E PHILOSOPHE
« Enfin, on commence à comprendre et à amnistier J'iiis- » toire à tous les points de sa durée. Je regarde Tidée de » 1 optimisme historique , Fidée d'un plan général de This- » toire comme la plus haute idée à laquelle la philosophie » soit parvenue (2). »
l'initié.
C'est une idée précieuse. L'Evangile a le grand tort de ne pas être d'accord avec votre optimisme. Vous connaissez cette litanie : Bienheureux ceux qui souffrent^ bienheureux ceux qui ontfaim\ etc.^; je propose de substituer : Malheu" reux ceux qui souffrent^ maladroits les martyrs y maudits ceux qui échouent: ce sera plus philosophique. Qu'en ditesvous? •
(i) Historique.
(2) Cours de 1828, leçon VII,' p^g. 89.
7 s LA BELIGION DE M. COUSIN.
LE PHILOSOPHE
<c Arrivée sur le seuil des religions , la philosophie s ar- » réte également, attentive à ne point trahir ses droits, et à n ne point les excéder, à parcourir dans toute son étendue, • et jusqu'à sa limite extréoàe , le domaine de la raison na- » turelle , et à ne point usurper un domaine étranger (1). » Telle, sera toujours ma règle.
L*INiTIÉ.
Que faites-voUs donc de votre philosophie ?
LE PHILOSOPHE
« c'est dans la philosophie que la pensée d'une époque » arrive à se savoir elle-même : partout ailleurs elle ne se » sait pas; elle est sans doute, mais elle est pour elle-même » comme si elle n'était pas (2). ^
l'initié.
Vous voulez dire que les philosophes pensent, et que les peuples ne pehsent pas.
, LE PHILOSOPHE
Oui, le philosophe, c'est la réflexion. « Antérieurement à n la réflexion , toutes les lisicultés entrent en exercice dans n leur véHu spônlatiéé : la Maison avec të§ ëehs , lëâ Sens 4 avec la raisoil, l'activité libre avec leâ sètls ëi avec lâ rài- » son, et leur aôtlc^ primitive et èittHÛtânéë ^ domltiélès »' grands tésultats de Findliâtrlê de Yêtut, de Yàti et de fa » religion (3). »
VmtiÈ.
dé sont àoîÈt les pèiÈphi c|ui fomlei fè%toiis dans y
peftSer?
LÉ Pttitosoi»Mfe.
«La âpontatiëité eàt le génie de Tfauiitaftité, c^ittme la
tf réflexion éii le géttie de qdelqued hcrtnffiied (^). •
( I ) Premier courSy 1 8 1 5, vol. l^, pag. 363.
(2) Cours de i8a8, leçon V, pag. I2.
(3) Hist, de UphiL, vol. I, p. i6o.
(4) Cours de i8a8, leçon V, p. 19.
LINITIÉ.
Je le vois, toutes vos idées se tiennent. Vous avez distirigué deux raisons, Tune spontanée, lautre réfléchie, et cette oistinctioirt nous ménage, à nous autres initiés, le privilège de former une caste au-dessus du peuple. Laréflexidh est notre dt*oit : le peuple ne se connaît pas, nous le Cotinaiss6ns; il pense sans penser, nous peiisonà deul foU; il combat pour sa religion, et nous seuls connaissons sa Religion ; le peuple se sacrifie pour Ses dieux sans le savoir,' et nous' le laissons faire, en contemplant ce sacrifice. Entre nous, le peuple n'est-il pas au philosophe comme la brute à l'homme?
LE PHILOSOPHE
«I/humanité est aux philosophes comme la nature à i«rhumanité(l). »
l'initié.
Comme la chose à la personne. Je vois pourqttoi FéVangile est si m^l rédigé; il a été écrit sans réflexion : c'est tinë brochure populaire et spontanée. Je vois aussi poUH{t(di vous ne Voulez pas le corriger et le remplacer par l'évangllfe du succès. Le peuple ne réfléchit pas; il ne vous cômpren*drait jamais. Quel sera donc le rôle de nous autres initiés? Vous nous ave2 donné une nouvelle dignité, veuilles nous dire quelle sera notre occtipation?
lE PHILOSOPHE.
