CHAPITRE vu
tià Morale àe Èi, Coàèin.
La vie nous appelle au bonheur, elle est absolument libre; mais aussitôt qu'elle se manifeste, une nouvelle révélation , celle de lâ morale, paraît. Notre loi su* disparaît. Si la vie nous appelle au bonheur, la morale nous appelle au sacrifice. Le principe de la morale est en nous , c'est notre cœur qui nous dicte nos devoirs ; si vous êtes insensible à la
honte, inaccessible à la pudeur; si, en présence de Tassassinat et du parricide, vous n'éprouvez aucun sentiment, le raisonnement ne pourra vous imposer aucun devoir. Loin d'obliger, la raison nous délivre de toute obligation. Pourquoi se sacrifier? Pourquoi s'anéantir? Si le sacrifice mérite récompense, pourquoi le sacrifice? La révélation du cœur écarte les antinomies et impose le sacrifice.
La liberté, cette condition du devoir , est attestée à son tour par la révélation du cœur. Hors de moi tout est soumis à la fatalité; ma science n'est que la science de la fatalité. Si j'observe la législation, j'y trouve un calcul de peines et de récompenses ; si j'observe le mouvement économique, j'y trouve les actions soumises au calcul des valeurs. La marche des peuples^ les révolutions s'expliquent par des causes politiques : toute nation, aux yeux de l'historien, est ce qu'elle doit être, son mérite se réduit à une illusion. Tel est le résultat de la raison. Au fond du cœur, c'est une loi opposée qui se développe: là, je suis libre, je brise la fatalité ; je me déclare supérieur au calcul des peines et des récompenses , au calcul des valeurs* Par l'observation du cœur, je nie l'observation de l'esprit : je sens que Jes hommes et les peuples ont la puissance du droit; j'accuse les hommes qui manquent de foi; j'impute aux tyrans la tyrannie, je tiens compte aux héros de leur l'héroïsme. La nécessité des causes et des effets disparaît. La contradiction entre le cœur et l'esprit est évidente ; l'antinomie, qui plane sur tout, enveloppe la morale ; mai's la morale se révèle, elle se joue de la contradiction, elle s'yplait.
M. Cousin n'admet pas la lumière du cœur , il cherche le principe de la morale dans une idée innée, dans l'idée du bien. L'idée du bien existe -t-elle? Est-elle innée, comme l'idée de l'espace et du temps? Non, le bien varie*; il n'est pas toujours présent à l'esprit, il ne se distingue pas nettement de toutes les autres idées; il n'est pas clair, simple, infaillible , immédiat comme le temps et l'espace. Il est possible, il est facile de prendre le mal pour le bien. L'idée
LA MORALE De M. COUSIN. 57
du bien ressemble fort à l'idée de Tintérêt, que Ton acquiert par l'expérience. Elle ne peut pas nous obliger. Innée ou acquise, elle est une idée à nous et purement subjective. Supposons-la objective, absolue; elle n'oblige pas encore , elle n'est que le bien: pourquoi ne pourrais-je pas lui préférer le mal? Si le cœur ne parle pas, il n'y a ni mérite , ni responsabilité , ni liberté; on ne trouve plus une révélation positive qui oppose son autorité aux contradictions de la logique. Comment M. Cousin prouve-t-il la liberté? Par le devoir, qui la suppose. « Si l'homme, dit-il, a des devoirs, il » doit être libre; doiïc il l'est (1). » La preuve est facile, elle n'est pas concluame. « Le jugement de mérite, dit M. Coti- » sin, est essentiellement juélé au jugement de bien et de » mal. » D'accord : mais le jugement de mérite suppose aussi que mon action émane directement de moi, quejt suis seul cause indépendante de mon action, comme si j'avais été l'auteur de mon organisation , de mon tempérament, de mon esprit. Puis-je faire un mérite à Socrate de son tempérament? Puis-je imputer à Thersite sa nature? Pourquoi donc parler de liberté et de mérite? La raison et les idées Sont fatales. M. Cousin finit par avouer son impuissance. « Il faut l'avouer, dit-il , la loi du devoir serait presque inac- » cessible à la faiblesse humaine, si à ses austères prescrip- » tions il ne s'ajoutait quelque inspiration du cœur.*» Oui, sans l'inspiration du cœur la morale est absurde. *
L'impuissance de l'éclectisme se montre de nouveau quand M. Cousiii détermine les devoirs. Il adopte la formule de Kant : « Agis de manière que tes actions puissent devenir » la règle de tous les êtres libres et intelligents (2). » Cette formule nous impose, au fond, le devoir de nous sacrifier à l'ordre universel. Quel est cet ordre? Le connaissons-nous? Avons-nous une idée de la cité de Dieu? Pourquoi ne pas lui préférer la cité de nos intérêts? On ne le sait pas. M. Cousin
(i) Cours de i8i5-i82o, vol. H, pag. 3oi. '
(a) Premier cours, vol. II,pag. 322.
