‹ Les philosophes salariésChapitre 20 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'Éclectisme an pouvoir.

Nous avons exposé l'éclectisme; il nous reste à montrer comment il est devenu la philosophie de l'État. En 1830, M. Cousin avait de la réputation sans avoir aucun disciple, si l'on excepte M. Damiron. Quand on n'a pas de convictions, on peut amuser des auditeurs ou faire quelque dupe, on ne fonde pas une école. A l'avènement de Louis-Philippe, M. Cousin comprit qu'il pouvait devenir le pontife de la philosophie officielle. L'ère de la banque était arrivée; il

L ECLECTISME AU POUVOIR. 101

fallait au juste-milieu une philosophie ni catholique ni libérale, ni légitimiste ni démocratique : l'éclectisme semblait fait exprès pour le juste-milieu. M. Cousin Timposa donc à la France en se servant de quatre grands moyens : ^*École normale, le concours d'agrégation, le conseil royal deTinstruction publique;, et FAcâdémie des sciences morales. L'École normale est le séminaire de l'université: c'est là que l'on fait les professeurs. Sous Tinfluence de M. Cousin, l'École normale créa des éclectiques. Deux choses étaient nécessaires pour donner des disciples à M. Cousin. Il fallait enseigner Téclectisme , et rendre les professeurs incapables de suivre une autre doctrine. H était aisé d'enseigner l'éclectisme; avec un peu d'aplomb on pouvait y réussir. Mais comment enchaîner des esprits vifs, jeunes, inteUigents? comment s'assurer 'd'une fidéUté qui pouvait cesser à la première lecture de KantoudeHégel? M. Cousin ne se découragea pas; il îrouvale moyen de fixer les intelligences. Il imposa de vive force l'érudition ; il condamna . les élèves d^ l'école normale à user toute leur énergie dans des questions d'érudition philosophique. Le plus grand historien de la philosophie, Tenneman, a remarqué les résultats de l'étude superficielle des systèmes philosophiques. Ce sont : « l'indécision, les habitudes chancelantes »du jugement, l'indifférence à l'égard de la vérité et de la » dignité de toute recherche rationnelle (1).» De là le scepticisme le plus dangereux, celui dé l'indifférence, qui porte sur la vocation philosophique bien plus que sur les idées. En imposant l'érudition, M. Cousin détourna l'attention des dogmes ; il énerva les esprits, il devint le maître d'une génération énervée. Del830àl8Zi9, toutes les thèses du doctorat ont été constamment historiques; aucune thèse dogmatique. Tout éclectique se présente au doctorat pour prouver en barbara et en baroco qu'Aristote était éclectique, que Platon cherchait l'éclectisme, que tous les grands phi-

(i ) Tenu., Manuel de l'hist. de la philos. , trad. franc., aoI. I, pay. 22.

losophesont été les précurseurs de M. Cousin. A force de commentçr, les adeptes de Téclectisme sont devenus indifférents aux principes, étrangers au mouvement actuel Je les ai entendus se persuader les uns aux autres avec une touchante naïveté qu'ils sont infiniment supérieurs à Saint-Simon, à Fourier, à Pierre Leroux. Je les ai entendus dire qu'il faut s occuper de Tliistoire de la philosophie, et non pas de la philosophie. Pourquoi? Parce que la philosophie a étéîichevée par M. Cousin. L'École normale fut donc le premier instrument de M. Cousin pour former ce qu'il appela lui-même son bataillon.

Le concours d'agrégation a été la seconde ressource de l'éclectisme. Le titre d'agrégé donne le droit de professer la philosophie dans les lycées. M. Cousin s'empara du concours pour placer son bataillon, et pour expulser de l'université les professeurs qui n'étaienp pas éclectiques. Depuis dix-neuf ans, l'agrégation est dimnée par un jury éclectique presque toujours présidé par M. Cousin lui-même. Il va sans dire que ce jury n'a jamais douté de l'excellence de. l'éclectisme ni de la supériorité des éclectiques. Les programmes des concours, publiés une année d'avance, imposent à tous les candidats le travail d'énerVation historique que M. Cousin fait subir à l'École normale. D'après le programme, il faut approfondir ses œuvres historiques; à chaque livre nouveau publié par M. Cousin oii par ses amis, le programme s'enrichit d'une question nouvelle, qui est un ordre précis d'acheter et d'apprendre par cœur le nouvel ouvrage. Le succès est impossible pour ceux qui ne sont pas au courant des moindres caprices de l'érudition officielle. L'orthodoxie monarchique et catholique est l'un des points essentiels pour l'admission. M. Cousin l'a expressément déclaré dans ses rapports. Pebdant le concours, le jury pose des questions sur la prppriété et sur la religion; on donne pleine liberté aux concurreûts; et ceux qui tombent dans le piège, ceux dont la parole trahit une conviction , sont rejetés sur-le-champ

l'éclectisme au pouvoir. 10t3

comme incapables, eussent-ils le génie de Platon. Pendant son ministère, M. Cousin étendit la mesure du concours aux chaires des facultés où les suppléants jouissaient d*une certaine indépendance. Ici encore le concours plaça le bataillon éclectique; il écarta rigoureusement les adversaires de Téclectisme, les hommes suspects à la monarchie et ceux que le clergé n'agréait pas. Cette injustice est si habituelle dans runiversité,~ qu'elle n'étonne personne; on s'étonne, au contraire, de voir que des hommes étrangers à récleCtisnae osent toucher à l'université. Il est convenu que l'université est le fief de M. Cousin.