Nous Somtnes fa réflexion. — «La nécessité de la con- «ception, c^est-â-dlfe la tiégation essayée et convaincue «d'impuissance, est le caractère propre de la réflexion. Il »s'èûsùitque la réflexion ne crée rien; et si elle suppdse »une opération antérieure, il faudra bien qu'il y ait autant »de termes que dans le phénomène, tel qu'il se passe au- »jourd'hui.... Dans une négation vaincue, essayée efconw vaincue d'impuissance, il ne peut y avoir autre chose que
(i) Cours de i8a8, leçon IV, pag. i.
» ce qui fut dans raffirmation première, dans le phénomène «auquel s'applique la réflexion. » Il en est de même de la spontanéité et de la réflexion dans Thistoire. « Il y a dans » la spontanéité (religion) tout ce qui sera phis tard dans la » réflexion; mais tout y est à d'autres conditions (1). » Et vice versa il y a dans la réflexion tout ce qui se trouve dans la spontanéité sous une autre forme. Le philosophe s'efforce de nier la religion, et il la rét£(blit.
l'initié.
Vous m'éclairez. La mission du .philosophe est de s'efforcer de détruire une religion admise par tout le monde, et de renoncer à son entreprise en. reconnaissant l'inutilité de ses efforts. Jusqu'à ce jour, j'avais pensé que le philosophe devait devancer les peuples, marcher à la tète de la civilisation, guider la masse et transformer lé monde. J'avais tort. Nous dirons donc désormais que le philosophe doit tourner son regard vers le passé, qu'il doit s'en moquer d'abord et l'accepter plus tard,' Tout le monde laisse la Seine aller à la mer; un homme se lève, il veut ique la Seine remonte à sa source, il passe sa vie à construire des digues : le voilà philosophe à moitié. Plus tard, il reconnaît Fabsurdité de son entreprise : le voilà philosophe achevé. C'est là une comparaison, mais la comparaison instruit. Ainsi, dans votre jeunesse, vous ayez nié le christianisme; aujourd'hui vous le prônez. Avant de vous imiter, je vous prierai de me préciser en quoi consiste le travail du philosophe. Il s'agit de nos privilèges, on ne saurait y mettre trop de rigueur. Procédons par ordre. A quelle époque les philosophes ont-ils commencé leur travail?
LE PHILOSOPHE
L'Orient est le berceau de la philosophie.
l'initié., Il y a donc la philosophie de l'Inde. Ensuite ?
(i) Cours de 1828, leçon V, pag. 7, 10.
LA RF.LIGION DE M. COUSIN. vSl
LE PHILOSOPHE
Celle de la Grèce.
l'initié.
Et en dernier lieu la nôtre. Voilà trois époques philosophiques: rinde, la Grèce, les modernes; voilà trois classes de philosophes, d'hommes réfléchis qui paraissent à de longs intervalles de distance. Sur quoi réfléchissent les philosophes de Tlnde?
LE PHILOSOPHE
Sur la rehgion de Flnde, sur la spontanéité orientale.
l'initié.
Et les philosophes de la Grèce?
LE PHILOSOPHE
Sur la religion de la Grèce, sur la spontanéité mythologique.
LINITIÉ.
Et nos philosophes?.... Vous ne répondez pas? Mais c'est
évident, ils réfléchissent sur la religion chrétienne, sur
la spontanéité de la Bible. Voilà donc trois réflexions,
l'une bouddhiste, l'autre païenne, la troisième chrétienne.
La première s'efforce de j!iier le bouddhisme: elle échoue,
et c'est là son succès ; la seconde s'efforce de nier la
mythologie : elle ne réussit pas, et c'est là sa gloire; la
troisième lutte avec le christianisme , et il se trouve
qu'au lieu de le vaincre, elle le confirme. Or voilà trois
philosophies tout à fait distinctes; elles se contredisent
mutuellement: où sera la vérité? Devons-nous professer le
bouddhisme, le paganisme ou le christianisme? Vous gardez
le silence : peut-être ne suis-je pas suffisamment initié
pour mériter votre confidence. Dites-moi au moins si la
spontanéité est surnaturelle. Dans ce cas, Dieu se serait
révélé trois fois par Bouddha, par Orphée, et par le Cl^risj.