dit que, par suite de cette formule, nous devons respecter !a liberté de nos semblables. Voilà un devoir. Pourquoi ce devoir? Parce^ne la liberté, dit-il, inspire du respect. Mais le i*es pect est dans le cœur, il n'est pas dans la raison. M. Cousin dit que la sincérité est un devoir. Pourquoi? «Le mensonge , « suivant lui , en rompant Talliance naturelle de rhmnme » avec la vérité , lui ôte ce qui fait sa dignité (^1). » La dignité est dans le cœur comme le respect. Si la formule du devoir est dans la raison, pourquoi donc en appeler sans cesse au sentiment? Si elle est dans le sentiment, pourquoi placer la morale dans la raison?
Jusqu'ici, M. Cousin se trompe; dès qu'il s agit de transporter la justice dans la vie, sa théorie s'arrête : elle n'est plus une erreur, elle est un vice. La morale embrasse la vie toutnyitière de l'homme et de l'humanité; elle s'étend aussi loin que4a raison, elle est aussi vaste que la vérité. Ce n'est pas au hasard que Platon demande le plan de la république à la.llaorale : sans morale il n'y a pas d'État; et si la morale ne s'attache pas à un dogme, à une vérité, bref à une religion, elle n'impose que des abstractions scolastiques qu'on adopte sans être tenu à rien. Qu'est-ce que la tempérance, en général ? Etre honnête homme sans professer aucun principe, sans rien croire, sans rien prévoir sur notre sort, sur notre destinée, sur l'humanité, c'est habiter la terre en passant, ce n'est pas être citoyen du monde. Plutôt le christianisme qu'une pareille morale : il est plufe catégorique; il se fonde sur des dogmes , il s'attache à la vie. Lechristianisme nous dit quand il faut fonder, quand il faut détruire la république; sa morale dispose de l'obéissance et de l'insurrection, de la paix et de la guerre; elle distingue la liberté de la tyrannie. La morale éclectique ne sert à rien. Quedis-je? elle sert à fausser la justice. La morale est l'âme du droit ; le droit protège nott^e vertu. S'il y a un droit au vice, c'est que la vertu doit
(i) Cours^ vol. II, pag. 826.
être spontanée. Séparé de la morale, séparé de la vertu, le droit est hostHe, insociable, anârchique; il n'est que l'excès de Finjuré. Le droit romain définissait la jurisprudence : la science des choses divines et humaines. Elle était une religion, grâce à la morale. M. Cousin, qui a reculé devant la vérité, devant la vie, devant la morale, se sert du droit pour sanctifier Tégoïsme : témoin sa théorie de la propriété et son droit politique.
La théorie éclectique dp la propriété est un véritable trésor de réaction, préparé depuis trente ans pour la plus grande édification des propriétaires. De crainte d'altérer cette théorie en l'exposant moi-même , je laisserai parler M. Cçusin, en ne me permettant que de mettre sa prose en dialogue. Cette théorie s'adresse aux banquiers. Voici donc renseignement que donne M. Cousin au fils du banquier.