Le conseil royal de l'instruction publique, aujourd'hui conseil de l'université , a fortifié le monopole éclectique, légalisé parle concours. Le titre d'agrégé s'acquiert en un jour, et donne un droit éternel à des jeunes gens qui naissent à la vie. Si on les livrait à eux-mêmes, que deviendrait l'éclectisme? Or, depuis la révolution de juillet, M. Cousin siège au conseil de l'université, et, par ce conseil, il dispose du personnel des philosophes. Il confirme les éclectiques fidèles dans leurs places, il donne de l'avancement aux pjus zélés, il couronne les serviles. D'après ses proprés paroles, il s'est toujoui*s proposé Rattacher par amour -propre et par reconnaissance {X) ses disciples à ses doctrines. Y a-t-il des récalcitrants, ils sont déplacés, tourmentés, dégradés, suspendus, et définitivement destitués; tout est permis au conseil de l'université, qui n'a jamais rien refusé à M. Cousin. H lui a actordé le programme éclectique imposé aux lycées, il lui a accordé des arrêté» qui conseillent les bonnes lectures, la lecture des livres de M. Cousin; il Itii a accordé les mesures qui rendent l'université tout à fait inaccessible aux hommes indépendants, M. Cousin a montré tant de haine, tant de ténacité au conseil, que les ministres les plus pervertis ont été utiles parfois pour atténuer son influence. Ce sont eux qui ont résisté à Tacharnement de M. Cousin contre Michelet, Qninet, Gratien Arnoult.... Ce sont eux

(i) Préfai:e aux OEuvres de Maine de Biran^ vo|. |, pag. vii.

ÏOU LÉCLEGTISMK AU POUVOIU.

qui ont protégé assez souvent le mérite contre la haine de Téclectisme. MM. Villemain et Salvandy combattaient la révoldti^n par nécessité , M. Cousin la combattait par passion.

L'Académie des sciences morales a sanctionné l'œuvre de M. Cousin. Composée d'une majorité attachée au justemilieu, naturellement obligeante pour le chef de Téclectisme, elle lui^ permit de lui amener des éclectiques et de fonder ainsi la faction de la philosophie. M. Cousin profita de la permission. Il récompensa par l'Institut le zèle de ses séides; il fit proposer des prix d'éclectisme; il les fit décerner aux orthodoxes de l'école, et l'Académie des sciences morales appuya de son autorité le monopole de l'École nor* maie, des concours et du conseil de l'université.

Tout a cédé à l'éclectisme : les professeurs ne pouvaient pas résister. M. Cousin les choisissait d'avance; par des brutalités calculées, il brisait leur caractère, ou les rejetait dès les premières épreuves. A la Sorbonne , au ministère, on l'appelle le lama , le pacha de la philosophie. Pour être professeur, il faut être licencié es lettres, agrégé, docteur; il faut avoir passé les meilleures années de sa vie dans des occupations qui seront utiles, si l'on veut, mais qui rendent un homme absolument incapable en dehors de l'enseignement. L'universitaire n'a d'autre patrie que l'université. Toujours sous le coup d'une suspension, d'une dégradation, de tracasseries qui menacent sa vie s'il se hasarde sur le terrain de l'opposition, comment aurait-il osé s'insurger contre M. Cousin, le chef de la philosophie à l'École normale, à l'Institut, au conseil de l'université, à la Sorbonne, et même dans l'opposition dynastique? Un homme résista, c'était Bac ; il aimait M. Cousin, dont il avait été le secrétaire, mais il aimait encore plus la vérité. Il fut tourmenté , brutalisé, meuacé; le malheureux se trouva réduit au suicide.

Par une conséquence naturelle , la soumission éclectique transporta dans l'enseignement la double réaction de l'éclectisme contre la révolution politique et contre la révolution

sociale. La philosophie officielle, installée à Tlnstitut et dans l'université, s'opposa à la jonction de Tidéologie allemande et du spcialisraé fi ançais. On garda le silence du dédain sur la première; on jeta le second dans la rue, et toute la jeunesse de la bourgeoisie française reçut le germede la double réaction que désirait le juste-milieu.

Ce n'est pas la fatalité politique qui égarait M. Cousin. Je lésais, il y à des fautes où les partis, sont plus coupables que les individus. C'est de propos délibéré que M. Cousin a sacrifié la philosophie, les philosophes, et renseignement. En 1 8 1 8 , un anonyme proposait au gouvernement une série de mesures pour rendre obligatoire la philosophie écossaise dans l'université. La proposition favorisait au fond Té clectisme lui-même. M. Cousin la repoussa, comme un attentat contre la philosophie. «Voilà bien, disait- il, » par une suite de mesures étroitement liées, toute la » jeunesse française devenue subitement écossaise à la » voix de l'auteur. Mais comment Fauteur ne voit-il pas » qu'un autre coup de la même baguette peut la rendre » tout aussi subitement allemande ou américaine, latine » ou grecque? — La meilleure mesure à prendre, ajou- » tait M. Cousin , est de n'en prendre aucune.... Où ne sera » pas la liberté, n espérez pas faire germer le talent. Il n'y a » que la médiocrité qui puisse venir et prospérer dans la » servitude.» M. Cousin concluait que cette mesure lui était personnellement favorable, mais qu'il sacrifiait sa propre opinion « pour ne réclamer , pour n'accepter que la liberté » commune à tous (1). » Le même homme qui a écrit ces paroles a imposé de vive force la philosophie écossaise, défigurée et empirée par une réaction contre Kant. Une série de mesures étroitement liées ont rendu éclectique toute la jeunesse de France. M. Cousin a fait venir et prospérer la médiocrité à coups de baguette dans toutes les chaires de la philosophie française.

Le juste-milieu livra toutes les places à l'éclectisme, et

[i) Frag, philos.