Si, au contraire, la spontanéité n'est que la raison primitive,
dans ce cas le Christ n'était pas plus Dieu que vous, et nous
pouvons nier.parfaitement le christianisme. Voltaire n'aura
pas échoué. ...Vous gardez le silence! C'est que ma faible raison n'a pas été encore assez éprouvée parréclectisine. Ne me refusez pas au moins des éclaircissements sur la voie que je dois suivre. Je veux être aux peuples comme le chevalier au cheval, comme Thomme aux choses: je veux devenir philosophe. Que dois-je faire?
;.E PHILOSOPHE
cherchez.
l'initié.
Bacon dit qu'il faut chercher la vérité dans la nature, et non pas dans l'opinion des hommes. Descartes veut qu'on s'enquière de ce qu'il faut penser, et non pas de ce que les autres ont pensé.
LE PHILOSOPHE
C'est dans l'opinion des hommes qu'il faut chercher la vérité; elle est tout entière dans les systèmes des philosophes. Étudiez les philosophes.
l'initié.
J'étudierai les philosophes. Quels philosophes? les bouddhistes? les païens? les chrétiens?
le philosophe.
Totiâ lés philosophes, bouddhistes, païens et chrétiens.
l'initié.
Maître! ils sont tous en contradiction les uns avec les autres; ce que Tun affirme, l'autre le nie: depuis quatre ibîlle ans la philosophie change sans cesse. Je ne puis pas écouter tous les philosophes; je ne puis pas être à la fois bouddhiste, païen et chrétien.
LE PHILOSOPHE
Il y a plus : les philosophes de chaque époque ne sont pas, ne doivent pas être d'accord enire eux. Prenez \n philosophie de l'Jnde, regardez celle de la Grèce, suivez les diverses phases de la philosophie moderne ; detoutte ):psil y aquatre écoles prédestinées à se combattre mutuellement. Ce sont les quatre systèmes do raaiériahsme, du spiritua-
lisme, du mysticisme et du scepticisme. Le premier croit à la matière et nie lesprit; le second croit à Tesprit et lui sacrifie la matière; le mysticisme ne croit qua sa propre inspiration, et le scepticisme ne croit à rien du tout. Telle est la philosophie.
l'initié.
Que faire? Dois-je choisir le matérialisme ou le spiritua- Ji^fnè, le tinysticisme ou le scepticisme?
le philosophe.
^ /Tous les systèmes sont également vrais , tous sont également faux. Vous découvrirez la vérité en réfutant Tun par l'autre tous les quatre systèmes. Aussitôt qu'on vous proposera un système, vôUs l'écraserez par les trois autres réunis ensemble; puis, si Ton vous proposait encoreTun des t^ois systèmes victorieux, vous recommencerez la réfutation -en laccablant à son tour par les autres systèmes, y compris ceux qu'il a détruits.
l'initié.
Vous m'ouvrez une carrière indéfinie : les années de Mathusalemne suffiraient pas pour la parcourir jusqu'au bout. Désormais je consacrerai ma vie à réfuter les uns par les autres tous les systèmes. Et quel fruit pourrai-je recueillir de mon travail?
le philosophe.
Un fruit excellent, l'éclectisme. Une fois initié a 'éfuter un système parlautre, vous ne serez plus seulement philosophe, vous dominerez tous les philosophes; vous serez éclectique. Alors, mais alois seulement, je vous compterai parmi mes disciples.
l'initié.
JEn attendant cette gloire, pourriez-vous me dire en quoi consiste l'éclectisme?
su LA RELIGION DE M. COUSIN.
« L'éclectisme est à chaque pas dans mes livres, il sort » de chaque leçon , il les domine toutes (1). »
l'initié.
En quoi consiste l'éclectisme?
LE PHILOSOPHE
« Nous n'avons aucun doute sur l'excellence de Técléc-
» tisme. »
l'initié.
NI mjDi non plus. En quoi consiste-t-il donc?
LE PHILOSOPHE
a 11 joint Platon à Descartes, Aristote à Locke, Proclus >» à Malebranche; il s'enfonce même dans les ténèbres de » la scolastique, il embrasse tous les âges de la philosophie » humaine, il rappelle tous les systèmes... (2). »
l'initié.
