CHAPITRE Vffl
lia Reli^Kon de IH. Cousin.
Il nous reste à parler de la religion de M. Cousin. Nous savons d'avance qu'elle ne sera ni la religion de Locke ni
(i) Cours de 1 819-1820, vol. l, paQ, 3,
6/i LA RELIGION DE M. COUSIN.
celle de Kant, elle sera la religion de la monarchie constitutionnelle. Nous la laisserons exposer par M. Cousin luimême , en nous permettant encore de mettre sa prose en dialogue, pour que Ton puisse mieux connaître l'impulsion constitutionnelle qui Ta conduit à professer sa doctrine. Cette fois Tinterlocuteur de M. Cousin ne sera plus le fils d'un banquier, ce sera un homme habile de la cour de Louis-Philippe.
LE PHILOSOPHE ET LE CX)nRTISAN.
LE COURTISAN
Nous voulons rallier le clergé : il nous faut des philosophes qui professent le plus profond respect pour le christianisme.
• LE PHILOSOPHE
« Le christianisme en a encore pour quatre cents ans » dans le ventre; je passe mon chemin et je lui tire mon chapeau. »
LE COURTISAN
Très bien ; vous ferez votre chemin si vous voulez vous entendre avec nous. Fixons le programme de la philosophie officielle : je vous préviendrai toutes les fois qu'il faudra tirer un coup de chapeau au christianisme. Vous me permettez cette liberté?
LE PHILOSOPHE
« Sans liberté il n y a pas de vraie philosophie. »
^ LE COURTISA^
A Jove principium. Parlons de Dieu. Comment prouvezvous l'existence de Dieu?
J'adopte toutes les preuves , et surtout je démontre Dieu par les idées. « Les vérités absolues (les idées) ne subsistent » pas par elles-mêmes, indépendamment de toute substance. » Ainsi considérées , elles ne seraient que de pures abstrac- » tions suspendues dans le vide et sans rapport à qui que
» ce soit. La vérité , la beauté, le bien , sont des attributs et » non des êtres; or il n'y a pas d'attribut sans sujet, et » comme ici il s*agit du vrai, du beau , du bien absolu , leur » substance ne peut être que le bien absolu. C'est ainsi que n nous arrivons à Dieu (1). » •
LE COURTISAN
Le clergé vous dira que votre Dieu n'est que la substance universelle, en même temps une comme Dieu et multiple comme le monde. Voilà la contradiction , voilà le panthéisme, le clergé se fècbera. Réfutons le panthéisme, nous ne saurions le tolérer.
LE PHILOSOPHE
ft l]*n'est pas vrai que la diversité des déterminations, et » par conséquent des qualités et des attributs, détruit lun nité absolue d'uii être... Il nest pas vrai que lunité exclut » la multiplicité et la multiplicité Tunité. **
LE COURTISAN
c'est ce que disent les panthéistes. Suivant eux , Dieu est la substance et le monde est la qualité; les choses et les hommes ne sont que des modes de Dieu. Notre clergé ne ^ peut pas permettre que Dieu soit en vous ou que vous soyez en Dieu, tout aussi bien qu'un évéqqe. Dès lors à quoi bon le clergé?
LE PHILOSOPHE
a L'unité et la multiplicité sont unies en moi, pourquoi » ne seraient-elles pas en Dieu? »
LE COtJRTISAN.
Votre multiplicité n'est que la variété de vos qualités; vos pensées , vos sensations , vos sentiments ne sont que vos attributs. Voulez-vous donc soutenir que la nature et l'homme sont les attributs de Dieu , que la vie de Néron et la rébellion de Lucifer sont des qualités divines?
(i) Premier course toI, II, pag. 384-5. Les autres citations de ce dialogue sont tirées des pages qui suivent.
LE PHILOSOPHE
« I^in d'altérer TuDÎté en moi, le multiple en (ait paraît» tre ta fécondité... Otez mes facultés el ta conscience qui » me les atteste , je suis pour moi comme si je n'étais pas. » il ^n est de même de Dieu...»
LE COURTISAN
Vous dites donc que si Dieu ne crée pas, il est comme s'il n existait pas ; que Dieu a besoin de la création pour se connaître, qu'il a été éternellement créateur, que le monde est éternel et contemporain de Dieu. Plaisante2-vous? Je vous le répète , il nous faut un Dieu qui ne nous brouille pas avec TEglise.
LE PHILOSOPHE
Vous m'avez interrompu au moment où mon Dieu devenait orthodoxe. Je disais : * Otez mes facultés et la cbn- » science qui me les atteste, je suis pour moi comme si je » n'étais pas. Il en est de même de Dieu. » Et je pose cette prémisse pour conclure-sur-le^hamp contre le panthéisme : u II faut dire de Dieu et du monde ces deux choses en ap- M parence contraires : nous ne connaissons Dieu que par le » monde, et Dieu est essentiellement distinct et différent » du monde. »
LE COURTISAN
Vous m'aviez alarmé. Dieu est donc distinct du mofide? Veuillez vous expliquer. Est-il séparé du monde comme la substance de la qualité, ou comme Pierre de Paul?
LE PHILOSOPHE
« Comme le créateur de l'être créé , comme le parfait de » l'imparfait, comme l'infini du fini. »
LE COURTISAW.
Expliquez-vous toujours. Le créateur est-il séparé de 1 eil'e créé comme la substance de la qualité, ou comme Pierre de Paul?
LE philosophe;
« Dire que Dieu est le ùnonde, c'est n'admettre que le
» monde et c'est nier Dieu. Donnez à cela le nom qu'il vous » plaira , c'est au fond l'athéisme. »
LE COURTISAN
A la bonne heure, vous reniez le panthéispie : vous voilà orthodoxe.