récleclisine confisqua tous les talents 4e second ordre pour fortifier le rè{>ne de Louis-Philippe. Je ne me livre à aucune conjecture , je ne fais aucune supposition, je parie d'un fait incontestable dont M. Cousin se fait une gloire. Laissons-le parler lui-irtéme : c'est à la chambre des pairs, en iSlih, qu'il a déposé sou bilan, réimprimé dans une brochure intitulée par dérision : Défense de l'université et (le Jn philosophie. Dans cette brochure, M. Cousin fait remonter la fondation de l'université au rapport de Talleyrand, qu'il applaudit; il lui sacrifie tous' les projets de la Convention sur l'éducation du peuple, et il célèbre l'empire comme le gouvernement qui pouvait réaliser la pensée monarchique de Talleyrand. « Le progrès toujours croissant » de l'ordre, dit- il, avait changé la république en monar- » chie, le consulat en empire : c'était un progrès nécessaire » et bienfaisant (p. ZiO). » L'université organisait le projet de la réaction , etJM. Cousin s'y attache pour expliquer le contrat de l'éclectisme avec la monarchie de juillet. A quoi l'université est-elle destinée? « Les collèges, répond » M. Cousin, sont destinés au petit nombre, à ce petit » nombre qui est l'aristocratie légitime de la société mo- » derne (p. 51). » M. Cousin se pose donc en philosophe des propriétaires; il sait que le juète-milieu lui a confié les fils des riches. Il dénombre les précautions qu'il a prises pour former un bataillon d'instituteurs et pour bâillonner les philosophes. Il vous apprend qu'en France la philosophie, sans le concours d'agrégation, ne compta pas; il ajoute que ce concours, à son tour, est insuffisant : après trois ans, le professeur trop libre peut être suspendu et destitué définitivement. M. Cousin se vante d'avoir ôtç toute liberté à l'enseignement. C'est lui quia arrêté le programme des matières avec des solutions discrètement indiquées (p. 61) : on connaît la discrétion de l'éclectisme. Il a. fixé \e choix des livres classiques : les siens ont été recommandés dans tous les établissements, et rendus indispensables par !a discrétion du programme. Ensuite M. Cousin expose le principe qui a

l'éclectisme au pouvoir. 107

présidé à renseignement. Quel est ce principe? « C'est le » respect le plus scrupuleux pour toutes les croyances, et » singulièrement pour cette grande religion, qui est celle » de la majorité des Français. » Telle a été la règle absolue j iîiflexib le, dît M, Cousin. « Depuis Tannée dernière, pour- » suit-il , j'ai redoublé de, vigilance ; j'ai voulu connaître les n cahiers des professeurs suspects et tous les ouvrages pu- » bliés. Je les ai lus et examinés avec toute l'attention dont » je suis capable, et avec un zèle animé par le sentiment de » ma responsabilité. » Ce n'était pas assez de s'être transformé en Torquemada de comédie. « J'ai fait plus, continue » M. Cousin , j'ai voulu présider moi-même plusieurs grands » concours sous Tœil d'adversaires attentifs , épiant toutes » nos démarches, tous pos actes, toutes nos paroles : là j'ai M renouvelé, j'ai appliqué hautement les maximes qiie vous » avez entendues. » M. Cousin finit par déclarer que, fidèle à la loi monarchique, « il a été plus sévère que tous ses de- .1 vanciers sous la restauration elle-même , plus sévère^que » M. Royer-Collard.et que M. l'évêque d'Hermopolis (p. 62- » 64). » Il craint qu'on ne l'accuse d'avoir repoussé l'influence du clergé. Non, pour lui, la monarchie de juillet devait continuer la monarchie des Bourbons. « Je le de- » mande hautement , dit-il , quelhe est la partie des règle- » ments qui a été sup[>riraée ou qui n'est plus exécutée de*- » puis 1830? Nul changement n'est intervenu. Que dis-je?. » je me trompe. Nous avons, pour complaire aux évêques, » abaissé la rigueur tutélaire des plu» sages prescriptions. » Il montre cju'on a dispensé du baccalauréat les aumôniers, qu'on a institué des prix de religion dans les collèges. « Outre les exercices religieux, qui tous ont été maintenus, » dit M. Cousin, nous avons institué surtout, pour les » clas.ses supérieures , des conférences où le dogme catho- M liqueet la morale chrétienne sont la matière d'un ensei- » gnement régulier. — J'ai le premier , en 1881, réclamé ces » mesures.» M. Cousin conclut que le christianisme est la philosophie dupeuple^et qu'il a tout fait pour la fortifier. Il a tenu

à la lettre les engagements qu'il avait pi-isavec la monarchie.

Nous payons encore aujourd'hui le salaire que le justemilieu accordait à Téclectisme; je rougis de supputer ce salaire; maisj comme nous sommes aux prises avec la force de l'argent, aucun détail ne doit nous coûter. Voici les places et le budget de Téclectisme.

Tout renseignement supérieur de Paris est accaparé par des éclectiques , qui occupent les trois chaires de philosophie à la Sorbonne, la chaire au collège de France, les deux chaires à TÉcole normale. Six chaires, à 5,000 fr. chacune, donnent 30,000 fr. Il esta observer que M. Cousin touche la moitié de ses appointements depuis vingt ans sans faire une leçon; il va sans dire que l'autre moitié est donnée à un éclectique qui le supplée : rien n'est perdu.

Toutes les chaires de philosophie , dans les facultés des départements, sont entre les mains des éclectiques, à l'exception de Toulouse, de Montpellier et de Strasbourg. Ici Féclectisme, à 4,000 fr. par chaire, touche tous les ans au moins 28,000 fr.

Les chaires de philosophie, dans les 50 lycées de France, à la solde moyenne de 2,500 fr., donnent à la philosophie officielle le revenu net de 125,000 fr.

Il y a 312 collèges conMnunaux : ce sont les bas-fonds de Téclectisme; il y met les âmes en peine , les amis incertains, au traitement de 1,500 fr., ce qui donne Zi68,000 fr.

On compte iOk institutions, espèces de collèges autorisés par le gouvernement, et, partant, 104 professeurs de philosophie tenus de suivre le programme de M. Victor Cousin. .En supposant le traitement modeste de 1,000 fr. pour chaque professeur, ici l'éclectisme prçnd 104,000 fr.

L'enseignement libre, soumis aux nécessités des examens éclectiques, paie un tribut indirect à la philosophie officielle. On peut l'évaluer à 50,000 fr., si Ton compte les précepteurs, répétiteurs, préparateurs et faiseurs de toute sorte qui se chargent d'administrer de seconde main l'idée éclectique.

Les droits d'examen, perçus exclusivement par desprO' fesseurs éclectiques (5 fr. par candidat), donnent 2^,000 fr. au moins tous les ans.

