I. Fragm.y de ii à i4, trad. Tannery
LES ÉLÉATES l3l
Zenon : Si les êlres sont multiples, il faut qu'ils soient a la fois semblables et dissemblables entre eux? Or, cela est impossible ; car ce qui est dissemblable ne peut être semblable, ni ce qui est semblable être dissemblable. N'est-ce pas là ce que tu entends? — C'est cela même, répondit Zenon. — Si donc il est impossible que le dissemblable soit semblable et le semblable dissemblable, il est aussi impossible que les choses soient multiples ; car si les choses étaient multiples, il faudrait en affirmer des choses impossibles. N'est-ce pas là le but de tes raisonnements, de prouver contre l'opinion commune que la pluralité n'existe pas? Ne pensestu pas que chacun de tes raisonnements en est une preuve et que par conséquent tu en as donné autant de preuves que tu as établi de raisonnements ? Voilà ce que tu veux dire, ou j'ai mal compris. — Non pas, dit Zenon, tu as fort bien compris le but de mon livre. — Je vois bien, Parménide, dit alors Socrate, que Zenon t'est attaché non seulement par les liens ordinaires de l'amitié, mais encore par ses écrits, car il dit au fond la même chose que toi ; seulement, il s'exprime en d'autres termes et cherche à nous persuader qu'il nous dit quelque chose de différent. Toi, tu avances dans tes poèmes que tout est un, et tu en apportes de belles et de bonnes preuves ; lui, il prétend qu'il n'y a pas de pluralité, et de cela aussi il donne des preuves très nombreuses et très fortes. De la sorte, en disant.
ï32 LES PHILOSOPHES-GÉOMÈTRES DE i.A GRECE
Tun que tout est un, Tautre qu'il n'y a pas de pluralité, vous avez Tair de soutenir chacun de votre côté des choses toutes différentes , tandis que vous ne dites guère que la même chose... — Tu as raison, Socrate, répondit Zenon... La vérité est que cet écrit est fait pour venir à Fappui du système de Parménide contre ceux qui voudraient le tourner en ridicule en montrant que si tout était un, il s'ensuivrait une foule de conséquences absurdes et contradictoires. Mon ouvrage répond donc aux partisans de la pluralité et leur renvoie leurs objections et même au delà, en essayant de démontrer qu'à tout bien considérer, la supposition qu'il y a de la pluralité conduit à des conséquences encore plus ridicules que la supposition que tout est un *... ))
Ainsi, il apparaît clairement que la dialectique de Zenon est dirigée contre les partisans de la pluralité. 11 veut défendre la thèse de Parménide relative à l'unité contre ceux qui l'ont attaquée. Sa méthode consiste à montrer les contradictions qui résultent de la supposition de la pluralité : elle conduit à trouver le semblable dissemblable. Jusqu'ici, point de doute. La difficulté commence quand il s'agit de désigner avec précision ceux qui ont accablé Parménide de leurs objections, et que Zenon poursuit à son tour de sa dialectique.