I. Id., p. aoo
santé nécessité ; elle reste trop contingente, dirionsnous aujourd'hui. Elle est vraie, soit, mais nous ne voyons pas qu'elle dût être nécessairement vraie. C'est une croyance qu'exprime la SoIol ilrMc et non pas une vue claire de sa vérité. Sous l'influence de l'orateur de talent, le jugement se forme par persuasion; on est entraîné à le prononcer tel ou tel, quoiqu'on fût incapable de donner les raisons déterminantes de la vérité qu'on formule. Il y a un cas au moins où cela ressort avec évidence des faits eux-mêmes. Le tribunal décide qu'un accusé abien réellement commis certain crime , etlesjuges pourtant ne l'ont pas surpris en flagrant délit. Ils affirment qu'un fait s'est produit, dont ils n'ont pas été les témoins. Or c'eût été la seule condition pour eux de juger avec science, dit Platon. Leur opinion est vraie, mais elle est dépourvue de science. — Cet exemple ne montre-t-il pas avec une clarté toute particulière ce qui manque à la Jôça àlrMç? C'est un jugement que nous formulons sans pouvoir en donner ni les raisons ni la preuve irréfutable. Les autres dialogues confirment entièrement cette manière de voir. Dans le Timée la èôlcx. est appelée un jugement sans raison, a).oyo;; celui qui la suit croit mais ne pense pas véritablement, (otdfjLsvo;, çfpovwv Sk fxyj) ; elle ne vient pas par démonstration, mais par persuasion \ Dans le
I. Timée, 5i, e. Cf. P. Janet, La dialectique de Platon et de Hegel, p. i34.
Menon la 5oH« est comparée aux statues de Dédale, fuyantes et mobiles. « Ce n'est pas quelque chose de bien précieux d'avoir une de ces statues qui ne sont point arrêtées..., mais pour celles qui sont arrêtées, elles sont d'un grand prix. De même les opinions vraies, tant qu'elles demeurent, sont une belle chose et produisent toutes sortes d'avantages, mais elles ne veulent guère demeurer longtemps, et elles s'échappent de l'âme humaine, en sorte qu'elles ne sont pas d'un grand prix* ».
Et maintenant qu ayant dissipé tout malentendu, nous avons mis en évidence les véritables raisons pour lesquelles Platon rejette la $ocy-, voyons de plus près en quoi elle consistait à ses yeux. Il a défini le plus complètement possible les opérations dont elle est le résultat, quand il a voulu montrer que l'âme est capable d'autres actes de connaissance que de la sensation. Il a distingué alors avec soin deux catégories de choses, l'une qui comprend toutes les manières de sentir, l'autre toutes les manières de réfléchir sur les données des sens. Et si cette distinction avait pour premier objet de montrer un domaine de connaissance supérieur a celui qu'on voulait rejeter, elle devait aussi, dans la pensée de Platon, servir à la définition de la Srjc7., c( C'est à présent surtout, avait dit Socrate à
l. Menon, 97, 98. Jd., p. i34-5.
Théétète, que nous voyons avec la dernière évidence que la science est autre chose que la sensation. Mais nous n'avons pas commencé cet entretien en vue de découvrir ce que la science n'est pas ; nous voulions savoir ce qu'elle est. Cependant nous sommes assez avancés pour ne plus chercher la science dans la sensation, mais dans cette opération de l'âme, quel que soit le nom qu'on lui donne, par laquelle elle considère elle-même les objets. — Il me semble, Socrate, que cela s'appelle juger ((îoHatetv). — Tu as raison, mon cher ami... Dis-moi donc encore une fois ce que c'est que la science. — Il n'est pas possible de dire que c'est toute espèce de jugement, puisqu'il y a des jugements faux, mais apparemment le jugement vrai est la science ; et c'est là ma réponse*. » Ainsi Platon nous fait clairement entendre que la (îoÇa, qui peut-être va constituer la science, est le jugement auquel aboutissent les opérations qu'il a décrites dans les pages précédentes, et par lesquelles l'âme considérait elle-même les objets. Il est aisé de les énumérer. C'est d'abord tout naturellement Texamen simultané d'une pluralité d'objets, c'est leur comparaison, conduisant à la découverte de ce qu'ils ont de commun, et de ce par quoi ils diffèrent: c'est l'abstraction, par laquelle la pensée retient telle ou telle qualité d'un ensemble infini qui incessamment
;. Théétète, p. 187. Irad. Cousin,
parvient à sa connaissance, et forme ainsi des objets nouveaux de réflexion, comme le pair, l'impair, le beau, le laid, etc. . . C'est par là en même temps la généralisation ; et c'est enfin l'induction elle-même. Quel sens en effet peut-on donner à ces mots : Tâme combinant en elle-même le passé et le présent avec le futur (avaXoytÇofjLcV/î sv iocurn zi ys^ovù-oL zat xi Trapoi/ia Tipo; zi ixîklovzoi) sinon que le rapprochement, suivant les analogies, des choses présentes et passées conduit à des jugements sur les choses de l'avenir .^^ L'exemple si frappant des juges qui prononcent sur un fait qu'ils n'ont pas vu confirme nos remarques, bien que le jugement ne porte pas ici sur l'avenir. Tous les cas ordinaires d'induction auront avec celui-là une circonstance commune caractéristique, c'est qu'on n'aura pas vu, on n'aura pas constaté directement ce que l'on affirme. — La logique n'existera à proprement parler qu'à partir d'Aristote, si l'on tient compte de la terminologie et de distinctions qui resteront classiques, mais on peut bien dire que Platon a eu le sentiment qu'il enveloppait dans la Joça cette foule d'opérations discursives par lesquelles l'esprit examine les données des sens et en tire tout ce qui peut enrichir sa connaissance.