N'oublions pas les avancements accordés à Téclectisnie, en dehors des chaires de philosophie. L'école est très obligeante pour ses amis ; elle vit dans la fraternité des salaires. Ce bataillon sacré se compose de 350 pecsonnes au moins. Supposons que la moitié seulement, de 1830 à 18Zj9, ait avancé dans l'administration; ce seront donc 175 éclectiques devenus inspecteurs, proviseurs, recteurs, conseillers de l'université , à la solde moyenne de Zj,000 fr. D'après cette évaluation trop modeste^ l'éclectisme doit toucher au moinç 700,000 fr.

Ajoutons les menus frais de Véclectisme : places à l'Insti tut , prix d'académie , livres achetés au ministère , dans les collèges, dans les pensions, dans les lycées. Nous ne pouvons pas nous dispenser de compter 30,000 fr. par an de menus frais.

Ainsi l'éclectisme reçoit tous les ans :

Par l'enseignement supérieur de Paris. . 30,000 fr. Par l'enseignement supérieur des départements 28,000

Par les lycées 125,000

Par les collèges communaux Zj68,000

Par les institutions 104,600

Par l'enseignement privé 50,000

Par les droits d'examen 24,000

Par les avancements administratifs. . . 700,000

Pour les menus frais 30,000

En tout 1,560,600 fr.

Jamais aucune philosophie n'a exploité le budget de renseignement comme la philosophie du juste-milieu. A aucune époque, on n'a imaginé le projet d'asservir la pensiee avec un système de salaires aussi arlificieusement combinés. Vingt ministres se sont succédéà l'instruction publique:

c'étaient des savants , des historiens, des hommes qui pouvaient songer à propager leurs systèmes ; aucun d'eux ne s'est servi des deniers de FÉtat pour une propagande personnelle, encore moins pour la propagande d une double

réaction.

Depuis dix-neuf ans Téclectisme touche un million et demi par an. Quels ont été ses résultats au point de vue scientifique? Il a proposé prix sur prix, concours sur concours; il a mis en mouvement un personnel de 500 professeurs au moins; il les a stimulés^ encouragés, récompensés de mille manières. Qu'a-t-il produit? Certes je ne descendrais pas à certains noms si je ne consultais que les convenances de la science; mais il s'agit ici d'un scandale organisé, je ne puis reculer devant aucun détaih Parlons donc des disciples de M. Cousin. Les plus distingués sont : MM. Damiron, Rémusat, Ravaisson, Barthélémy Saint- Hilaire, Vacherot, Frank, Simon et Saisset.

M. Damiron est unique dans son genre : il est né éclectique. M.Cousin lui apparut, le premier jour de sa vie, comme un révélateur; il le prend encore pour le premier philosophe de la terre. Il croit tout ce ([ue le maître lui dit: la religion du peuple, la religion des savants, TUn, le multiple, le rapport, la spontanéité, la réflexion, le sens commun*, il accepte tout. Cependant M. Damiron est de bonne foj , et son incomparable bonhomie lui donne le mérite d être le plus philosophe j)armi les éclectiques. Il répète matériellement M. Cousin, mais il le rejette avec componction, avec un langage à lui; il est le seul disciple qui ait imprimé des ouvrages dogmatiques. H cherche la vérité; s'il ne la trouve pas, on ne peut lui en vouloir. Par ses labeurs il est même arrivé à façonner quelque demi-théorie sur les qualités primaires et secondaires du moi. Sans croire au christianisme, il adore le dieu des philosophes, il lui adresse des prières; il se confie à lui, bien qu'il se méfie beaucoup dé sa prévoyance. Suivant M. Damiron, Dieu ne prévoit pas nos actions ; il sait que Judas se pendra, mais il ne sait pas s'il

L ECLECTISME AU POUVOIR. 111

trahira Jésus-Christ; il sait que la Grèce succombera, mais il ignore quelles seront les causes morales de sa chute (1).

Aussitôt que M. Cousin se contempla dans son premier disciple, il comprit le parti quil pouvait tirer de la bonne foi de M. Damiron. Le disciple écrivait une histoire ^te la philo30phie contemporaine où iUacrifiait tout le monde aux pieds de son maître : celait si "naïf que personne ne se plaignait. Le maître plaça M. Damiron à la Sorbonne, A rinstiiut; il lui témoigna une déférence illimitée, il s'en rapporta toujours avec empressement au jugement de Tadepte. M. Damiron approuvait de bonne foi tout ce que M. Cousin proposait dians une intention cachée : M. Cousin poussait à la réaction, M. Damiron croyait qu'on poussait à la vérité; M. Cousin tendait des pièges aux esprits, M. Damiron croyait qu'on leur ouvrait la voie du salut. M. Damiron était un honlme précieux : c'est pourquoi M. Cousin relevait; s'il avait pu le faire nommer pape, l'éclectisme serait dans tous les séminaires. Si vous allez à la Sorbonne certains jours de la semaine, cher lecteur , vous pourrez entendre un professeur qu'aucun gouvernement ne pourra persécuter; ses leçons sont remplies de réflexions , d'observations et de considérations; ses périodes se chargent de remarques, de redites et de ratures ; on dirait qu'elles vont tomber dans la confusion d'une pensée qui ne se domine jamais, et si Voû reste jusqu'à la fin de la leçon, on voit avec plaisir que la prose du professeur s'est écoulée sans accidents : c'est là M. Damiron.

M. le comte .de Rémusat est le gentilhomme de l'éclectisme. Ses livres ont la qualité inappréciable de n'être ni bons ni mauvais ; on ne sait pas pourquoi il les imprime. Ses deux volumes sur Abélard nous offrent une foule de commentaires et d'expositions mêlés de récits mondains et de réflexions banales. Ses Essais de philosophie nqus donnent

(i) Cours (le psychologie, jpBQ. 2ij^.

la troisième édition délayée des Essais de Reid, augmentés de toutes les théories qui traînent depuis vingt ans dans tous les collèges de France. Je n ai rien à dire sur M. Rémusat : j'admire son orthodoxie qui le distingue enjre tous ses confrères dans l'éclectisme ; j'admire le zèle catholique avec lequel il surveille les opinions d'Abélard, et son parti pris de le sacrifier s'il sortait du giron de l'Eglise. J admire la philosophie pratique deTex-rainistre : M. de Rémusatestun ' sage, ses actions correspondent à sa doctrine; quand il a été au ministère, grande a été la supériorité qu'il a montrée surLamennais .Il la fait emprisonner. SiM.Damiron donnait à Técléctisme le poids de sa bonne foi, M. de Rémusat lut donnait Fillustration du pouvoir. M. Cousin s'empressa d'ouvrir à deux battants les portes de l'Institut au gentilhomme, qui avaitdaigné devenir son disciple pour charmer ses loisirs. Il est convenu, dans l'école éclectique, que lorsque M. de Rémusat imprimera un livre, tous les initiés en feront leâ plus grands éloges dans la presse , tout en haus^ sant les épaules.

