‹ Les philosophes salariésChapitre 12 sur 36 · LA VIE D APRÈS M. COUSIN · texte numérisé non relu

LA VIE D APRÈS M. COUSIN

longue polémique contre Técole matérialiste. D'après lecole de Locke, lamour-propre explique tout : c'est là notre unique passion; nos vertus sont des vices déguisés. L'école écossaise, résumée par Stew^art^ oppose à l'analyse de l'intérêt les instincts désintéressés. Quel eu est le résultat? L'erreur des matérialistes est utile, la rectification écossaise es^ inutile. L'erreur matérialiste est utile : hors de nous Faction n'a que la force de l'amour-propre ; c'est là une force mécanique, positive ; on la mesure comme la force de traction du bœuf ei du cheval. La théorie de Tintérêt s'empare donc de l'homme, le domine, explique la société; elle la prend par les sensations , par les besoins , par les choses, et le calcul de l'égoïsme est toujours vrai pour la moitié de chaque action. Les rectifications qui ont abouti au catalogue de Doueald Steward sont inutiles , car elles ne s'élèvept pas jusqu'à la loi générale du désintéressement. L'homme est un animal guerrier. Qui dit guerre, dit sacrifice : notre égoïsme est si étrange que nous sommes prêts à lui immoler notre vie. De lu l'attrait du danger, la séduction du jeu, le besoin de lutter. Le cynisme lui-même est une sorte de désintéressement; il brave la pudeur, il jouit eu la bravant. Don Juan est sublime quand il refuse de se repentir en présence de la statue du commandeur; dans ce moment il s'élève au-dessus de Dieu. A quoi sert le catalogue de Doûgald Stew^art, fixé sans principes , et au-dessous de toute grande loi? La théorie de l'amour-propre, dans son erreur, se charge de satisfaire notre vie matérielle : Futile n'est-il pas lamesuredela peine etdelarécompense?n'évalue-t-ilpasla distance entre nos besoins et les créations de la nature? ne résout-il pas la moitié du problème du bonheur? Ses solutions sont précises , et Locke promettait aux sciences morales la précision des sciences physiques. L'école écossaise touche à des instincts changeants, variables, à un intérêt qui se désintéresse, qui s'intervertit, qui se sacrifie, à des inspirations iildéfinies dans leur développement céleste ou satanique; et, dans son ignorance, elle ne se doute pas du

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terrible problème quelle soulève sur les rapports de rhorame avec le monde, et sur les rapports entre Thumanité et les dogmes qu'elle enfante dans sa marche symbolique. Acceptons le catalogue de Dougald Stewart; supposons que les éléments de la vie y soient exactement dénombrés ,- ces éléments seront à la vie comme les sept tons à la musique, les sept couleurs à la peinture : Tart, le rhythme, le mouvement de la vie nous échapperont entièrement. Les éléments sont les mêmes partout, chez Socrate et chez Néron^ chez Achille et chez Jésus Christ. D'où vient la variété des actions et de la vie ? M. Cousin se tait toujours , dé crainte de soulever le problème des utopies.

Une seconde fois M. Cousin revient sur la science de la vie : c'est à propos du mysticisme. Le chef de l'école éclectique a souvent déclaré qu il voulait prendre ce qu'il y a de vrai dans tous les systèmes ; il a promis d'exploiter le mysticisme. Or le mysticisme n'est que la vie dans un temps donné, dans un certain milieu. La vie des peuples n'est qu'un système mystique , un rhythme de sentiments , une harmonie intérieure. Dans chaque religion il y a une œuvre d'inspiration et une œuvre de calcul : il y a donc en même temps un système mystique et un système rationnel : le second est le dogme, la vérité ; le premier, c'est le sentiment qui inspire le drame de la vie bouddhiste , païenne ou chrétienne. M. Cousin pouvait s'éclairer aux sources du mysticisme : là le genre humain se renouvelle sans cesse; là on dédaigne la réalité pour mieux sentir la vie , on évoque les fantômes d'un monde imaginaire pour refaire le monde d'après le rhythme de la vie. Mais M. Cousin n'a pas tenu ses promesses : il n'a jamais exploité le mysticisme pour être agréable au clergé catholique.

