I. Bep., 1. VII, traci. Cousin
la mesure destonset des accords sensibles... — 11 est plaisant, en effet, Socrate, de voir nos musiciens avec ce qu'ils appellent leurs nuances diatoniques, Toreille tendue, comme des curieux qui sont aux écoutes, les uns disant qu'ils trouvent iin certain tpn particulier entre deux tons, et que ce ton est le plus petit qui se puisse apprécier, les autres soutenant au contraire que celte différence est nulle, mais tous d'accord pour préférer l'autorité de l'oreille à celle de l'esprit... » Il n'y a de vraie science pour Platon que si l'on s'éloigne de toute application utilitaire et sensible. Socrate au contraire, comme tous ceux qui se défient de l'intelligence humaine, ne s'attache qu'à l'art, à la pratique des règles ; ce qui le frappe chez le savant, ce n'est pas la connaissance de vérités immuables, c'est bien plutôt la compétence, acquise d'ailleurs par l'habitude, dans l'utilisation des procédés scientifiques. On peut dire que Socrate n'a pas la moindre idée du sens théorique que prend le mot de Science aux yeux de Platon. Et c'est ce qui devient plus manifeste encore si l'on aborde le domaine propre de la connaissance socratique.
Connais-toi toi-même, dit Socrate. Qu'entend-il par là ? Comment veut-il que soit poursuivie cette connaissance .^^ C'est ce que Xénophon, éclairé par les remarques d'Aristote, nous montre surabondamment dans ses mémoires. Socrate demande aux jeunes gens d'Athènes qu'ils portent leur attention sur les choses
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humaines, la vertu, la justice, la piété, la sagesse, etc.. A propos de chacune de ces choses le problème posé est toujours celui-ci : ri hxi? Qu'est-ce que c'est, quelle définition peut-on en donner ? Les questions de Socraté montrent à son interlocuteur quelle est son ignorance, et en même temps l'amènent à décider lui-même comment peut se formuler la définition demandée. Pour en arriver à ce résultat on fait appel à ce que disent et font couramment les hommes, aux opinions qu'on est habitué à leur entendre exprimer, aux jugements qu'ils portent sur toutes les choses de la vie, et dont on peut trouver des traces dans leur langage ordinaire. Par cette attitude et ces efforts Socrate donne-t-il, dans un domaine spécial, l'impression d'un penseur dogmatique, cherchant une vérité, au sens objectif du mot.^^ En premier lieu, remarquons-le, les matériaux sur lesquels s'exerce ici la réflexion sont des états d'esprit, des jugements, des opinions, des manières de voir, de sentir, d'apprécier tels ou tels actes humains ; ce sont des faits dé conscience, ceux qu'en aucun temps le scepticisme le plus endurci n'a jamais songé à nier. Il est vrai que Socrate ne se contente pas de les noter, il les rapproche, les compare, et fait vraiment œuvre de science en essayant d'en dégager une définition, une idée générale. Mais c'est ici surtout qu'il faut se garder de rien exagérer, et de confondre la définition de Socrate avec l'idée de Platon ou le simple concept d'Aristote.
Que fait Socrate en somme, sinon chercher un accord parmi un certain nombre d'opinions sur une chose quelconque, relever ce qu'il y a de commun dans les conditions qu'elles exigent, et former une notion assez compréhensive pour que chacun y reconnaisse les traits essentiels qui a ses yeux caractérisaient la chose? On ne saurait mieuxfaire, pour éclaircir la méthode de Socrate, que de la comparer à celle d'un groupe de personnes travaillant à la confection d'un dictionnaire, et essayant de s'entendre sur la signification qu'il faut • donner aux mots. Cette méthode imphque sans doute la possibilité d'un accord entre les hommes qui, dans la conduite delà vie, n'ont plus ensuite qu'à se conformer aux définitions arrêtées en commun, — et peut-être en somme faut-il y voirie seul moyen efficace d'essayer de constituer une science pratique delà morale. Mais remarquons en tous cas les limites qui restreignent le caractère dogmatique d'une semblable méthode. D'une part la généralité de l'idée n'a rien d'absolu aux yeux de Socrate ; elle ne se fût pas étendue à tous les pays et à tous les temps ; ou plutôt la question ne se fût même pas posée. C'est à Athènes, au milieu de ses concitoyens, et non pas chez les Barbares d'Asie que Socrate s'efforce de donner des règles fixes à la conduite de la vie. Ce n'est pas n'importe quand non plus, mais à ce moment précis où l'abandon et la dissolution des mœurs ont succédé au grand éclat du siècle de Périclès,