MM. Ravaisson et Barthélémy Saint-Hilaire doivent figurer après MM. Damiron et Rémusat. Ceux-ci ont le mérite de la spontanéité : MM. Ravaisson et Barthélémy Saint-Hilaire, ainsi que les autres éclectiques, ne se sont pas faits, on les a faits. M. Ravaisson a été mis au jour par un grand prix proposé par l'Institut. Il s'agissait d'exposer et de commenter la Métaphysique d'Aristote. M. Ravaisson exposa, compila, commenta et présenta son travail. M. Michelet, de Berlin , disciple de Hegel , avait répondu à l'appel de l'Académie par un travail vigoureux et profond ; on y sentait la force de l'idéologie hégélienne. M. Cousin s'em-* para du travail de M. Ravaisson, et fit donner le prix au nouveau-né pour montrer à la savante Allemagne la supériorité de l'éclectisme français. L'heureux Ravaisson fut si heureux, que depuis il ne cessa pas de commenter la Métaphysique d'Aristote : M. Cousin l'avait collé à un vieux livre, et il y restait attaché. Soyons juste, M. Ravaisson avait assez

l'éclectisme au pouvoir. 113

de talent pour dépasser la tâche que le maître lui imposait, assez de critique pour comprendre la faiblesse extrême de Téclectisme ; mais le talent et l'érudition , sans le cœur, sans Tinspiration , sans la foi, ne peuvent conduire quà être secrétaire du cabinet de M. Salvandy.

M. Barthélémy Saint-Hilaîre est le pendant de M. Ravaisson. Un jour il vit figurer dans le programme de l'Académie des sciences morales im prix pour le meilleur commentaire de la Logique d'Aristote. C'est mon fiiit , se dit-il , je deviendrai le commentateur de la Logique d'Aristote. Et il se mit à commenter, à exposer, à compiler, si bien que l'Académie le couronna d'abord pour l'admettre ensuite dans son sein. Depuis, M. Barthélémy Saint-Hilaire, voyant qu'Aristote pouvait être utile de notre temps , n'a cessé de le com- " menter ; il l'a traduit, annoté, et, par un travers inexplicable, il en a donné d'interminables extraits, comme si l'on pouvait se décidera lire Aristote dans sa paraphrase. Depuis la révolution de février, on a découvert que M. Barthélémy Saint- Hilaire était républicain; à la veille de l'élection de M.Louis Bonaparte , on à découvert qu'il était bonapartiste ; si Henri V triomphait, nous le trouverions légitimiste. On a discuté quelque temps parmi les initiés sur la force comparée de MM. Ravaisson et Barthélémy Saint-Hilaire : tous deux sont issus d'un prix d'Académie; tous deux commentent Aristote, parce que l'Académie l'a voulu; tous deux com menteraient encore saint Thomas ou saint Bonaventure, si l'Académie avait mis au concours l'un ou l'autre de ces docteurs.

Après MM. Ravaisson et Barthélémy Saint-Hilaire /on doit compter MM. Vacherot et Frank , les deux élèves indépendants de l'éclectisme. Le premier a écrit une histoire de l'école d'Alexandrie , née sous l'étoile d'un prix d'Académie. M. Vacherot est savant, précis, correct ; son livre est-il au niveau du sujet? Porte-t-il le défi au chrislianisme, comme les philosophes dont il fait l'histoire? Représente-t-il ce

mélange de réaction païenne et de révolution philosophi-

que, d'imposture publique et de sagesse privée, qui a fait la grandeur et la perte des derniers philosophes de lantiquiié? Non certes, le livre de M. Vacherot n est qu'un livre d érudition.

M. Frank, qui est Juif, a publié un livre sur la kabbale. Eclectique de coeur, M. Frank a conçu le projet de pxiblier un dictionnaire philosophique ; cette idée lui a valu toute Taffection de M. Cousin. C'était là une bonne fortune pour leclectisme. Ce dictionnaire devait dominer toutes les théories , juger tous les hommes, transformer en même temps la science et l'histoire en une vaste introduction aux gloires de la kabbale éclectique. Les portes de l'Académie des sciences morales s'ouvrirent miraculeusement à M. Frank; on ne pouvait pas faire moins pour l'encyclopédiste de l'école. Les membres les plus récalcitrants de l'Académie furent gagnés par cette considération que M. Frank était à l'agonie, et que, si Ton voulait Tencourager, il fallait se hâter de lui conférer in extremis le titre de membre de l'Institut.

Le dernier rang dans l'école appartient de droit à MM. Simon et Saisset. Ce sont là de parfaits écoliers. Chez eux , l'éclectisme est une affaire de convenlion, de librairie, de métier, de carrière; ils copient les paroles, les gestes, les allures du maître : ce sont les enfants gâtés de l'éclectisme. C'est avec un tact exquis que M. Cousin a choisi M. Simon pour son suppléant à la Sorbonn/e. M. Simon y professe depuis dix ans la philosophie éclectique, et il n a donné aucun résultat; il n'a réveillé aucune susceptibilité, il a été d'accord avec tout le monde. Il a imprimé deux volumes d'extraits des philosophes alexandrins, ces grands ennemis des saints Pères, et, pendant la lecture des deux volumes , on ne surprend pas un seul mot hétérodoxe : l'éclectique chérit les philosophes et il respecte les saints Pères, sans effleurer le grand problème de la philosophie et du christianisme. Quand le clergé recommençait ses attaques contre l'université, en 18Zj2, M. Simon prenait la parole pour en-

l'éclectisme au pouvoir. 115

gager Jes évêques à surveiller les philosophes. Quand le socialisme engageait le combat contre 1 éclectisme, M. Simon tirait l'épée pour frapper les socialistes. La révolution de février l'a rendu républicain : lui a-t-elle donné des principes? Son département la nommé à l'Assemblée nationale : lui a-t-il donné la parole? il attaque M. Louis Bonal^iarte : dépasse-t-il cette politique du général Cavaignac qui a po€é toutes les prémisses de la réaction actuelle?

