soit donnée est la nôtre. Quand nous l’avons, elle introduit dans notre entendement la conception d’une durée commune à tous les êtres, et indépendante de la nôtre , ainsi que tous les phénomènes du monde matériel. Mais pour apprécier cette durée, pour la soumettre à la mesure, il faut la faire remontera sa source; c’est là seulement qu’elle rentre en notre puissance , en retombant sous l'observation de nos facultés. Nous ne durons pas seuls; mais dans l’ordre de la connaissance, toute durée émane de celle dont nous sommes les fragiles dépositaires. La durée est un grand fleuve qui ne cache point sa source, comme le Nil dans les déserts , mais qui n’a ni source , ni rives , ni embouchure. Ce fleuve coule en nous, et c’est en nous seulement que nous pouvons observer et mesurer son cours.
La démonstration acharnée finit par une accumulation d’images magnifiques. C’est un vainqueur qui, sur ses ennemis tombés, étale la pourpre éclatante de son manteau. Involontairement et sans cesse, il aboutit au grandiose. Comme Bossuet,
il s’y trouve bien. Il y revient, comme dans la patrie; il achève de gagner par l’admiration les convictions qu’il a maîtrisées par la preuve. Des flots de métaphores jaillissent au milieu dç son raisonnement sans le noyer ni le briser. Qu’il soit dans une tribune ou dans une chaire, il imagine, n dira à la Chambre des pairs ; « On déporte les hommes ; les lois fondamentales d’un pays ne se laissent pas déporter. — Les fleuves ne remontent pas vers leur source; les événements accomplis ne rentrent pas dans le néant. » Il disait à la Sorbonne : « A mesure que la réflexion retire la causalité que l’ignorance avait répandue sur les objets, les volontés locales, exilées du monde matériel, sont successivement rassemblées et concentrées par la raison en une volonté unique, source commune de toutes les volontés contingentes, cause première et nécessaire que la pensée de l’homme affirme sans la connaître, et dont elle égale le pouvoir à l’étendue, à la magnificence, à l’harmonie des effets qu’elle produit sous nos yeux. » Il invente des expressions superbes, qu’on n’oublie plus, images puissantes qui condensent sous un jet de lumière de longues suites d’abstractions obscures. Après avoir dit qu’expliquer un fait, c'est le déduire d’un autre fait inexplicable , il reprend ; « La science sera complète quand elle saura dériver l’ignorance de sa source la plus
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élevée. » Plus loin : « On ne divise pas l’homme ; on ne fait pas au scepticisme sa part. Dès qu’il a pénétré dans l’entendement, il l’envahit tout entier. » Ailleurs , il expose ainsi l’induction : « Les faits que l’observation laisse épars et muets , la causalité les rassemble , les enchaîne, leur prête un langage. Chaque fait révèle celui qui a précédé, prophétise celui qui va suivre.... Ce qui est arrivé, arrivera dans les mêmes circonstances; le passé peut être affirmé de l’avenir ; aussi longtemps que la nature sera vivifiée par les mêmes forces, elle sera régie par les mêmes lois qui reproduiront les mêmes connexions.... Ainsi l’avenir entre dans la pensée de l’homme, et avec lui , toute prévoyance , toute prudence , toute philosophie. » Le lecteur a déjà distingué le ton dominant de ce style. L’imagination imposante est impérieuse; car, du haut de sa solennité majestueuse, elle a l’air de laisser tomber des oracles. La précision énergique est impérieuse ; car, par son exactitude concentrée, elle a l’air de prescrire des formules. Le style de M. Royer est celui d’un législateur des hommes et des événements.