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OÙ la morale publique est ébranlée, où il n*y a plus à Athènes ni religion sacrée, ni droit public inviolable. D'aulre part les idées générales auxquelles parvient Socrate n'ont pas pour lui un intérêt proprement théorique ; elles ne sont pas destinées à servir de prémisses à des déductions savantes, qui constitueraient des théories nouvelles ; elles n'ont pas besoin d'être des vérités éternelles, qui s'expliqueraient à la lumière de la raison : il suffît qu'elles se présentent d'elles-mêmes d'après les opinions courantes des hommes, d'après la moyenne des jugements, comme les plus propres à être acceptées par tous. Ces idées ne dominent pas par leur rigueur scientifique le monde contingent des phénomènes de la vie, leur généraUté n'en garantit pas la valeur absolue, elle n'est que la condition d'un accord, qui lui-même est la condition d'une morale publique. C'est en somme, plutôt qu'une science, au sens platonicien du mot, un langage spécial que Socrate veut constituer, et s'il est permis d'y voir le premier effort pour fonder une science de la morale, sa tentative ne portait nullement la marque du dogmatisme confiant dont Platon donne l'exemple . Outre que le domaine restreint où elle s'exerce est tout subjectif,^ la méthode n'implique en aucune façon l'idée d'une connaissance rationnelle, ni celle d'une vérité absolue. Ce n'est certainement pas l'influence de Socrate qui nous expliquera le rationaUsme dogmatique de Platon,
La source n'en est-elle pas suffisamment indiquée par ce que nous dit la tradition de rattachement de Platon aux mathématiques, et par T enthousiasme avec lequel il parle lui-même de ces sciences ? Ce sont elles, n'en doutons pas, qui lui ont donné le sentiment qu'il contemple, comme il dit, ce qui est éternellement et non point ce qui naît et périt. La légende veut qu'il ait écrit, au fronton de l'Académie : « Que nul n'entre ici, s'il n'est géomètre. » La mathématique était, de son propre aveu, la meilleure introduction à sa philosophie. N'était-ce pas, en partie, parce qu'elle donne à l'esprit une sécurité contre laquelle se brisent les coups du scepticisme le plus invétéré.^ — Au surplus il y a là plus qu'une supposition. La thèse sceptique, dans ce qu'elle a d'essentiel contre l'édification de la connaissance par la raison, se trouve formulée avec une grande netteté dans le Menon. « Comment t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher ce que tune connais en aucune manière ? Quel principe prendras-tu , dans ton ignorance , pour te guider dans cette recherche ? Et quand tu viendrais à le rencontrer, comment le reconnaîtrais-tu, ne l'ayant jamais connu ? » Dans sa réponse, Socrate précise encore davantage : « Je comprends ce que tu veux dire, Menon. Vois-tu combien est fertile en disputes ce propos que tu mets en avant ! Il n'est pas possible à l'homme de chercher ni ce qu'il sait ni ce qu'il ne sait pas ; car il ne cherchera point ce qu'il sait, parce qu'il
le sait et que cela n'a point besoin de recherche, ni ce qu'il ne sait point par la raison qu'il ne sait pas ce qu'il doit chercher ^ » Le problème est donc nettement posé, il ne met rien moins en question que le progrès dans la connaissance, que l'addition des vérités dans la pensée de l'homme. Au fond c'est presque la même préoccupation qui plus tard guidera Kant, quand il s'inquiétera de la possibiHté des jugements synthétiques à priori, car celle-ci équivaudra pour lui à la possibiUté d'édifier un ensemble de vérités apodictiques. Or on sait ce qui le tirera de son incertitude : il lui suffira d'observer l'existence des sciences mathématiques. Les jugements synthétiques à priori sont possibles, dira-t-il, puisque les propositions mathématiques qui sont universelles et nécessaires et par conséquent à priori sont synthétiques. C'est la constatation d'une vérité de fait. La possibilité des jugements synthétiques à priori s'expliquera par la matière que fournissent les intuitions à priori de la sensibilité, mais ce qui, avant toute explication, nous assure de cette possibilité, c'est l'existence même des propositions mathématiques. Il y a quelque chose d'analogue dans la réponse de Platon à la difficulté fondamentale soulevée par Menon. La théorie métaphysique de la réminiscence joue le rôle des intuitions à priori de Kant dans l'explication de ce
i. Menon, p. 80, e, Irad- Cousin.
fait qu'il puisse y avoir dans notre âme des vérités immortelles ; mais quant à savoir s'il y en a vraiment, s'il nous arrive de reconnaître avec une entière clarté des vérités nouvelles, et de les formuler avec une certitude complète à mesure qu'elles apparaissent, le procédé de Platon, comme celui de Kant, consiste à en appeler purement et simplement à la Géométrie. (( Appelle-moi, dit Socrate à Menon, quelqu'un de tes nombreux esclaves, celui que tu voudras, afin que je te fasse voir sur lui ce que tu souhaites. » Et, l'esclave venu, Socrate par ses questions l'amène à énoncer et à démontrer une série de propositions de Géométrie, dont il n'avait jamais entendu parler auparavant. Les vérités peuvent sortir de notre âme qui les reconnaît et les proclame, puisque c'est ainsi que s'énoncent et se .démontrent les propositions de la Géométrie.
Il est donc permis de conclure que le dogmatisme rationnel de Platon a dû avoir sa source dans l'éducation mathématique de son esprit. Et il est temps de voir de plus près en quoi consistaient pour lui d'une part la connaissance, d'autre part fêtre, objet de cette connaissance.