Je le sais; je joindrai Platon , Aristote, Proclus à qui vous voudrez, je m'enfoncerai où il vous plaira. Dites-moi donc en quoi consiste l'éclectisme.
LE PHILOSOPHE
Il est la philosophie du xix* siècle, il est ma philosophie. « Je le répète avec une conviction toujours croissante , on » ne doit épouser aucun système; il faut les comprendre » tous et discerner la part de vérité qui les fait naître (3). »
l'initié.
N'en doutez pas , je n'épouserai aucun système.
« Je suis pour Platon contre Aristote , pour Descartes » contre Locke, pour Reid contre Hume, pour Rant conire
(\)Coursde i8i5-i820, vol. V, préface.
(a) Cours de i8i5-i8ao, vol II, pag. 365 et suiv,
(3) Cours de i8i5'i8îo, vol. V, pag. 3.
LA RELIGION Dl-: M. COUSIN. 85
» Condillac. En morale, je suis pour Hutchesôn contre » Hobbes , pour Rousseau contre Helvétius... (1). »
l'initié.
J'aimerai é{jalement tous les systèmes; en même temps je repousserai ceux qui ne vous sont pas agréables , et toujours sans épouser, sans professer aucun système. Que sera donc Féclectisme?
LE PHILOSOPHE
L'éclectisme est un système. « J'éclaire l'histoire de la - » philosophie par mon système, et je démontre mon sys- >» tème par l'histoire de la philosophie (2).
l'initié.
Je démontrerai l'éclectisme par l'histoire de la philosophie, et l'histoire de la philosophie par l'éclectisme. Mais en quoi consistera l'éclectisme?
LE PHILOSOPHE
< Il concilie l'idéalisme allemand avec l'empirisme an- » glais , les cite à son tribunal et les condamne , les con- » traint à contracter une tardive et féconde alliance (5).»
l'initié.
J'irai en Angleterre , j'irai en Allemagne, je vivrai à l'étranger pour me perfectionner dans l'éclectisme. En quoi consiste- t-il?
LE PHILOSOPHE
« L'éclectisme est une doctrine toute française et qui » nous est propre. »
l'initié.
Je resterai en France. L'éclectisme serait-il, comme l'ap-pelait Diderot, la philosophie de t homme (jui, foulant aux
(i) Cours de i8i5-i82o, vol. II, pag. 365 et suiv.
(2) Frag. philos.^ préface, p. xLvni,
(3) Nouv. frag. philos^ avertis». Cours de iSf, vol. II, pag. i5.
pteds les préjugés, la tradition, C ancienneté, le consentement universel, t autorité, pense par lui-même?
LE PHILOSOPHE
L'éclectisme respecte les préjugés, la tradition, Tancienneté, le consenfemeDt universel et Fautorité.
l'initié.
Vous me faites venir Teau à la bouche. De grâce, veuillez me définir cette doctrine miraculeuse qui est française et étrangère, allemande et anglaise, historique et dogmatique, systématique et sans système, indépendante et pleine de respect pour toutes les autorités.
LE PHILOSOPHE
« Je la définirais volontiers la philosophie du sens com- M mun ayant con'science de lui-même, de ses principes, dp » ses lois. Le sens commun est la raison naturelle, ma phi- » losophie est la raison réfléchie. Or la réflexion n'a rien » à supprimer, rien à inventer : elle constate et elle » explique si ellp peut. — La philosophie doit partir du » sens commun jet revenir au sens commun (i). »
l'initié.
Et comment définissez -vous le sens commun?
LE PHILOSOPHE
« Le sens commun est Tensemble de tous les principes » qui sortent du fond même de la nature humaine dans tous » les temps, dans tous les pays, dans toutes las condi- » tions (2): »
l'initié.
Ainsi, maître, après avoir étudié les philosophes bouddhistes , païens et chrétiens ; après avoir passé ma vje à réfuter Tun par l'autre le matérialisme, le spiritualisme, le mysticisme et le scepticisme; après avoir évoqué Platon,
(^i) Cours de 1819-1820, vol. 1, pag. 19.
(a) Ibid.