Mais alors si nous rapprochons ces remarques des raisons pour lesquelles Platon n'a pas voulu voir la science dans la ^oHa oclrtHc, son attitude nous semble très significative, et voici en somme ce quil nous dé-
clare : tous les efforts par lesquels Tâme fait sortir des données des sens ce qu'elles peuvent fournir aboutissent a des jugements dépourvus de rigueur et de nécessité ; même vrais, ceux-ci seront exempts de la véritable science. La sensation était insuffisante parce que Tessence de la science est avant tout de pouvoir saisir des objets, de pouvoir affirmer Têtre de ce qu'elle étudie, et de s'appliquer par conséquent à des choses qui durent, qui subsistent, qui soient douées de quelque fixité, et susceptibles de quelque détermination. C'est pourquoi il a fallu dépasser ce premier degré de connaissance et pénétrer dans le monde de la réflexion. Mais la pensée est restée attachée aux données des sens, elle ne s'en est pas séparée, et ses efforts n'ont pu aboutir à donner aux jugements la rigueur que Platon réclame ; les opinions fondées sur des comparaisons et des analogies ne peuvent prendre à ses yeux le caractère de nécessité dont il sent instinctivement que la science a besoin.
c( Ecoute une chose que j'ai ouï dire à quelqu'un et que j'avais oubliée, dit Théétète à Socrate après qu'on a décidément rejeté la Jo^a àlrMc, Il prétendait que le jugement vrai accompagné de Xoyo; (définition, explication...) est la science. Sans le Xoyo; il est en dehors de la science. » L'école d'Antisthène a laquelle on fait ici allusion donnera peut-être la solution du problème. Cet élément nouveau qui s'ajoute à la ^oHa ilrMc, ne va-t-il pas lui apporter ce qui manquait pour qu'il fût la science?
— Platon conteste d*abord la distinction que propose Anlisthène entre les éléments primitifs, qui échappent à toute définition, et les choses qui sont composées de ces éléments et qui seules pourraient être connues : Comment le composé serait-il connu quand les éléments composants ne le seraient pas? Puis il examine les sens divers dans lesquels peut s'entendre le )/>/o; dont il est ici question.
En premier lieu, il désigne le langage par lequel la pensée s'exprime, et il est trop clair qu'il accompagnera aussi bien les jugements faux que les jugements vrais, et ne pourra être le signe de la science.
Ou bien le Aoyo; est la définition d'une chose par rénumération des éléments qui la composent : « Par exemple, dit Socrate, Hésiode dit du char qu'il est composé de cent pièces. Je ne pourrais pas en faire le dénombrement, ni toi non plus, je pense. Mais si l'on nous demandait ce que c'est qu'un char, nous croirions avoir beaucoup fait de répondre que c'est des roues, un essieu, des ailes, des jantes, un timon. » En un mot ce qui donnerait la science ce serait la description des choses par le dénombrement de leurs parties. Un exemple simple fait sentir l'insuffisance dune pareille solution. Ne peut-on écrire un nom, celui de Théétète, par exemple, avec exactitude, en donnant aux mots toutes les lettres qui le composent, sans être pour cela grammairien, et en risquant ensuite d'écrire Théodore avec unr
au lieu d'un 9? — Si nous comprenons bien Platon, la description ne comporte avec elle aucune raison générale, aucune raison profonde, qui nous satisfasse.
Enfin si par ce Xoyo; on entend (( ce par quoi la chose sur laquelle on interroge diffère de toutes les autres », la différence spécifique, comme on dira plus tard, c'est une naïveté que d'y trouver maintenant le caractère de la science, car cet élément était évidemment déjà impliqué dans la ^oioL HrMc, Quand je portais sur toi, dit Socrate à ïhéétètc, un jugement vrai, je ne saisissais donc aucun des traits qui te distinguent de tout autre? Comment alors étais-tu l'objet de mon jugement plutôt que tout autre?
