CHAPITRE PREMIER
Les philosophes de la Nouvelle Académie aimaient à citer Platon parmi les ancêtres de leur école ; et lorsque Arcésilas et Carnéade recommandaient Vhoyji, la suspension du jugement, ils prétendaient suivre jusqu'à un certain point la tradition de la première Académie. De notre temps, maints lecteurs des dialogues se demandent s'il ne faut pas voir chez leur auteur un sceptique, une sorte de dilettante, qui se plaît a soutenir alternativement les thèses contraires. Pour nous Platon est un dogmatique dans le sens le plus sérieux du mot. Il croit à la Science, il croit aux vérités qu'elle proclame, il croit à la possibilité pour la raison humaine d'atteindre a la connaissance des réalités éternelles. Et il nous semble qu'une lecture attentive de ses œuvres suffît à le prouver.
Certes tout le monde reconnaît que dans un certain nombre de dialogues, oii se trouve posé avec précision quelque grave problème, Platon se contente de rejeter
nne série de solatiooâ, »anâ présenter la sienne. C'est ain^^j que dans le Théétète ne se tronre aucune réponse à cette question : Qu'est-ce que la science ? et que, dans le même dialogue, sept explications de Terreur sont successivement réfutées sans que Platon s'arrête à aucune. \Iais d'abord il ne laut pas s'y méprendre : rejeter une série de solutions déterminées d'un pro- Mème n'est pas le fait d'un sceptique. Protagoras se trompe, dit Platon ; la Science, ce n'est pas la sensation ; ce n'est pas non plus l'opinion, pas même l'opinion droite accompagnée de définition. Il y a là, en dépit de la forme sous laquelle elles se présentent, les ailirmations les plus positives, el nous saurons y montrer la condamnation catégorique de l'empirisme. De plus nous n'avons pas le droit de juger isolément chaque dialogue comme une œuvre se suffisant à ellemême; telle question, qui est posée dans l'un, est résolue dans l'autre. C'est ainsi, par exemple, que pour ce qui concerne Terreur, le Sophiste nous apporte la solution lr(»H nette de Platon : le non être existe, quoi qu'en ait dit Parménidc, et il explique la possibilité de Terreur. (Test aiîisi encore que le Théétète ne doit être considéré que comme introduction à la théorie de la science, et que la Hépublique, par exemple, montre à quelle hauteur Platon élève cette science au-dessus des conroptioiiH empiriques qu'il avait discutées.
P'aillours, à côté des dialogues que remplit la discus-
sion et dont on risque de ne pas voir tout de suite la portée dogmatique, n'en avons-nous pas d'autres comme le Phédon, la République, le Philèbe, où les théories et les doctrines sont exposées, démontrées, affirmées sans restriction ? Et enfin, sans entrer ici dans la philosophie platonicienne de la Connaissance qui fera l'objet du chapitre suivant, le ton ordinaire des dialogues n'est-il pas significatif? Platon parle sans cesse de ce qui est évident, de ce qui est manifestement vrai, absolument vrai, de ce qui est de la façon la plus réelle. Son langage montre qu'il ne fait pas de différence entre les vues de la raison spéculative et les choses qu'elle saisit. (( Celui qui connaît, connaît-il quelque chose ou rien? — Il connaît quelque chose. — Qui est ou qui n'est pas ? — Qui est, car comment connaîtrait-on ce qui n'est pas? — Ainsi nous savons, à n'en pas douter, que ce qui est en toute manière peut être connu de même, et que ce qui n'est nullement ne peut être connu*... » — Quand il parle des sciences théoriques, surtout des mathématiques, c'est avec une admiration marquée. (( La science du calcul est belle en soi ; . . . elle donne a l'âme un puissant élan vers la région supérieure ; . . . elle oblige l'âme à se servir de la- pure intelligence pour connaître la vérité... La Géométrie n'a, tout entière, d'autre objet que la con-
y. Rep., V, tr. Cousin,
naissance,... la connaissance de ce qui est toujours et non de ce qui naît et périt... Elle attire Tâme vers la vérités etc.. » D'une façon générale, ce qui est plus élevé dans Tordre de la clarté, de la rigueur, de la théorie pure, ce qui donne la plus grande joie à Tesprit en quête de lumière et de précision, est aussi le plus élevé dans Tordre de la vérité, et ce mot enfin vient indistinctement sous la plume de Platon pour signifier réalité. La classification des sciences qui se trouve à la fin du Philèbe est à cet égard particulièrement intéressante. Platon s'y laisse guider par le degré d'exactitude, de pureté, de précision, qu'il reconnaît à l'objet de chaque science, et il est tout naturellement amené ainsi à les ranger selon le degré de vérité.
Platon n'est pas un sceptique pour qui lit les dialogues en essayant de se mettre en Communion de pensée avec lui. Il paraît impossible de ne pas sentir chez lui la confiance la plus absolue dans l'intelligence humaine, la foi la plus entière dans la puissance de la raison. Des deux problèmes logiques, possibilité de la connaissance , possibilité de Terreur, il semble bien que ce soit le second dont il ait le plus péniblement cherché la solution, comme s'il avait instinctivement la conviction qu'il est naturel à l'homme de connaître et non point de se tromper.