Aristote, Proclus, les ténèbres du moyen âge, les Anglais et les Allemands, jWriverai à la conquête du sens commun et je saurai ce que tout le monde sait. Homme incomparable ! Vous résolvez d'un coup tous les problèmes , le sens commun offre des avantages inappréciables qu'on peut résumer par cette lumineuse formule si religieusement suivie par vos disciples : sinere ire mundum quomodo vadit. Vous évitez tous les dangers de la philosophie. Quand les peuplés créent les religions et s'entrégorgent pour leurs dieux, vous assistez paisiblement au combat; car, comme vous le dites, ils ne réfléchissent pas à ce qu'ils font, ils pensent comme s'ils ne pensaient pas. Quand les philosophes risquent leur vie comme Socrate pour combattre les religions, vous reconnaissez 1 impossibilité de Tentreprise, et vous remettez respectueusement les choses dans leur état primitif, l/éclectisme rétablit la religion indienne dans rjnde, la mythologie chez les Grecs, et le christianisme parmi nous. Si les trois religions en venaient aux mains, Téciectisme pourrait circuler librement d'un camp à Pautre. Enfin, quand les philosophes se torturent Tesprit et s'exposent au martyre du ridicule, comme Malebçanche, pour découvrir des vérités qui échappent au vulgaire, vous nous .mettez d'accord avec tout le m.onde , grâce au sens Gomipun, résultat de la réfutation réciproque du matérialisme , du spiritualisme, du mysticisme et du scepticisme. Tous les écueils sont évités. Au moment où je vais me décider à être votre disciple, je vous soumettrai quelques difficultés pour que vous vouliez faciliter mon initiation.
Votre philosophie réfléchit tantôt sur le sens commun , tantôt sur la religion : apprenez-moi à séparer ces deux choses ou à les confondre.
Le sens commun consiste à ne pas être fou , à jouir de toutes les facultés que le dieu des philosophes nous a données. Par le sens commun je reconnais, par exemple, que j'existe, que vous existez, que deux et deux font quatre.
88 LA IIËLIGION DK M. COUSIN. *
et une foule d autres vérités égalemcut incontestables. Malheureusement, elles ne nous apprennent rien sur la destinée de Thomme, ni sur l'origine du monde, ni sur le dieu qu'il faut affirmer ou nier , adorer ou oublier. C'est pourquoi on n'a jamais contesté le sens commun , ni aux bouddhistes, ni aux païens, ni aux chrétiens. On n'a pas non plus contesté le sens commun aux matérialistes, ni aux spiritualistes , ni aux mystiques, ni aux sceptiques. Si parfois les philosophes et les prophètes extravaguaient, c'est qu'ils dépassaient les véritps élémentaires du sens commun, qui perdait ainsi tous ses droits sur eux. En un mot^ votre théorie du sens commun ressemble fort à la théorie du docteur Reid; je vous pronsets de l'adopter : elle ne préjuge aucune question, ni philosophique ni religieuse.
Le sens commun une fois admis, je me trouve dans le plus pénible embarras devant l'autre théorie, par laquelle vous expliquez le rôle des philosophes en présence des religions. Dans cette théorie , la philosophie est la réflexion qui révoque en doute la spontanéité , et qui ne réussit pas dans son entreprise. Ici il ne s'agit plus du sens commun : il s'agit, si Ton est Indien , d'attaquer le brahmisme pour le reconnaître ensuite; si l'on est Grec, de faire la guerre à Jupiter sans obtenir aucun succès; si l'on est chrétien, de railler le christianisme pour lui tirer ensuite un coup de chapeau. Interpréter, confirmer, expliquer le sens commun antérieur à toute science et à toute religion, c'est une tâche inoffensive , qui vous laisse libre d'accepter toutes les sciences et toutes les religions. Interpréter, confirmer, expliquer le bouddhisme, le paganisme ou le christianisme, c'est discuter les dogmes de trois religions , ou , comme vous le dites prudemment, de trois spontanéités que l'on s'efforce de nier, et qu'on ne peut accepter en même temps. Dès lors nous n'avons plus rien à démêler avec le sens commun; votre travail , puisque nous sommes chrétiens, doit porter sur la chute, sur la Rédemption, sur l'Église, sur les sacrements, et spécialement sur rEucharistie, qui dispose de
notre salut. Que pensez-vous de la chute et de la Bédemption?Quelle est votre opinion sur laTrinitéîque ditesvous de Jésus-Christ? Àdoptez-vbus les décisions des conciles ?X!omment rétablissez-vbus l'autorité deTÉglise? Comment confirmez-vous le sacrement de TEucharistie?
