Traduction P. Taiinery, Pour la science hellène y p. ii
70 LES PHILOSOPHES-GEOMETKES DE LA GUECE
tions réciproques des quatre éléments, comme dit Théophraste, y ont conduit xVnaximandre. Mais du moins ce n'est déjà plus, comme pour ïhalès, une impression reçue qui reste pour servir de fondement aux autres, ce n'est déjà plus simplement un des éléments perçus qu'on sépare des autres par abstraction, pour lui attribuer une fonction prépondérante. La pensée philosophique aboutit dès maintenant à une conception suggérée par les faits, mais les dépassant pour les mieux expliquer.
Cette conception était destinée à un rôle important dans riiistoire de la philosophie grecque : ne la retrouvera- t-on pas plus tard, sous des aspects divers, chez Platon et chez Aristote ? Chez l'un elle se sera dépouillée de tout contenu et désignera une sorte de réceptacle capable de tout recevoir; chez l'autre elle deviendra le principe métaphysique capable de revêtir, en se déterminant, les formes contraires. Mais au fond un lien étroit rattachera à FxTrtipov d'Anavimandre le lira, le réceplahle, la nourrice de toute génération, dont il est question dans le Timée, ainsi que la matière d' Aristote. Et c'est d'ailleurs ce que semblent avoir compris la plupart des commentateurs. ^ ^
Du moins nous n'avons eu en vue jusqu'ici que la conception qualitative du premier principe. Lorsque le mot qui le désigne reviendra plus tard sous la plume de Platon, il prendra un autre sens. L'aTrstpov «st pré-
sente dans le Pliilèbe comme s'appliquant à toute chose susceptible (le plus ou de moins, mais d'une façon vague, sans précision rigoureuse ; il désigne alors l'indétermination quantitative. Faut-il attendre Platon pour que cette évolution s'accomplisse dans le concept de l'aTreipov ? Faut-il même attendre les Pythagoriciens, auxquels sur ce point Platon se rattachera directement? Est-ce que déjà, avec les Milésiens, il n'entre pas ,dans le concept de ïoinz'.rjoy quelque préoccupation quantitative?
D'abord rappelons cette hypothèse tant de fois mentionnée par Aristote, suivant laquelle la matière primitive, au point de vue de la densité, tiendrait le milieu entre l'eau et l'air, ou entre l'air et le feu. De nombreux commentateurs anciens et modernes ont vu là une allusion à Anaximandre : Zeller nous semble avoir victorieusement réfuté cette opinion. Mais il n'en reste pas moins que c'est certainement quelque physiologue d'Ionie qu' Aristote a visé, et nous ne risquons pas de nous tromper beaucoup en déclarant que, très près saiis doute d' Anaximandre, il entrait dans la définition de l'élément premier une indétermination quantitative des diverses qualités des choses.
Mais de plus et surtout, nous n'avons pas dit encore tout ce que comportait la signification de l'àTietpoy d'Anaximandre. Aristote y reconnaît une certaine infinitude : la matière première serait non seulement
indéterminée mais aussi infinie , au sens quantitatif du mot. Comment faut-il l'entendre ? Teichmiiller et, après lui, M. Tannery ont insisté avec la plus grande énergie sur l'impossibilité où se trouvait le Milésien d'attribuer au monde une étendue infinie, quand, en même temps, il se le représentait spliérique et tournant autour de son axe. Ils ont mis en évidence la contradiction manifeste qu'implique l'idée d'une rotation infinie, refusant de croire qu'un homme d'une imagination aussi claire ait pu accepter une semblable contradiction. L'argument — que nousavions adopté nous-même dans nos « Leçons sur les origines de la science grecque » — ne nous paraît plus aussi décisif, parce qu'il ne nous semble pas prouvé qu'Anaximandre ait eu particulièrement en vue, dans le mouvement universel qui détermine la production de toutes choses, la rotation du cosmos autour de son axe. Mais en tous cas il est possible d'arriver aux mômes conclusions, c'est-à-dire de rejeter l'étendue infinie du monde d'Anaximandre, en laissant de côté la révolution diurne. D'une part il résulte du témoignage fort clair d'Aristotc (de Cœlo, ii, i3, 295 h) que pour le Milésien la terre est en équilibre au centre de l'univers, précisément parce qu'en tous sens elle est également éloignée de ses limites. Le monde a à ses yeux une sphéricité parfaite : n'y a-t-il pas là déjà de quoi rendre difficile à saisir l'infinitudc de ce monde .'^ Pour une imagination qui veut rester claire,
n'est-il pas étrange de parler d'égalité de distance aux limites [ê^^X^'^^]' q^^i'^d ces limites sont supprimées? De plus, et surtout, il ne pourrait rester un doute, et il n'y aurait lieu d'insister que si quelque texte important attribuait au monde d'Anaximandre une étendue infinie. Or il ne nous paraît pas qu'il en soit ainsi.
Nous devrions peut-être distinguer l'univers constitué, organisé déjà, et le principe premier dont il se dégage sans cesse. Simplicius (Phys. 5, 6, i) a probablement mal compris de quel infini il est question quand il qualifie de (XTTgipov Tw fJig^sOei l'élément d'Anaximandrc. Arislote ne vise-t-il pas notre Milésicn aussi bien que d'autres quand il parle de cet élément infini, air ou quelque chose de tel, que les physiologues placent à l'extérieur du cosmos.^ Il ne paraît pas prouvé, comme le voudrait M. Tannery, que les Pythagoriciens aient été les premiers à entourer le monde d'une sorte de fluide infini. Et en tous cas la rotation du ciel ou simplement sa sphéricité, qui s'opposaient àl'infinitude du cosmos, n'empêchaient nullement celle du principe indéterminé qui l'enveloppait.
Mais il est inutile de prolonger cette discussion. Nous n'avons pas besoin de savoir si Anaximandre a donné une étendue infinie a sa matière première. Il paraît certain, et nous ne voyons pas en quoi le témoignage d'Aristolc serait ici suspect, que l'aTrstpov
lu Milésien est bien quantitativement infini en un certain sens, puisqu'il doit fournir pour toute réternite 'élément générateur des créations futures. « IW. yàp 'Évc'îtc f/.y: iTiûtim ayayzatov eyîpysta «Tr&ipov iiyyA cwf/a fXnh'f.z^^ )), dit Aristote\ H y a bien là Taffirmation d'un nfmi réalisé en un corps concret, sans qu'il soit lécessaire d'y voir un infini d'étendue. Aristole exprime ;ette idée qu'il faut une matière infinie, afin que jamais a génération ne fasse défaut. Et pour ne pas viser lécessairement l'infini spatial, l'idée d'Anaxîmandre ne lous intéresse pas moins comme manifestation précoce le la maturité de l'esprit grec. L aTretpov d'Anaximandrc contient de quoi produire indéfiniment ; il ne contient )as toutes réalisées l'infinité des créations futures, mais a masse est inépuisable, et indéfiniment il formera des lorps nouveaux ; c'est à la fois un infini en acte et un nfini en puissance. Une masse est réalisée, capable l'engendrer à l'infini.
Ces remarques se trouvent éclaircies si Ton se lemande comment se produit la génération des choses. Certaines expressions d'Aristote, mélange, séparation, livision, employées à propos de TaTTstpov et de la façon lont les substances y sont contenues et s'en dégagent, )ourraient à première vue faire illusion. On pourrait !tre tenté de voir dans la matière primitive véritable-