Une troisième fois, M. Cousin touche aux phénomènes de la vie : c'est pour les ôter à la vie , et les donner à la raison qu'il appelle spontanée. Elle est une sorte déraison de la raison; elle précède la raison réfléchie, elle perçoit le vrai avant que nous puissions le soumettre au raisonnement.

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D'après M. Cousin, « la raison spontanée se confond pres- » que avec le sentiment: même rapidité, même obscurité (1).» Voilà l'inspiration donnée à une raison obscure et rapide. « Quand on parle de la lumière du cœur, ce sont » encore les expressions de M. Cousin , on désigne, sans le » savoir, cette lumière de la raison spontanée (2). » Même explication lorsqu'il s agit du génie. « L'homme de génie, » suivant M. Cousin, n'est pas le maître de cette forcequi est » en lui. On dit qu'il n'y a point d'homme supérieur sans » quelque grain de foHe; mais cette folielà, comme celle de » la croix, est la partie divine de la raison (3;. » Pouvonsnous admettre deux raisons, l'une spontanée, Tauire réfléchie ? La raison est une et indivisible. Si cette raison qu'on appelle spontanée ne connaît pas, si elle ne raisonne pas, elle n'est pas ; si elle connaît , si elle raisonne, elle est tout simplemeht la raison. Dès lors la raison réfléchie est inutile; elle ne ferait que connaître une seconde fois. Antérieurement à la raison il n'y a donc que la vie, le sentiment, l'inspiration. M. Cousin croit que la vie suit passivement la raison spontanée : « L'analyse démontre, dit-il, que la » raison précède, que le sentiment suit. » Au contraire, le sentiment précède, la raison suit; le sentiment pousse la raison là où il veut, il la condamne au travail et la maîtrise par l'attention, que Buffon appelait la mère du génie. Tous les hommes sont égaux par la raison , tous diffèrent par l'inspiration qui précède la raison. Toujours persuadé que la raison précède le sentiment, M. Cousin demande « com- » ment aimer ce qu'on ignore? Pour jouir de la vérité, ne » faut-il pas la connaître (4) ? w Je sais qu'il est absurde d'aimer ce qu'on ignore; mais cela est, témoin l'instinct qui devine l'inconnu, qui le choisit d'avance, qui le pressent d'une manière infaillible; et l'instinct chez les animaux

(i) Cours de i8i5-i8ao, vol. II, p. 94.

(2) Ibid.

(3) Ibid.y p. 172.

(4)Reid, p. 104. .

est Timage de rinspiration chez Thomme. La vie pressent et choisit la vérité avant de la connaître, Tenthousiasme est fatidique.

Substituer la raison spontanée à la vie, ce n'est que se tromper ; reste le problème de la vie transporté à la raison spontanée. Comment la raison spontanée créet-elle la religion ? Pourquoi? Quel est le sens, quelle est la vérité des religioiis? Que devons-nous peniser de ces émanations changeantes et symboliques de la vie? quelle est la valeur de ces institutions à fa fois mystiques et rationnelles qui promettent à Thomme de le conciUer avec Funivers? Pourquoi la vision confirme-t-elle la promesse? Pourquoi le Verbe se fait-il chair, dans le délire, pour personnifier Taùteur du monde, Tauteur de Phomme, et s appeler réparateur? Ici, comme partout, M. Cousin recule: par d*hàbîles insinuations il jette le blàme sur les téméraires qui Soulèvent ces questions. Il donne à entendre vaguement que l'idéologie allemande est folle, et que la réiflexion, privilège des philosophes, n*a d'autre rôle que d'expliquer et de confirmer la religion. Comment explique-t-il , comment confirme -t- il le christianisme? Nouveau silence, nouveau dédain pour les hommes voués à la reHgion de la philosophie.

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