Philèbe, ï6, trad. Cousin
pas résulter d'une vue plus ou moins facile de Timagination, mais être postulées comme nécessaires par la puissance de la raison.
Mais comment celle-ci s'affirmera-t-elle? N'est-il pas entendu " depuis Parménide que c'est en proclamant, dans une majestueuse immobilité, que l'être est et que le non-être n'est pas ? Le passage du même à l'autre échappe à la vue claire de l'intelligence ; l'homogène, l'identique seul peut se penser et se formuler en toute nécessité. C'est ainsi qu'une idée semble devoir exclure, aux yeux de la raison, tout ce qui n'est pas elle, et que ce serait un scandale d'y associer des contraires, le même et l'autre , le semblable et le dissemblable , le repos et le mouvement. La séparation des idées, l'exclusion des contraires apparaissent comme les premières exigences logiques de la pensée qui veut ne s'attacher qu'à des conceptions d'une réalité absolue. — Telle est pourtant l'opinion contre laquelle Platon va s'élever. Mais il aura le sentiment de combattre des idées très profondément enracinées ; il aura conscience qu'il apporte des vues véritablement nouvelles en postulant, pour lier entre elles les essences intelligibles, des relations synthétiques d'un tel genre que les contraires ne s'y excluent en aucune façon, que l'un s'y associe au multiple, l'être au non-être, le même à l'autre. Et il croira si bien traiter ainsi les questions les plus ardues et les plus inaccessibles à la masse, que ses explications
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en garderont quelque chose d'étrange, témoin cette discussion du Parmenide, si diversement interprétée par les commentateurs. On y montre, par une dialectique des plus subtiles, toutes les absurdités qui découlent de Tun en tant qu'un, puis de l'un en tant qu'être, puis de la non-existence de l'un, etc.. Il n'y a pas là un défi à la raison. En réalité c'est la démonstration par l'absurde que la pensée ne doit pas opposer radicalement les contraires et les séparer absolument l'un de l'autre, comme on est tenté de le faire ; c'est un effort vigoureux contre l'attitude analytique que semblent imposer dans le domaine des idées les principes d'identité et de contradiction. Il est clair en effet que Platon fait revenir sans cesse dans la discussion de Parmenide, sous forme d'axiome évident, l'hypothèse que les contraires s'excluent. (( Si l'un existe, il n'est pas multiple. — Comment en serait-il autrement .►*... Le même se trouvera-t-il jamais dans l'autre ou l'autre dans le même.f^ — Cela ne sera jamais, etc.. » Au reste, tout le monde est à peu près d'accord pour trouver exposée dans le Sophiste la suite des difficultés que soulève le Parmenide; et ce qui y apparaît le plus manifestement, c'est l'embarras inextricable où l'on tombe à vouloir se renfermer comme les Eléates dans l'opposition radicale de l'être et du non-être.
Nul doute par conséquent sur ce que veut Platon. Il sent de la façon la plus profonde qu'à la séparation
des essences intelligibles, à leur isolement, à notre exigence instinctive de rester avec chacune d'elles dans le même et dans Tun, à l'impossibilité d'associer l'autre au même, le non-être à l'être, le contraire à son contraire, répond fatalement le repos, l'immobilité, la mort de la pensée.
