CHAPITRE V
SYNTHÉTISME
LA PARTICIPATION : LE VRAI PROBLÈME DE l'uN ET DU MULTIPLE LES IDÉES-NOMBRES
De quelle nature est le lien qui rattache le monde physique au monde des idées? On sent vaguement que le premier n'a de réalité qu'autant qu'il est pénétré par le second, qu'il participe de lui. Mais qu'est-ce en somme que cette participation ? C'est la question mêoèe que pose le Parménide. « Tout ce qui participe d'une idée participe-t-il de l'idée entière ou seulement d'une partie de l'idée ? ou bien y a-t-il encore une autre manière de participer d'une chose ? — Comment cela serait-il possible? » Et déjà, par la façon même dont le problème est abordé, il semble naturel d'en chercher la solution dans des conceptions naïvement additives. La participation n'est-cUe pas pour une chose sensible quelconque le fait d'en contenir une autre en totalité ou en partie? — L'effort de Platon va porter sûr les difficultés qu'entraîne cette manière de voir, et sur la
nécessité de rejeter décidément tout rapport de contenant à contenu, toute image claire représentative d'une participation matérielle.
Comment d'abord l'idée pourrait-elle être tout entière dans chacun des objets qui en participent tout en restant une? Ne faudrait-il pas pour cela qu'elle fût à la fois en elle-même et hors d'elle-même? — Il paraît d'abord à Socrate que cette contradiction peut être évitée : le jour, tout en étant un seul et même jour, n'est-il pas en même temps dans beaucoup de Ueux sans être pour cela séparé de lui-même? « C'est comme si tu disais, répond Parménide, qu'une toile dont on couvrirait à la fois plusieurs hommes est tout entière en plusieurs. » Mais la toile n'a qu'une de ses parties au-dessus de chacun, et si cette image peut convenir à l'idée, c'est donc que celle-ci est divisible et qu'une seule de ses parties est en chaque objet. Les absurdités qui en découleraient sautent aux yeux. Par exemple, « un objet qui ne participerait que d'une partie de l'égalité pourrait-il par cette petite chose, moindre que l'égalité elle-même, être égal à une autre chose? »
Ce n'est pas tout. Si c'est le caractère commun à une série d'objets qui nous fait parler d'une idée une, nous devrons superposer une idée nouvelle à la série formée par les objets et par l'idée dont ils participent, et ainsi de suite, de telle sorte que nous devrons avoir dans chaque idée « non plus une unité, mais une multitude
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infinie ». — Même difficulté si dans la participation il faut voir la ressemblance, car Tidée devrait alors elle aussi ressembler aux choses qui participent d'elle et une nouvelle idée s'élèverait indéfiniment au-dessus de la dernière que Ton voudrait considérer.
Faut-il donc nier la participation et achever de séparer les deux mondes, celui des idées et celui des choses, au risque d'être conduit aux conséquences les plus ridicules : impossibilité pour nous de connaître les idées, impossibilité pour Dieu, en qui est la science idéale, de connaître les choses? — Non, il faut avouer que le problème a été mal posé, et cesser de chercher dans des rapports extérieurs et concrets, que l'imagination représente trop aisément à l'esprit, le lien qui rattache les choses aux idées. Nous devons renoncer au grossier dualisme qui a été jusqu'ici impliqué dans toutes les conceptions, et par lequel on donnait l'être au sujet qui participe des idées en opposition aux idées ellesmêmes, comme si en dehors de celles-ci quelque réalité était saisissable : il faut résolument abandonner cette pseudo-réalité visible et tangible, qui nous entraînait nécessairement à des vues matérielles, et porter le problème de la participation dans le domaine propre des idées.
Certes la difficulté est grande d'expliquer comment les idées peuvent à la fois avoir une réalité individuelle et participer les unes des autres, comment elles sont à
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la fois unes et multiples ; car nous n'avons plus à notre disposition ces procédés enfantins et naïfs auxquels s'adaptaient les choses visibles. Il serait aisé de prouver que, par exemple, je suis en même temps un et multiple. (( Il suffirait de montrer que la partie de ma personne qui est à droite diffère de celle qui est à gauche, celle qui est devant de celle qui est derrière, et de même pour celles qui sont en haut et en bas ; car sous ce rapport, je participe, il me semble, de la multipUcité. Et, pour prouver que je suis un, on dirait que de sept hommes ici présents j'en suis un, de sorte que je participe aussi de l'unité... Si donc on entreprend de prouver que des choses telles que des pierres ou du bois, sont à la fois unes et multiples, nous dirons qu'en nous montrant là une unité multiple et une multitude une, on ne nous prouve pas que l'un est le multiple et que le multiple est l'un, et qu'on ne dit rien qui étonne et que nous n'accordions tous. Mais si, après avoir séparé les idées mêmes, telles que la ressemblance et la dissemblance, la multiplicité et l'unité, le repos et le mouvement et toutes les autres du même genre; si, dis-je, on venait à démontrer que les idées sont- susceptibles de se mêler et de se séparer ensuite, voilà, Zenon, ce qui me surprendrait. Je reconnais la force que tu as déployée dans tes raisonnements ; mais, je te le répète, ce que j'admirerais bien davantage, ce serait qu'on pût me montrer la même contradiction impli-
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quée dans les idées elles-mêmes, et faire pour les objets de la pensée ce que tu as fait pour les objets visibles \ » Le Philèbe présente les mêmes réflexions. Gomme Socrate vient de faire allusion à la question de l'un et du multiple, Protarque lui demande « quelles sont les merveilles dont il veut parler, qui font tant de bruit et sur lesquelles on n'est pas d'accord. — C'est, mon enfant, répond Socrate, lorsque cette unité n'est plus prise parmi les choses sujettes à la génération et à la corruption, comme celles dont nous venons, de faire mention. » Et plus loin : « C'est, selon moi, un présent fait aux hommes par les dieux, apporté d'en haut avec le feu par quelque Prométhée, et les anciens qui valaient mieux que nous nous ont transmis cette tradition, que toutes les choses auxquelles on attribue une existence éternelle sont composées d'un et de plusieurs, et réunissent en elles par leur nature le fini et l'infini. »
Voilà donc le vrai problème de l'un et du multiple tel que doit souhaiter de s'y appliquer tout philosophe digne de ce nom. Il se pose pour un monde qui échappe à toute représentation d'extéi iorité , de contenance, d'addition ou de disjonction d'éléments juxtaposés. Les relations, si elles existent, seront de celles qui peuvent lier entre elles des essences idéales ; elles ne doivent