I. Théétète^ 174c, Irad. Cousin
tulat fondamental des adversaires, et qu'on s'est placé au cœur même de leur doctrine. Mais, remarquons-le aussi, on a été amené par là à la pénétrer plus profondément, et en somme on ne conteste plus la vérité de la sensation ; le , seul reproche qu'on adresse à cette vérité, c'est d'être à ce point variable qu'elle ne subsiste pas, qu'elle s'écoule, comme la sensation elle-même. Protagoras serait ici tout à fait d'accord avec Platon et trouverait naturel de conclure que la science est en effet une chose insaisissable ; ce ne serait pas une raison pour lui de chercher la science ailleurs que dans la sensation. La nécessité de le faire résulte donc moins de l'argument lui-même, si patiemment exposé, que du sentiment où est Platon qu'il existe une science ayant un caractère de fixité immuable, qu'il y a des vérités ne ressemblant en rien à la série infinie de vérités successives que font connaître directement les sens et qui ne se prêteraient même pas à la moindre affirmation . Il y a assurément autre chose, sous-entend Platon; et du reste il ne tarde pas a prouver que la connaissance par la sensation n'est pas la seule dont l'âme soit capable. La sensation de telle ou telle qualité nous parvient par l'intermédiaire d'un organe ; mais chaque organe correspond a des qualités spéciales; ce n'est pas l'œil qui nous fait sentir le chaud, ce n'est pas l'oreille qui nous fait voir la couleur... Le fait seul de la simultanéité des sensations, qui nous fait dire, par exemple, G. M1LHA.UD. — Philosophes-Géomètres. i5
d'un objet qu'il est à la fois coloré et chaud, dénonce en nous la présence d'une chose qui est par delà lés organes, qui se sert d'eux comme auxiliaires, qui voit, qui entend, qui sent d'une manière générale par Tintermédiaire du corps. Or notre âme, car c'est d'elle qu'il s'agit, ne recueille pas seulement les sensations qu'elle doit aux divers organes. Lorsque, dans son unité, elle se reconnaît en présence d'un son et d'une couleur, par exemple, elle déclare d'abord que tous deux sont, que chacun est identique à lui-même, mais différent de l'autre, que pris simultanément ils forment deux choses, tandis que séparément chacun n'en fait qi^'une; elle peut encore examiner les points de ressemblance ou de dissemblance qu'ils offrent entre eux. Et pour toutes ces connaissances, on serait bien en peine de désigner un organe du corps comme servant d'intermédiaire ; l'âme les acquiert directement en réfléchissant sur ses propres sensations. C'est elle qui dit: ces choses sont; c'est elle qui les compare, qui cherche ce qu'elles ont de commun et en quoi elles diffèrent; c'est elle qui dit encore: cela est beau, cela est bon, cela est laid, cela est mal. Elle rapproche, elle examine toutes choses dans leurs relations réciproques, (( elle combine en elle-même le passé et le présent avec le futur )). Il ne s'agit plus là de ces sensations que tous les êtres peuvent posséder au même degré dès qu'ils sont nés, et qui appartiennent également aux animaux.
mais de réflexions, d*idées, de pensées, qui se forment peu à peu, à la longue, avec beaucoup de peine, de soin et d'étude. Et maintenant que tout cela est certain, incontestable, de quel côté peut être la science? Est-elle du côté de la sensation, qui dans son écoulement et sa multiplicité ne comporte même pas Taffirmation d'existence? N'est-elle pas bien plutôt dans cet ensemble de connaissances que Ton vient d'indiquer et dont la première s'énonce ainsi : cela est ? Platon n'hésite pas.
Mais ceux qu'il a voulu combattre jusqu'ici se déclareraient-ils vaincus? Il leur serait peut-être facile de répondre que des deux catégories de choses que l'on vient de distinguer, la première seule constitue la science parce que seule elle est formée de réalités concrètes. Que ces réalités soient dans un état de transformation continue, qu'on ne puisse jamais dire d'aucune d'elles: « elle est » qu'importe, si ce sont les seules réalités? De quel droit Platon impose-t-il à la science cette condition de s'appliquer à des éléments permanents, stables, saisissables par la pensée et par le langage? Pourquoi, si la réalité s'écoule sans cesse, si même elle est contradictoire, pourquoi demandera la science de n'être pas comme elle, insaisissable, inexprimable? Au fond l'argumentation de Platon vaut autant que son postulat d'après lequel on ne doit reconnaître la science qu'a certains caractères qui manquent à la sensation. En
résumé Platon sépare la science de la sensation parce qu'il rêve d'une connaissance qui la dépasse pour s'attacher à des objets déterminés, sur lesquels elle fournisse des affirmations précises. Platon n'a pu se résoudre à trouver la science tant qu'on a cherché dans le domaine du sensible pur, tant qu'on n'a pas pénétré dans celui de la pensée et de la réflexion. Du moins la rcconnait-il dans cet ensemble d'opérations qu'il vient de définir et qui aboutissent au jugement, à la J6?a ?