LE PHILOSOPHE
« D'un autre côté, supposer que le monde est vide de » Dieu et que Dieu est séparédu inonde, c'est une abstraç- » tion insupportable et presque impossible. »
LE COURTISAN
Vous rëVenea au panthéisme. Je voutJ répète ma demande : Le monde e«t-il séparé de Dieu comme lattribut de la substance , ou èomme Pierre de Paul ? Vous m avez répondu que la première distinction conduit à ï athéisme, et que la seconde estinsupportable et presque impossible. Cependant il faut bien choisir l'une ou l'autre.
LE PHILOSOPHE
* Diédlnffuér tf ëèt pas sépâref . «
LE COURTISAN
D'accord. On distingue l'attribut de la substance, on sépare Pierre de Paul. Distinguez-vous? Séparez-vous?
LE PHILOSOPHE
« Je mè distiùgue et je ne me sépare point de mes » qualités et de mes effets : de même Dieu n^est pas le » monde, bien qu'il y soit partout en esprit et en vérité.»
hE COURTISAN.
Voilà encore le panthéisme. Vous ne séparez pas, donc vous distinguez; donc le motide est distinct de Dieu comme lattribut de la substance , donc nous sommes des attributs de Dieu , et jamais notre clergé ne vous accordera d'être un attribut de Dieu. Je suis désolé : nous ne pouvons pas nous entendre. Nous ne voulions pas tyranniser vos opinions, vous étiez libre de les discuter avec vos amis ; nous
VOUS demandions seulement de rendre un service au pays, en nous donnant un Dieu qui fïït d accord avec le pape.
LE PHILOSOPHE
« Telle esi notre théodicée. Elle rejette les excès de tous n les systèmes, et elle contient tout ce quils ont de bon. » Au sentiment, notre théodicée emprunte un Dieu périt sonnel ; comme nous sommes nous-mêmes une personne ; » a la raison un Dieu nécessaire , infini , éternel. »
LE COURTISAN
Quel trait de lumière! Je le vois, vous avez deux dieux dans votre poche, Fun à Tusage du peuple , l'autre pour Tinstruction des philosophes. Vous êtes des nôtres; je confisque le pt*emier Dieu pour l'université ; nous présenterons le second Dieu à Tlnsiitut.
LE PHILOSOPHE
« En présence de deux systèmes opposés: Fun qui, pour V voir et sentir Dieu dans le monde, s'y absorbe; Fautre M qui, pour ne pas confondre Dieu avec le inonde, l'en séparé » et le relègue dans une solitude inaccessible, notre » théodicée donne à tous les deux une juste satisfaction. »
LE COURTISAN
Aux philosophes vous accordez un Dieu nécessaire, infini, dont le monde est l'attribut, aux catholiques vous accordez un Dieu qui se sépare du monde comme Pierre de Paul.
LE PHILOSOPHE
a J'offre aux deux systèmes opposés un Dieu qui est en » effet dans le monde, sans que son essence y soit épuisée: n un Dieu qui est tout ensemble unité absolue et unité n multipliée, infini et vivant, immuable et principe du » mouvement, substance éternelle et cause inépuisable. »
LE COURTISAN
Le Dieu-substapce et le Dieu de l'incarnation.
LE PHILOSOPHE
« Un Dieu, suprême intelligence et suprême vérité, sou-
» veraine justice et souveraine bonté, devant lequel le » monde et r&omme sont comme le néant. »
LE COURTISAN
Comme la qualité est à la substance.
LE PHILOSOPHE
a Et qui pourtant se. complaît dans le monde et dans . rhomme. .
LE COURTISAN
Comme Pierre dans Paul. Parlons du dernier Dieu, vous nous enseignerez la manière de s'en servir : la meilleure sera de l'obliger à tirer son chapeau au christianisme et à la monarchie constitutionnelle.
LE PHILOSOPHE
<c Dieu est libre à Tinfini, intelligent à Finfini, juste à » l'infini, charitable à l'infini. »
LE COURTISAN
Attendez. Notre Dieu doit être juste sans être incommode, charitable sans être compromettant. Les révolutionnaires nous prêchent un Dieu atrabilaire, qui veut, que les .premiers de la terre soient les derniers dans le ciel. Ce Dieu serait la satire de la monarchie constitutionnelle. Montrez donc que la justice règne sur la terre.
LE philosophe/ .
Je suis optimiste : tout dans ce monde est pour le mieux. Le grand médecin Hufeland a fait cette remarque^ que les sentiments bienveillants sont favorables à, la santé; — le sage jouit dune longue vie; — l'opinion est juste, — la loi récompense les bonnes actions : — après tout ^ la justice règne dans le monde,.
LE COURTLÇAN.
A présent vous pouvez parler un peu du paradis, et faire la part du clergé, qui empêchera les émeutes sur la terre en parlant du cïel aux ouvriers.
' LE philosophe.
« Après tout, la justice règne dans le monde. Jen con-
» viens , il y a des exceptions : au sein de lorjlre général, se » montrent des désordres. »
LE COURTISAN
Des émeutes.
LE PHILOSOPHE
« En contradiction avec la loi universelle et nécessaire » du ipérite et du démérite ^ donc il faut admettre la vie à » venir. »
LE COURTISAN
Très bien : ce sera un suppléftient au Code pén^I. Comment prouverons-nous au bas peuple qu'on ne meurt pas en mourant?
LE PHILOSOPHE
« L'Âme n'est pas le corps, elle est ipdivisible. Y a-til • une moitié de moi ? un quart de moi? »
LE COURTISAN
Nulleipent; pas plus qu'il n'y a la moitié ou le quart dq moi d'un cheval.
LE PHILOSOPHE
f If^4i^^ibl6 el indissoluble , l'àwe peut é%v^ mmo^^ » telle. »