M. Saisset, Tami de M. Simon , est l'enfant terrible de Téclectisme; les lauriers de son condisciple Tempéchent de dormir. Pour se distinguer, M.' Saisset traduisit Spinosa, le grand panthéiste, mais il le montra à peu près orthodoxe; il promit d'en réfuter les abominables doctrines morales, mais il n'en fit rien : sa campagne se réduisit à une préface ni orthodoxe, ni hétérodoxe. Pour se distinguer, il fut libéral en particulier, quand les jésuites attaquèrent la science officielle; puis, virant de bord, en public il combattit M. Mi- ' chelet; il lui démontra gravement, sérieusement, qu'on doit attaquer le christianisme dans les livres, mais le professer dans la chaire. Ce fut un éclat d'indignation dans la presse; lenfant terrible révélait naïvement le secret de son maître. Enfin, pour se distinguer, M. Saisset, après la révolution de février, parlait de l'avenir du sociahsme dans la Revue des Deux-Mondes. Quel avenir promettait-il au socialisme? Un avenir subordonné aux doctrines de la propriété de M, Cousin, administré par les économistes du gouvernement, perfectionné par la proscription des socialiste^, si par hasard le socialisme triomphait par je ne sais quelles bonneschoses qui pourraient se trouver dans ses maîtres, et que M. Saisset se gardait bien d'indiquer. Dans une république sans républicains, cet éclectique rêve pour l'avenir le socialisme sans les socialistes : il devance déjà une révolution future par une réaction future. Il s'y prépare danslajRevue des Deux-Mondes^ où il est revenu sur ses velléités d'incrédule, en donnant uneadhésioncomplèteauchristianisme.

Il nous est impossible de parler des autres éclectiques.

Hommes de collège , hommes de salaire, que voulez-vous que je dise de vous? J'ai parcouru vos thèses, vos préfaceset vos commentaires ; depuis de longues années , vous vous êtes consacrés à la philosophie , aux frais de la France. Qu'avez-vous fait? Vous avez été impuissants et stériles; avouez-le, le maître et la place vous ont tués. Pas un éclectique qui ait tendu la main à une théorie proscrite , pas un éclectique qui ait défendu un collègue frappé par un ministre; Técole a toujours manœuvré à l'unanimité contre les vaincus. Les plus libéraux parmi les professeurs se sont réunis pour nourrir une revue qui s'intitule : la Liberté de penser Quelle en est la pensée? Quelle en est la liberté? J'y ai lu toutes les pensées rétrogrades qui ont préparé la réaction.

Ferons-nous l'honneur à l'éclectisme de le comparer aux doctrines qu'il combat? ce serait comparer la mort à la vie. Saint-Simon, dans la misère, inspirait toute une sociétéd'hommes nouveaux : il écrivait, et l'on prodiguait des millions à la propagande de son idée.Vingt hommes d'élite se jetaient dans le mouvement; arrêté de mille manières, le mouvement se propageait encore, et conduisait la France à la révolution de février. Ch. Fourier vi^dans la pauvreté; il est victime d'une théorie qui le subjugue parles hallucinations de la folie. Mais il est convaincu, et sa conviction fonde à elle seule toute une école. Le maître la compromet, et l'école redouble de ferveur pour joindre avec son drapeau le saint- simonisme dans la révolution de février. Bûchez crée d'autres convictions ; sans intrigue , sans argent, il compte comme une puissance. Lamennais veut être seul; il se suffit. Pierre Leroux inspire George Sand , le grand poète de la démocratie ; il éclaire par la lumière qui jaillit de son cœur. Il faut que toute la bourgeoisie se coalise pour imposer silence à Proudhon ; sa voix ébranle la société. Qui Fa payé? Quel est Tintrigue qui lui a donné des disciples? Quel est le salaire des proudhoniens? Ce salaire, dira-ton, c'est la révolution : restons dans

l'éclectisme au ponvoiR. 117

la science. La philosophie allemande a fait plus pour Thumanité en cinquante ans, que toute la philosophie officielle de France depuis trois siècles. Où était sa force? Dans les raini€tères, dans les gouvernements? C'est à peine s'ils la toléraient, et la vérité créait des légions de prosélytes; elle dictait mille travaux d'histoire et d érudition ; elle renouvelait rEncyclopédie tout entière , depuis les sciences physiques jusqu'à la vie de Jésns-Chrit.

Ne nous étonnons pas de voir Téclectisme si stérile; on Ta payé pour se taire, et il s'est tu ; on lui a dit de marcher en silence^ et il a formé une bureaucratie philosophique ; on lui a dit d'exposer, de compiler, de compaenter , il a exposé, compilé, commenté. Le maître tenait les engagements pris avec le juste-milieu; les disciples tenaient les engagements contractés avec le maître. Ils ont été admirables de discipline, d'obéissance ; ils ont formé une confrérie plus exemplaire, plus unanime que celle des jésuites ; ils ont été tous inaccessibles à la double révolution du socialisme français et de l'idéologie allemande.