En somme l'effort qui s'est traduit par l'addition du Xoyo; avait pour but de donner de la précision a l'objet du jugement vrai, soit avec les mots qui paraissent convenables pour éclaircir ce qu'on veut dire, soit par une description, par l'indication de toutes les parties qui forment la chose dont il est question, soit par l'achèvement d'une classification plus rigoureuse, en ce qu'elle ne se contentera pas de donner les caractères communs à une catégorie d'objets dont fait partie celui que l'on considère, mais qu'elle fixera aussi les caractères par lesquels il se distingue des autres. On ne saurait vraiment reprocher à Platon de ne pas faire la part belle à ses adversaires. Il est parti de la sensation dont il n'a pas nié une certaine réalité, et il a tâché consciencieu-
sèment d'échafauder la science sur les éléments qu'elle fournit, laissant Tesprit les comparer, les ordonner, les rapprocher, les décrire, les classer, en former des genres, des espèces, et en tirer les jugements les mieux fondés et les plus clairs qu'il se peut tant que Ton garde le contact de ces éléments sensibles. Il s'est élevé au-dessus d'eux aussi haut qu'il a pu sans les perdre de vue, et le dialogue se termine sans que Platon ait reconnu la science. Non seulement ce n'est pas là une conclusion négative, non seulement il ressort de la lecture du Théétète l'impression très forte que toutes les définitions de la science ont été rejetées comme inférieures aux exigences de Platon, ce qui est déjà très significatif; mais même il y a quelque chose d'éloquent dans la brusque interruption des recherches, dans la nécessité où elle nous met de sortir complètement de la voie où nous marchions, et d'ouvrir d'autres dialogues, si nous voulons enfin savoir ce que c'est que la science. Nous sentons très nettement ainsi qu'il ne suffira pas de faire un effort de plus à la suite de ceux qui ont été tentés jusqu'ici, et nous ne serons pas surpris d'apprendre qu'il ne faut rien moins qu'abandonner le monde de la sensation qui nous tenait^ enchaînés jusque dans nos tentatives dernières d'y apporter l'ordre et la clarté, et nous élancer d'un bond dans le domaine de l'intelligible. Si nous voulons un guide, ouvrons la République (livre VI).
Platon marque deux degrés dans la façon dont s'acquiert ici la connaissance. Au premier, « Famé se sert des données du monde visible comme d'autant d'images, en partant de certaines hypothèses, non pour remonter au principe, mais pour descendre à la conclusion. » C'est la Stavota. Au second degré, « l'âme va de l'hypothèse jusqu'au principe qui n'a besoin d'aucune hypothèse, sans faire aucun usage des images comme dans le premier cas, et en procédant uniquement des idées considérées en elles-mêmes. » C'est la vor/eJtç. — Pour mieux expliquer la (îtavoia, Platon rappelle ce que font les géomètres qui d'une part établissent des hypothèses, qu'ils ne discutent pas, (( et descendent par une chaîne non interrompue de proposition en proposition jusqu'à la conclusion qu'ils avaient dessein de démontrer », et d'autre part qui raisonnent sur des figures visibles et matérielles à quelque degré, quoique leur pensée soit tournée vers d'autres ligures idéales dont les premières ne sont qu'un reflet. Par la voridiç l'âme fait également des hypothèses (( mais elle les regarde comme telles et non comme des principes, et elles lui servent de degrés et de points d'appui pour s'élever jusqu'à un premier principe qui n'admet plus d'hypothèse; Elle saisit ce principe, et s'attachant à toutes les conséquences qui en dépendent, elle descend de là jusqu'à la dernière conclusion, repoussant toute donnée sensible pour s'appuyer uniquement sur des idées pures, par lesquelles G. MiLHAUD. — Philosophes-Géomètres. i6
sa démonstration commence, procède et se termine. » Et enfin, pour mieux préciser encore, Platon fait dire à Glaucon : « Tu veux, ce semble, prouver que la connaissance de Fêtre et du monde intelligible que Ton acquiert par la dialectique est plus claire que celle qu'on acquiert par le moyen des arts qui ont pour principes des hypothèses, qui sont obligés de se servir du raisonnement et non des sens, mais qui, fondés sur des hypothèses, ne remontant pas au principe, ne te paraissent pas appartenir à l'intelligence, bien qu'ils devinssent intelligibles avec un principe; et tu appelles, ce me semble, Jtàvoia, la connaissance des choses géométriques et des arts semblables, et non pas voO; ; de sorte que la Jtavota est intermédiaire entre la SoÇa et le i/oOç* ». — On a l'habitude de résumer cette page de Platon en disant qu'il y a pour lui au-dessus de la ào^oc la connaissance mathématique, puis au-dessus de celle-ci, la connaissance des idées. Nous rejetons cette distinction comme trop radicale, et nous essaierons, dans le chapitre suivant, de montrer que pour Platon l'idée mathématique ne diffère pas essentiellement de l'idée pure. Pour le moment, bornons-nous à insister sur l'unité de cette science de l'intelligible qui présente bien plutôt deux aspects, deux attitudes, que deux domaines distincts.