‹ Les philosophes-géomètres de la Grèce, Platon et ses prédécesseursChapitre 59 sur 104 · LA CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

LA CONNAISSANCE

Qu*est-ce que la science? — C'est la question même qui est posée dans le Théétète. Et la première réponse que discute Platon est celle-ci : la science, c'est la sensation» Cette solution du problème est combattue de toutes les façons. La sensation varie avec les hommes; elle présente des aspects contradictoires : ce qui est chaud pour Tun est froid pour l'autre, etc.. Il faudrait dire alors avec Protagoras que Fhomme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont en tant qu'elles sont et de celles qui ne sont pas en tant qu'elles ne sont pas. Dans les rêves et les hallucinations, la sensation subsiste. D'ailleurs si la science est la sensation, il n'est plus permis de dire qu'on sait par le souvenir ; on ne sait qu'à l'instant où l'on sent. Puis nous avons tous un même ensemble de sensations, qui appartient aussi aux animaux ; nous posséderions tous alors une science égale, et ce serait celle des cynocéphales et des

IDÉALISME 2â3

pourceaux! — Voir, c'est savoir, dit-on. Or supposez que je ferme les yeux, je ne sais plus; et si j'ouvre un œil et que je ferme l'autre, je sais et j'ignore à la fois. Et ainsi de suite... Théétète qui soutient la thèse de Protagoras est écrasé sous l'abondance des arguments. Mais si Platon nous fait sentir ainsi à quel point il est décidé à rejeter cette scandaleuse assimilation de la science à la sensation, nous avons l'impression très nette qu'il ne s'exagère pas la •valeur de toutes les objections courantes qu'il fait énumérer à Socrate. Si Protagoras était là, fait-on remarquer tout à coup, il aurait le droit de dire qu'il est mal défendu contre des griefs qui au fond ne sont peut-être pas très sérieux. Et Socrate, en un vigoureux discours, montre comment Protagoras saurait remettre les choses au point, en revenant à la théorie héraclitéenne du mouvement universel. Une réfutation plus profonde est alors entreprise, et nous avons plus de chance maintenant de saisir la pensée même de Platon. Sera-ce d'abord dans cette thèse, qu'en vertu du système de Protagoras on devra déclarer certains hommes plus savants que d'autres, et que toutes les opinions ne sont pas vraies? Malgré la longueur de la démonstration et d'une digression qu'elle entraîne, Platon n'a pas entendu donner là un argument décisif. « Il est aisé, fait-il dire à Socrate à la fin de ce passage, de démontrer par bien d'autres preuves que toutes les opinions de tout homme ne

sont pas vraies. Mais quant aux impressions que chacun reçoit, impressions d'où naissent les sensations et les opinions qui en dérivent, il est plus difficile de prouver qu'elles ne sont pas vraies. Peut-être même y a-t-il une impossibilité absolue; peut-être ceux qui prétendent qu'elles contiennent la vérité de la science disent-ils la vérité, et Théétète ne s'est-il pas trompé en assurant que la sensation et la science sont une même chose*. » Ainsi après une discussion aussi longue et aussi variée, Platon rend hommage au système de Protagoras en ce qui concerne la vérité de la sensation, en dépit de toutes les contradictions apparentes qu'on y a vues. Et c'est alors seulement que « serrant de près ce système », il va décocher contre lui les seules objections qui importent véritablement à ses yeux.

D'abord si tout coule, la sensation elle-même n'a aucune fixité, on peut dire d'elle aussi bien qu'elle est et qu'elle n'est pas: d'un homme, qu'il entend et qu'il n'entend pas, qu'il voit et qu'il ne voit pas... Si donc la sensation est la science, on peut dire de la science à la fois qu'elle est et qu'elle n'est pas ; elle est ellemême une chose qui coule, qui se transforme incessamment, qui n'est pas saisissable. — Qu'est-ce qui donne à cette considération une valeur que n'avaient pas les autres .^^ C'est peut-être qu'on est remonté au pos-

Page 1