A peine la question est-elle posée qu'une remarque se présente d'elle-même : il y a des jugements vrais et desjugements faux ; les jiremiers seuls évidemmentont chance de constituer la science. Faut-il dire alors en somme que la science, c'est le jugement vrai, la XoHa
Ici il ne nous semble pas qu'en général le Théétète soit bien compris. Platon ayant parlé de jugements faux se demande comment ils sont possibles, et une longue discussion se présente où sont rejetées successivement toutes les solutions imaginées pour expliquer l'erreur. On ne peut confondre une chose qu'on sait avec une autre qu'on sait également; on ne peut pas davantage confondre une chose qu'on ne sait pas avec une chose qu'on ne sait pas; on ne peut pren'dre l'une pour l'autre une chose qu'on sait et une chose qu'on ne sait pas ; l'erreur consisterait-elle à penser ce qui n'est pas, c'est contradictoire, etc.. Cette question
de Terreur est une de celles qui préoccupent le plus Platon. On la trouve déjà posée dans rEuthydème, et on la retrouvera dans le Sophiste, cette fois du moins avec la solution de Platon, qui consiste a admettre un certain non-être contrairement à la thèse de Parménide. Mais ce qui doit nous intéresser c'est de savoir quel rôle joue dans le ïhéétète la discussion de ce problème. Il y a généralement une tendance à croire qu'elle se lie directement à l'argumentation de Platon, et qu'elle vient démontrer l'impossibihté que la science soit le jugement vrai. Nous n'hésitons pas à rejeter cette interprétation. D'abord s'il apparaît clairement que Platon raisonne à propos de l'erreur comme s'il n'y avait pas de milieu entre savoir et ignorer, s'il est vrai que cette intransigeance fait toute la difficulté, on ne voit pas que celle-ci doive s'atténuer quand la définition de la science deviendra plus rigoureuse encore ; on ne voit pas pourquoi, après avoir combattu une définition comme trop dogmatique, au nom de la théorie de l'erreur, Platon s'élèverait de la (îoHa a la ^tavota et à la yo//<7t:, car, nous le dirons dans un instant, et tout le monde est d'accord sur ce point, c'est dans la République que se trouve la vraie réponse à la question posée dans le Théélète. Mais sans aller si loin, dans le dialogue même que nous analysons, le jugement vrai étant déclaré impropre a constituer la science, on va essayer d'y ajouter un élément rationnel, le Xoyo;,
33o LES PHILOSOPHES-GÉOMÈTHES DE LA GRÈCE
la définition, Texplication, — élément qui ne peut qu'accroître son exactitude et sa précision. Comment comprendrait-on qu'on rejetât la simple Soioc dlffir.ç, pour sa rigueur trop absolue, et qu'on y ajoutât alors un élément qui augmente sa rigueur, en considérant maintenant la ^oioL (xkffiriÇ [xzzx Xoyov?
Ces remarques suffiraient peut-être a faire penser que la discussion relative à l'erreur est une simple digression, comme nous sommes habitués à en trouver dans les dialogues. Mais il y a plus. Une fois cette digression , finie, Platon ne dit pas : Voila donc condamnée la Soia okrMç, passons à une autre définition-de la science. 11 dit : revenons maintenant au problème de la science. (( Ces difficultés, mon enfant, dit Socrate, ne sont-elles pas pour nous un reproche bien fondé et un avertissement que nous avons eu tort de laisser aller la science pour chercher à découvrir auparavant ce que c'est que le faux jugement, et qu'il est impossible de connaître celui-ci, si l'on ne connaît d'abord suffisamment la science et en quoi elle consiste.^^ ». C'est bien évidemment la preuve que la question de l'erreur est liée à l'idée qu'on se fait de la science, et de tous ses degrés, si elle en admet, mais on voit clairement aussi que pour avoir entrepris la discussion sur l'erreur, on avait laissé de côté le problème de la science. Et enfin, à