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LE MAITRE ET L'ÉLÈVE

Je viens d'apprendre- que ma propriété se fonde sur la loi, et que l'Assemblée législative pourrait bien diminuer de beaucoup mes revenus. Je suis inquiet.

LE MAITRE

Rassurez-vous : la propriété est au-dessus de toutes les lois. Elle n est pas y ou elle est absolue ; — la fonder sur la loi^ cest la détruire (1).

l'élève.

Les socialistes soutiennelit que la propriété se fonde sur le travail, et que je dois travailler comme un paysan, si je veux devenir propriétaire.

LE MAITRE

Le travail suppose la propriété. Vous le \o^et : vos paysans pourraient-ils travailler, si vous ne les preniez pas à votre service? Dites donc aux paysans et aux socialistes :

(i) Second cours de i8i5-i8lo, vol. If, pag. 372.

«Pour produire, il vous faut une matière quelconque; il » vous faut des instruments... Si cette matière sur laquelle • vous travaillez ne vous appartient point, à quel titre les » produits vous appartiendraient-ils? Il suit de là que la «propriété préexiste à la production.» Si vous n'étiez pas propriétaire, vos paysans devraient mourir de faim.

l'élève.

Les paysans prétendent que je suis un homme comixie eux, et ils ne veulent pas comprendre que la terre m'appartient, tandis qu ils n'ont rien.

LE MAITRE

Ils n'avaient qu'à naître riches. Vous occupez la terre, gardez la : foccupationy voilà le premier titre de la propriété,

Maître, je crains que la terre ne me manque sous les pieds. Quand je suis à Paris, je n'occupe pas mon champ. Je voudrais porter la propriété avec moi.

le MAITRE.

«Il y a, avant l'occupation, une propriété que nous «étendons par occupation : cette propriété première, au » delà de laquelle on ne peut pas remonter, c'est votre per- » sonne. Le moi, voilà la propriété première, la racine, » la source et le modèle de toutes les autres. Le moi est «saint et sacré par lui-même : voilà déjà une propriété sainte » et sacrée. »

l'élève.

Les paysans ne me contestent pas la propriété du moi ; ils en veulent à ma terre.

LE MAITRE

«Notre corps est à nous, comme le siège et l'instrument «de notre personnalité; et il est, après notre personnalité, » notre propriété la plus intime. » >

l'élève.

Mes paysans ne me contestent pas non plus mon corps; c'est ma terre qu'ils veulent m'ôter.

LE MAITRE

«Le droit est dans la personne.... la personne a donc le » droit d'occuper les choses, et, en les occupant, elle se les » approprie.... et nulle autre personne n'y a plus de droit. » C'est ainsi qu'il faut entendre le droit de propriété. »

Je commence à comprenclre. Je suis sacré ; donc dès que je touche le coffre-fort de mon père, le château de mon oncle, ils se trouvent sanctifiés.

LE MAITRE

« La personne est sainte et sacrée, et là est le fondement '» de la sainteté de la propriété (1). »

l'élève.

A la bonne heure, vous parlez mieux que l'Évangile : ma propriété est sainte. Reste une objection. Dans mes terres, il y a beaucoup de pauvres qui prétendent avoir lé droit de vivre. Donnez-moi un argument pour les réfuter.

LE MAITRE

Votre propriété est sainte. « Ces hommes qui souffrent et » qui vont mourir peut-être de faim, n'ont pas le moindre «droit sur votre fortune, fût-elle immense; et s'ils usaient »de violence pour vous arracher une obole, ils commet-' » traient une faute (2). » Au reste, vous êtes libre de fairMa charité.

l'élève.

Merci! tout le monde me demande des secours, on me prend pour l'Église, et si j'écoutais les communistes qui parlent TÉvaogile à la main, il ne me resterait plus qu'à me faire capucin.

LE^ MAITRE

Dites aux pauvres et aux communistes que : « La charité

(i) Cours de i8i5-i820, vol. II, pag. 2o5.

{i) Ihid.^ pag. 332.

» est toujours le commencement, Fexcuse, et toujours le » prétexte des grandes usurpations (1). »

Je me garderai biea d'être trop charitable.

LE MAITRE

Pour fiiire la charité,' « il faut être affermi contre soî- M mçpie dans une longue expérience de la justice (2). »

l'élève.

Et comme je ne suis pas un sage....

LE MAITRE

Vous ne ferez pas la charité.

Telle est à la lettre la doctrine de M. Cousin. Jamais la propriété n'a été absolue, et M. Cousin en a fait un droit inaliénable; jamais la propriété n'a été sainte,^t il l'a canonisée. De toi^t temps on a Umité la propriété \)ar le droit de nécessité, et M. Cousin supprime la aéce$sité, et fausse ainsi la justice et la charité, la philosophie et l'Évangile.

M. Cousin achève de fausser le droit en arrivant sur le terrain de la politique. Ici Téclectisme est satisfait du statu quo; il n'entrevoit aucune révolution dans le plus lointain avenir. Locke rêve l'état de nature ; Kant rêve le christianisme renouvelé; Fichte annonce l'âge d'or dans l'avenir; Hegel nous déifie pour soumettre la naturel la penséç. Toute philosophie franchit les limites de l'espace et du temps, forcée qu^elle est d'améliorer la terre en lui présentant l'image du ciel. Quel est l'idéal de M. Cousin? C'est la monarchie constitutionnelle avec deux chambres et l'inviolabilité du roi. Voici le titre de ses leçons politiques : Vérité et beauté de la monarchie constitutionnelle (3). «Ce gouver- »nement tempéré, dit-il, où la royauté et le peuple ont

[i)Ibid. Voy. aussi V Argument des lois, voL VII de la trad'. de Platon (a) Cours de 1819, vol. II, pag. 3o3-33o.

(3) Cours de 1819, pag. 299.

» leur juste place, qui est à la fois la meilleure des monar- » ciliés et la œeilleure des républiques, s'appelle d'un seul » mot la monarchie constitutionnelle. C est le gouvernement w nécessaire des grandes sociétés civilisées. » M. Cpusin montre le rôle bienfaisant de la royauté, de la chambre élue par les propriétaires, et surtout de la pairie inamovible^ La pairie le ravit, le rend poëte; il l'explique en vers comme le lien qui réunit : Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble, La presse est l'objet de sa sollicitude; il songe aux besoins de la presse. De quoi a-t-elle besoin? D'une répression fortement organisée (1); et M. Cousin votait les lois de septembre. De tout temps , attaché à la monarchie constitutionnelle, il a constamment professé une sainte horreur pour la démocratie. En 1828, il était heureux, disait-il, davoir r/ionneur^de vivre sous la restauration; depuis, il n'a vu dans la révolution de juillet /;fl5 autre chose que la révolution anglaise de 1688. — Ma foi politique^ dit-il, a toujours été conforme à ma foi philosophique.

On voit quelle est la morale de M. Cousin : c'est la morale des banquiers, qui fonde la monarchie de propriétaires. M. Cousin a dit souvent : « La morale est la partie qui cou- » ronoe , qui exprime et qui juge toutes les autres parties » de la philosophie. »'ila raison; jugeons l'éclectisme par la morale qu'il professe , nous ne saurions nous tromper

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