Il y a un homme dont l'éclectisme a voulu s'honorer : c'est Théodore Joîuffroy; je l'invoquerai pour confirmer mes assertions. Il était mélancolique, souffrant, silencieux; on le respectait, il imposait : il était le remords de l'école éclectique. Ce n'est pas le salaire .qui l'avait attiré vers la science, ce n'est pas le calcul qui avait dicté sa doctrine : il était entré tout seul dans le temple de la vérité, le jour où sa réflexion lui avait montré que le Christ était mort à jamais. Navré de douleur, il vit que désormais c'était au philosophe de porter la croix. « Ce fut nn moment affreux, dit Jouffroy ; il » me sembla sentir ma première vie si riante, si pleine , s'é- » teindre, et derrière moi s'en ouvrir une. autre sombre et » dépeuplée, où je devais désormais vivre seul, seul avec ma » pensée qui venait de m'y exiler, et que j'étais tenté de mau- » dire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les » plus tristes dé ma vie. » Voilà le véritable initié : le génie delà liberté l'effraie, l'avenir le fascine et l'épouvante, la

118 l'éclectismk au pouvoin.

fatalité Tentiaîne; sa destinée est fixée. Que fait-il? « Il » donne à la philosophie le grand objet, les vastes cadres » et la portée d'une religion. » Avec ces pensées, il est à TÉcole normale, et il se trouve en présence de M. Cousin. Que voit-il? il voit MM. Lamoriguière et Royer-Collard aux prises sur la question de l'origine des idées, « et M. Cousin » évoquant tous les systèmes des philosophes anciens et » modernes sur ce point, les rangeant en bataille en face les » uns des autres, s'épuisant à démontrer que M. Royer-Col- » lard avait raison et Condiliac tort. » On mystifiait Jouffroy, on TétoufFait savamment, avec méthode et avec de la métaphysique. « Je ne pouvais revenir de mon étonne- » ment, poursuit Jouffroy , qu'on s'occupât de Forigine des » idées avec une ardeur si grande, qu'on eût dit que toute » la philosophie était là. Encore si, pour consoler et ras- » surer ceux qu'on enfermait ainsi dans une aride et étroite » question, on eût commencé par leur montrer de vastes et » brillants avenirs, et dans cette perspective, les grands pro- » blêmes humains... Mais, non. M. Laromiguière avait » recueilli comme un héritage la philosophie du xviii*' siècle, » rétrécie dans un problème, et ne l'avait pas étendue. » M. Royer-Collard reconnaissant le problème, s'y était en- » foncé de tout son poids, et n'avait pas eu le temps d'en » sortir. M. Cousin , tombé au milieu de la mêlée, se battit »> d'abord, sauf à chercher la solution plus tard. Tonte la » philosophie était dans un trou où l'on manquait d'air, et » mon âme récemment exilée du christianisme étouffait. » On voulait l'étouffer : c'était là le but de la conspiration philosophique.

Jouffroy est chargé d'un cours de philosophie, lise trouve tout à coup dans Falternative d'improviser une science qu'on lui a cachée et qu'il sent au fond de son cœur , ou d'enseigner la doctrine fausse et menteuse qu'on lui a transmise. Ses angoisses redoublent, il s'efforce d'échapper à l'université. « Par intervalles, dit-il, quand j'avais quelques heu- » res à rêver la nuit ou le jour sous les arbres des Tuileries,

L ÉCLECTISME AU POUVO». 119

» des élans intérieurs, des attendrissements subits me rap- » pelaient à mes croyances passées et éteintes, à l'obscu- » rite, au vide de mon âme, et au projet toujours ajourné » de le combler. » On le perdait: une maladie le sauva. Elle Tarrache à lecole, à ses maîtres ; pendant deux ans il est condamné à la retraite , et cette maladie donne à la France un homme que Téclectisme lui ôtait. « Ces deux années de re- » traite, dit Jouffroy, ont été les plus fécondes et les plus » heureuses de ma vie, quelques souffrances physiques et » morales qui les aient remplies. Débarrassé de tout devoir » et de toute contrainte, ma pensée put songer librement >r aux choses qui la troublaient depuis si longtemps. » Voici les problèmes que Jouffroy se posait dnns sa solitude . « Pourquoi su is-je ici-bas? — Quel est mon avenir? — Trouverons-nous après la mort nos parents? — Qui nous a faits? — Quelle est Torigine du monde? — Quel est le mystère des animaux? — Pourquoi, parmi nous, les uns sont riches, les autres sont pauvres; les uns gouvernent, les autres obéissent ; les uns possèdent, les autres ne possèdent pas? et il y a si loin des uns aux autres qu'on dirait deux races différentes? » Ces problèmes nous expliquent Jouffroy tout entier. Le génie des anciens temps avait pesé sur son intelligence, Je catholicisme avait comprimé ses instincts, les pièges de Técole avaient ajouté à là compression. Jouffroy naissait à la rehgion de Voltaire et de Rousseau, mais il la dénaturait par les idées de Tancien culte; il croyait aux idées delà révolution , mais il pensait qu'elles devaient faire toutes seules leur chemin; il croyait à la religion de la nature, mais il laissait l'avenir du monde à la propagande des missionnaires chrétiens- Jl rejetait la Bible, les miracles, les prophéties , mais il aurait voulu que le rais(»nnement pûtéyoquer ou refaire le christianisme qu'il ne pouvait oublier. En disciple soumis , il acceptait Bacon , mais par désespoir; il acceptait Reid, mais son doute le dépassait; il acceptait Kant^ mais il ne pouvait se livrer au criticisme du philosophe allemand. Le saint-simonisme fixait sqn attention sur

la guerre du riche et du pauvre; mais le long esclavage de rhumaDité , mais Timpitoyable indifférence des égoïstes , mais le malheureux aveuglement des peuples le décourageaient sans cesse. Il était philosophe, il était initié, il sentait que la synthèse de la philosophie et du socialisme devait s'emparer des destinées de la France; mais les fatales préoccupations de l'olympe chrétien, les pièges funestes de l'école l'arrêtaient, la synthèse était manquée : devant lavenir, il ne lui restait que la foi d'un précurseur.