Et pourtant comment justifier la moindre liaison de deux genres spécifiquement distincts ? Cette simple proposition « l'homme est bon » est insoutenable, comme faisaient observer les disciples d'Antisthènè. Tout au plus peut-on dire : l'homme est homme, et encore cette association d'humanité et d'être est-elle intelligible?... Question troublante, beaucoup plus qu'on ne saurait croire, puisque c'est elle qui provoquera un jour chez Kant la crise profonde, d'où sortira une philosophie nouvelle. On sait en efiet avec quelle insistance, durant de longues années pendant lesquelles il cherche sa voie, Kant manifeste l'inquiétude où le jette l'insuffisance du principe de contradiction, et la nécessité d'aller du même à l'autre. Dès sa dissertation sur les premiers principes de la connaissance métaphysique, il sent le besoin d'ajouter aux principes d'identité et de contradiction ceux de succession et de coexistence, qui substituent à des rapports abstraits des réalités faites de relations réciproques des choses. Mais surtout son attention appelée de bonne heure sur la causalité l'amenait peu à peu à s'éloigner de l'attitude purement
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logique et analytique, à chercher ailleurs que dans le principe d'identité le fondement du passage de Tun et du même à rhétérogène. « Comment quelque chose peut résulter d'une autre chose en dehors de la règle d'identité, voilà ce que je voudrais bien qu'on m'expliquât. )) Déjà d'ailleurs dans le traité des quantités négatives où se manifeste aussi l'inquiétude de son esprit, il prépare inconsciemment la solution qu'il apportera plus lard à ce redoutable problème. Et c'est là un détail important qui peut servir à marquer l'analogie des deux mouvements de pensée chez Platon et chez Kant : les efforts du philosophe allemand se dirigent d'instinct vers le négatif, dont ils prétendent démontrer la réalité. On commet une grave erreur, aux yeux de Kant, en ne concevant qu'un seul genre d'opposition, l'opposition logique des contradictoires ; il en est une qui n'implique nullement la non-existence du contraire, et dont les mathématiciens donnent de si nombreux exemples : l'action d'une force égale à une autre et de sens contraire, le chemin décrit par un mobile dans une direction contraire à celle d'un autre, etc. ; l'impénétrabilité est une force réelle ; il en est de même, dans le domaine psychique, de la douleur, où quelques-uns voudraient ne voir qu'une absence de plaisir, et qui est bel et bien quelque chose de positif, eine positive Empfindung. Or écoutons Platon à son tour : « Il faudra soumettre à l'examen la maxime de notre père
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Parménide, et à toute force établir que le non-être existe à certains égards... » 11 n'y a qu'analogie de préoccupations, mais cela même est instructif. — Ce n'est que plus tard, on le sait, que Kant apportera sa solution définitive des difficultés que laissait debout malgré tout son attachement à la règle d'identité, et l'on sait quelle remarque fondamentale éclairera tout à coup le problème d'un jour inattendu : les jugements mathématiques, qui sont pourtant a priori, sont synthétiques ; ils ne se justifient pas par la règle d'identité ; leur énoncé associe le même et l'autre : de pareilles propositions sont donc possibles, et cela s'expliquera par la nécessité imposée à toute pensée de réaliser une synthèse d'éléments formels. On va voir à quel point l'attitude de Platon fait songer à celle du philosophe allemand, pour la solution du problème capital qu'ont soulevé le Parménide et le Sophiste, et il sera plus facile ensuite de faire comprendre que si, pour se justifier, Platon n'invoque pas les mathématiques à la manière de Kant, elles ont pourtant agi sur son esprit de façon à favoriser ses tendances synthétiques.
Il faut accepter comme nécessaire à toute pensée une certaine communication des idées, une participation fondamentale, primordiale, des unes aux autres. Essayer de s'en passer, « exclure toute chose quelconque de toute autre chose, établir en principe que chacune
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est essentiellement inalliable et ne peut participer d'aucune autre » Gst une tentative irréalisable et incompréhensible ; car, pour se justifier, on serait obligé d admettre en son langage cette participation que Ton conteste. « Il faut bien à toute force qu'ils se servent des mots être, séparément, le même, autre, et de mille autres du même genre, incapables qu'ils sont de les mêler dans leur discours : de sorte qu'ils n'ont besoin de personne qui les réfute, mais qu'ils logent comme on dit l'ennemi avec eux, et vont portant partout en eux-mêmes leur contradicteur, comme ce pauvre fou d'Euryclès*. »
Laissera-t-on d'ailleurs à toutes les idées le pouvoir de communiquer entre elles ? — Non assurément ; les contradictoires devront s'exclure. Mais il reste que certains genres pourront et devront se mêler « à peu près de même que pour les lettres de l'alphabet, dont les unes s'accordent et les autres ne s'accordent pas ensemble... les voyelles ont sur les autres lettres ce privilège de s'interposer entre toutes et de leur servir de lien, tellement que, sans le secours de quelques voyelles, il est impossible de faire accorder les autres lettres entre elles. » De la même façon il faut qu'il y ait des genres que leur universalité met particulièrement en évidence, des catégories en quelque sorte dont la parti-