. C’est pourquoi il traite ses adversaires en coupables. Il est fâcheux d’être réfuté par lui ; le pauvre Gondillac est si malmené , qu’il fait pitié. D’ordinaire, quand un philosophe prête des sottises à ses rivaux, il est généreux, et les méchants
expliquent la chose en disant qu’il est en fonds. Mais les plus libéraux des philosophes, comparés à M. Royer-Collard , sont avares. Ce qu’il voit ou ce qu’il croit voir d’absurdités dans Condillac est prodigieux. Après l’avoir lu, on se demande pourquoi le docte abbé ne finit pas sa vie à Bicôtre ; et ses fautes sont relevées avec une rudesse , une roideur de conviction, une hauteur de mépris, une brièveté tranchante , un ton de juge , qui interdisent le doute et terrassent la résistance. Le dédain est d’autant plus fort , qu’il semble plus contenu. Après avoir exposé la confusion des qualités premières et des qualités secondes : « C’est à cette erreur, dit M. Royer-Collard, que se réduisent quelques-unes des découvertes les plus vantées de la philosophie moderne. » Ailleurs, parlant des sceptiques, il raille amèrement et d’un geste la philosophie qui, par ses paradoxes , « soulage le vulgaire d’une partie du respect qu’elle exige de lui. » Au reste, ce style commandant ne fit point de lui un pédant gourmé. Il fut roi en philosophie, il ne fut point docteur. La science était nouvelle pour lui; pour la première fois, il jouissait du plaisir d’enseigner ; pour la première fois, il jouissait du plaisir de construire et d’abattre. De là une verve et une ardeur qui ressemblent à de la jeunesse. Il invente vite et il invente beaucoup. Il se passionne et il montre sa passion. Il se
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concilie la sympathie en subjuguant les croyances. Il gagne ceux qu’il maîtrise; il séduit ceux qu’il entraîne. On est content de voir cette belle source jaillir abondamment, à flots clairs et rapides, et lancer son eau impétueuse entre les rives solides du lit le plus régulier et le mieux construit. Telle est sa dernière force ; comptons-les toutes ; le style simple et lucide qui met la science à la portée des ignorants ; la précision du langage qui imprime des convictions nettes; la vigueur du raisonnement qui assoit des convictions fortes; les métaphores grandioses qui éclairent et dominent l’imagination ; la volonté impérieuse qui asservit les esprits indécis ; la verve féconde qui séduit les esprits grondeurs. Personne n’eut une plus belle armée pour faire la conquête des opinions humaines. Personne n’eut une plus belle occasion pour faire la conquête des opinions françaises. M. Royer-Collard se mit en campagne, le 4 décembre 1811, et le spiritualisme commença.
Malheureusement , il partait dans de mauvaises dispositions et avec un mauvais guide.
Son siège était fait. Par religion et par inclination , il était l’ennemi de Cabanis et de Saint-Lambert. Il allait les combattre sur le dos de Condillac leur père. La psychologie à ses yeux n’était point un but, mais un moyen. Il analysait non pour
analyser, mais pour réfuter les matérialistes et les sceptiques. Son penchant inné lui faisait une doctrine préconçue ; et toujours une doctrine préconçue fausse , invente , ou omet les faits.
Son guide, honnête Écossais, esprit un peu étroit, très-sec et tout pratique, était arrivé par le plus singulier chemin à la voie qu’il avait ouverte. Poussé par Berkeley, puis par Hume, il arriva sur le bord du doute, et vit s’y engloutir l’esprit et la matière; mais quand il vit sa famille précipitée avec le reste, il n’y tint plus : il cria aux philosophes de lui rendre sa femme; il ne voulut point admettre qu’elle fût une collection d’impressions ou d’apparences ; plutôt que de la révoquer en doute , il se mit à les réfuter tous. Au reste , il débutait noblement par quelques exclamations poétiques : « N’était-ce donc que pour te jouer de lui , ô nature, que tu formas l’homme?... Si cette philosophie est celle de la nature humaine, n’entre point, ô mon âme, dans ses secrets*. » Après quoi, ayant énuméré les croyances du vulgaire, il somma les philosophes de les recevoir comme règles. Le sens commun devint pour lui une doctrine pré^ conçue. M. Royer-Collard la subit; ce fut sa seconde entrave. Ainsi lié par le sens commun, par l’amour de l’ordre, par le christianisme, il passa