Qu'on parcoure les écrits de Joufifroy,on trouvera partout le précurseur de notre temps : la synthèse de la philosophie et de la révolution, de l'idéologie et du socialisme, s'y trouve partout annoncée. Jouffroy ne traduit pas Platon, il ne réfute pas le xviu* siècle, il n'est pas érudit, il n'est pas commentateur; mais il sent qu'il y a des dogmes qui finissent, d'autres dogmes qui se forment, que la révolution nous emporte; que la France est plus qu'une nation, qu'elle est une religion. C'est lui qui écrit en 182^ le programme du Globe j le premier journal socialiste qui ait paru. La Sorbonne et les philosophes^ voilà le titre de ce progranune; les jésuites et les philosophes salariés, voilà le vrai sujet de ce morceau. «Nous lisons, dit Jouffroy, avec le même sang-froid, » M. de Bonald et M. Benjamin Constant : nous ne sentons » aucune inclination ni pour les jésuites , ni pour la Sor- » bonne. » Jouffroy déclare que l'avenir ne sera ni aux jésuites ni aux professeurs : les premiers soutiennent que la vérité est dans la Bible; les seconds sont des Yoltairiensdeve' nus orthodoxes. Les deux partis sont aux prises. » Qu'enten- » dons-nous? continue -Jouffroy. Des reproches, des récrimiy» nations. Les deux partis ne savent se faire valoir qu'en s'ac- » cusant; ils se rappellent leurs péchés et semblent chacun » n'avoir d autres titres à lu domination que les vices du « parti opposé. Or le malheur est que tous deux ont raison » et qu'ils le prouvent le mieux du monde. En les écoutant, V on reste convaincu tant ils parlent bien; on les dirait de » mauvais sujets qui se reprochent leur vie. Après les avoir

» entendus ,-on prend la résolution de ne plus se fier ni à X Tun, ni à lautre. Les jésuites nous ont valu les philoso- » phes ; et qui nous vaut les philosophes, sinon les jésuites ? » Jouffroy attaque à la fois le Mercure catholique^ qui était Y Univers religieux au temps, et le Constitutionnel ^ qui est toujours le même. Ce sont là les deux ennemis qu il signale; il leur conseille de se combattre, il ne leur demande pour nous qu'un peu de bonne foi. « Non pas, dit "il, cette bonne foi » qui consiste à donner raison à son adversaire quand il a » raison , ou à reconnaître son propre tort quand on a tort ; » mais tout simplement cette justice qui respecte les per- » sonties en combattant les opinions, et ne flétrit pas Fauteur » pour, discréditer la doctrine. Ceci s'adresse aux deux » partis. » Oui, ceci s'adresse aux deux partis, à X Univers et au Constitutionnel^ aux amis de M. Montalembert et aux amis de M. Cousin, aujourd'hui réunis sous les auspices de M.Louis Bonaparte.

Depuis 1830, Jouffroy se laissa envelopper à* demi dans les pièges de l'éclectisme. Quelle fut s^ faute? Je l'ignore. Je sais que l'idée de paraître solidaire de M. Cousin lui devint odieuse. Ses principes, ses écrits invoqués par la démocratie se retournaient contre lui pour l'accuser d'apostasie. Pouvait-il briser réclec,tisrae? Il voulait lutter. Déjà on se préparait à lui résister; M. Cousin l'accusait d'incapacité, de maladresse; on devait le supplanter, on attendait l'occasion. La mort l'emporta au moment du combat. L'éclectisme respira. Il restait à détruire larme du combat, un écrit sur V Organisation de la philosophie, M. Damiron l'éditait, il était imprimé; on le mutila, on le falsifia; on réimprima les feuillets accusateurs, en substituant Téloge à la critique, et Ton força le mort à faire l'apologie de M. Cousin.

On n'a pas oublié ce scandale , n'oublions pas non plus le sens qu'il avait. Pierre Leroux, collaborateur de M. Cou* sin au (?/o&6, en relation avec Jouffroy dès 1824, s'était retranché depuis dans VEncyclopédie nouvelle , ensuite dans la Revue indépendante. De là il mesurait 1 apostasie

122 LÉCLECTISME AU POUVOIR.

de ses anciens collègues. Heureusement la mort rendait Jouffroy à ses véritables amis, l'écrit posthume demandait le pardon, et par bonheur il arrivait à Pierre Leroux dans son intégrité. Cet écrit résumait Thomme : il en racontait la vie, les doutes, les douleurs ; il exposait la science, les espérances , les programmes du philosophe. Pierre Leroux réhabilita Jouffroy , et ce fut le mort qui traîna M. Cousin devant le tribunal de l'opinion publique. Que Ton compare l'écrit sur Y Organisation de la philosophie à la Défense de l'université et de la philosophie, M. Cousin sera jugé. Jouffroy se sépare du Christ, M. Cousin s'incline devant l'Église; Jouffroy touche au problème de la société, M. Cousin combat le prolétaire; Jouffroy veut organiser la liberté, M. Cousin a organisé la servitude.

Résumons-nous. Le juste-milieu donna toutes les places à l'éclectisme, et l'éclectisme se chargea de lui donner toute la jeunesse. La somme annuelle d'un million et demi fut le salaire du contrât; en dix-huit ans on dépensa vingt millions et demi pour faire prospérer la médiocrité et supprimer toutes les idées allemandes et françaises, politiques vt sociales. La science fut mutilée et faussée pour servir à la religion de la monarchie, et cette escroquerie scientifique, transformée en habitude et en devoir, conduisit à la seconde falsification, qui tombait sur la parole même des hommes. De là le faux commis sur les manuscrits de Jouffroy : le faux devint un système. Le dernier mois de 18/i7, un ami de M. Cousin falsifiait encore un article de la Revue d'Edimbourg pour célébrer Je chef de l'éclectisme. Les savants d'Edimbourg venaient d'apprécier les deux travaux de M. Cousin et de M. Feugère sur les Pensées de Pascal : dans leur impartialité, ils avaient préféré M. Feugère à M. Cousin. M. Amédée Pichot, directeur de la Bévue britannique, traduisit l'article, le falsifia, substitua l'éloge à la critique et la critique à l'éloge, et prêta ainsi aux savants d'Edimbourg un jugement qui préférait M. Cousin à M. Feugère. Pourquoi ce faux? Uniquement, répondit

LACÂDÉMIE DES SCIENCES MORALES. i2S

M. Pichot, pour être agréable h M. Cousin (1). En même temps, M. Cousin multipliait les déclarations d'orthodoxie; il perfectionnait son monopole, il épurait son bataillon; il se vantait à la Chambre des pairs d avoir mérité tous les reproches que la démocratie lui adressait.

Page 1