L'initié multiplie les questions , et le maître distrait cesse de répondre. L'initié suit les leçons du maître, dans Tespoir de s'instruire , et il n'entend pas un mot qui réponde à son attente. Découragé, il se décide à étudier l'histoire de la philosophie dans les livres de M. Cousin; en bon chrétien, il veut étudier les réflexions des philosophes sur le christianisme. Il ouvre la préface du chef de l'éclectisme aux œuvres d'Abélard, les premières où la réflexion s'empare du christianisme. Voici les premiers mot du volume : « La phi- » losophie scolastique est sortie d'une phrase de Porphyre , » commentée par Boèce.... Otez ce premier mobile, le mou- » vement n'aurait pas eu lieu (1). » La scolastique, se dit l'initié , a donc commenté une phrase de Porphyre : Porphyre serait-il un apôtre du Seigneur? un saint-père? Hélas! non ; c'était un païen très hérétique. Le christianisme n'est pour rien dans les réflexions du moyen âge; les docteurs réfléchissent seulement sur une phrase païenne, q^xi se compose de trente mots. Décidément, ce n'est pas avec la scolastique que commence la réflexion , poursuit l'initié, ce sera avec la Benaissance. Que pense M. Cousin de la Re* naissance? « Toute l'utilité, toute la mission de ce siècle, dit » le maître, n'a guère été que d'effiicer, de détruire le moyen » âge sous l'imitation artificielle de l'antique (2). » L'initié admire le jugement du maître, et il ne trouve pas encore les réflexions des philosophes sur le christianisme. Chose merveilleuse! se dit-il, les scolastiques commentent les païens, et les honimes de la Renaissance se moquent des scolastiques et commentent plus que jamais les païens. Personne ne réfléchit; consultons les philosophes postérieurs. Qui pren-
(i) Introd, aux œuvres (TAhélard^ pag. |,ix.
(2) Ibid,
drons-nous? L^édition de Descartes par M. Cousin brille sur les rayons de la bibliothèque ; Tiniiié la prend , la feuillette : il lit les jugements de M. Cousin, qui se trouvent partout ailleurs, hormis dans cette édition, et il en résulte que le grand mérite de Descartes , suivant M. Cousin, est de n'avoir fait aucune réflexion sur la religion. Un peu mortifié, Finitié étudie les commentaires de M. Cousin sur les philosophes du xviii» siècle : il n y voit que des réfutations; il s'habitue à réfuter les uns par les autres les spiritual istes, les matérialistes, les inysti(|ues et les scepti(|ues, sans jamais découvrir la moindre réflexion de M. Cousin sur la Trinité, la chute, la Rédemption, TEglise et les sacrements. Enfin, par une dernière tentative, l'initié prend le livre de M. Cousin sur Kant, le philosophe le plus récent que le maître ait commenté, et il apprend à réfuter Locke par Kant et Kant par Reid, sans obtenir aucune observation sur le christianisme, hormis ces mémorables coups de chapeau qui avaient été conseillés par la conscience du* courtisan à la réflexion du philosophe.
Avouons-le, en 1823 M. Cousin a trompé le libéralisme avec une adresse unique. Les voltairiens se pressaient autour de sa chaire pour relever le drapeau de la révolution, et iM. Cousin considérait comme* une méprise toutes les attaques de la philosophie contre la religion. On s'attendait à un dogme nouveau, et il se réfugiait dans rhistoire; on lui demandait Texplication du christianisme, et la religion s'absentait à petit bruit de son cours. La démocratie invoquait la théorie du progrès, et M. Cousin développait la théorie du succès. La France voulait chasser les Bourbons imposés par l'étranger, et le philosophe justifiait la défaite de Waterloo. C'est ainsi que M. Cousin a exposé la religion des philosophes aux applaudissements des initiés.
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