M AVANT-PROPOS
poser les admirateurs de Platon sérieusement scandalisés de voir le règne des riches mis en question? Si le socialisme cotnhat le christianisme; depuis Socrate, depuis Thaïes la philosophie livre un combat acharné à Fidolàtrie païenne et chrétienne. Leucippe, Démocrite, Epicure, Straton, les sce?|)iiques , la moitié de la philosophie grecque nie. Dieu. Chez les modernes, les péripatéiiciens du xvi* siècle sont snhées : David Hume relègue Di^u au nombre des préjugés les plus monstrueux ; Kant le réduit à une simple possibilité; Fichte è une création du moi; Hegel à Thomme Im^ même, qui reconnhitsa propre divinité. Pouvons-nous croire à ta sincérité des philosophes qui nous prêchent le christianisme? On fsrit un grief à la démocratie d^encourager les tuopies. Qu'on mette donc en accusation Tintelligence de rhomrae : elle rêve avec Platon la ville des sages, avec les stoïciens la rt^publique universelle^ avec les néoplatoniciens kl religion universelle. Au xv!** siècle^ les philosophes annon-* cent le renouvellement du monde; au xvin^ siècle, ils onnoncent letat de nature; depuis Kant, ils travaillent à Féglise naturelle. Toute grande pensée conduit fatalement à Tmopie, toute la philosophie aboutit nécessairement au socialisme!
C est Téclectismé qui nous force d'être socialistes : tant que le socialisme était dans les doctrines personnelles de Vourier et de Saint-Simon , il était permis de ne pas ladopter, bien qu'il fût absurde de lui refuser la discussion. Le jour oti la philosophie salariée déserta officiellemeiit tous les principes, tout homme libre tourna le regard vers les socialistes. On accusait de socialisme les hommes qui dis* cutaiedt librement le dogme chrétien, les publicistes qui r^onnaissaient ouvertement le droit de la faim sur le su* peiflu des plus riches. Aujourd'hui c'est faire acte de SO'* rialisme que de transporter la raison et le droit Sur le terrain çle la ré))ublique : aujourd'hui la raison et le droit nous imposent doncie socialisme. Acceptons^e, c'est feire acte de philosophie.
LES
CHAPITHE PREMIER.
liCS Philosophes de la RévolnUon.
La philosophie moderne n'est que le travail de Tesprit humain , qui substitue la révélation naturelle à la révélation du Christ. Les théories varient, les écoles se succèdent , et la logique les tourne toutes contre la tradition chrétienne; les philosophes n'arrivent à la gloire qu'à la condition de l'impiété. Interrogeons les hommes les plus illustres, examinons-les au moment le plus décisif de leur doctrine, quand ils distinguent le vrai du faux : ils finissent tous par déclarer, sciemment ou à leur insu , que la vérité est dans la nature, Terreur dans la Bible.
Le mouvement moderne commence avec la Renaissance. Les hommes de la Renaissance se jettent dans la philosophie comme dans un océan ; ils espèrent toucher à des régions inconnues : De nos jours, disent-ils, nous avons fait plus de progrès que le monde depuis cinq mille ans. Malgré l'extrême divergenoe des doctrines , ils ne -se réfutent jamais, ils ont peu de polémiques; c'est qu'ils se sentent unanimes contre le passé et solidaires pour l'avenir. Où est donc pour eux la vérité? où est Terreur? L'erreur est dans la scolastique, dans -le. règne de l'Église, chez saint Thomas, chez O'uns Scott, chez les docteurs les plus vénérés du moyen âge, qu'ils dédaignent comme des barbares. Quant à la vérité, les hommes de la Renaissance la cherchent à travers les systèmes des anciens. La découverte de
-fil
Taiicienne sagesse les étonne; ils suivent Plalon , les stoïciens, les néoplatoniciens; ils se passionnent pour les Grecs et les Romains; ils leur sacrifient les biep3, la vie, et jusqu'il Tofiginalit^ ()e leur propre génie, Pourquoi cet enihousiasine? Parce que lantiquité n était pas chrétienne, et parce que la philosophie greôque mourait en combattant les saints Pères. Platon , les néoplatoniciens , Aristote luimême, ce mattre suranné des scolastiques, tous les Anciens renaissent, air xv|^sièo)e, chez 1^ boipnneii de la Renaissance pour continuer le combat contre TÉglise. Marsile Ficin commente les néoplatonicien» pour rendre à la philosophie les questions que la scolastique avait confisquées; à sa mort, on le croit da/nné, parce que, disait on, il préférait Platon à TÉvangile. Plus tard, le néoplatonisme inspire encore Giordano Bruno, qui meurt sur le bûcher pour ^voir pensé quie Tunivers est plus grand que la rédemption. Plus tard epcore parait Tliomas Campanella. En lisant Platon, il annonce que le vieux monde doit périr^ que son ennpereur et son poptife doivent céder la place à une nouvelle Église , la république de Platon réalisée sur toute la terre, et toute-puissante par une science qui doit multipHerles secrets de l'industrie. Campanella passe vingtsept aqs dans une prison. Pomponat , Cardano, Vanini marchent dans une autre voie : ils se ralii^ut à Aristote, et ici encore le péripatétisme arrache le monde au gouver- ' nement de TÉglise. Les nouveaux disciples d*Âristote expliquent les miracles par le mouvement; des sphères; ils ne nient pas Tutihié des religions, mais ils accusent d'imposture tous les révélateurs. Pomponat conteste Timmortalité de lame; Cardano tire l'horoscope de la vie de Jésus-Christ; Vaiîini déclare que la nature est la reine et la déesse des mortels. Pomponat et Cardano échappaient à la persécution; Vanini expiait sur un bûcher, à Toulouse, les doctrines de ses maitres. Ainsi, pour la Renaissance, Terreur était dans le christianisme, la vérité partout ailleurs. On devinait la venté : Bacon fut le premier a l'indiquer
nettement, il la ïnontre dans les choses, dans les faits, dans Texpérience, en d'autres termes dans le monde sensible. Connaître la nature. Timiter, l'interpréter, voilà tout renseignement de Bacon. D après Bacon, la nature est une véritable révélation, nous devons en être les esclaves; Tintelligence doit la suivre pas à pas, et napporter dans son travail aucun préjugé, aucune anticipation, aucun principe. Le novum organum n'a d'autre but que de con-^ seiller l'observation ; ses préceptes, très détaillés, nousi répètent sous raille formes que la vérité est dans les choses. Où est donc l'erreur, d'après Bacon? Elle est dans l'autorité des Anciens, qui égare la Renaissance; dans la scolastîque, qui est une science de mots ; dans le christianisme, qui jette les esprits dans des recherches extravagantes, dans des routes sans issue, vers im monde-qui n'existe pas. L'erreur, poi^r Bacon , est dans les systèmes qui créent le monde avec les catégories, ou avec les idées, ou avec les nombres , ou avec les atomes , comme si la nature n'était pas toute. créée et ne devait pas subjuguer notre esprit. .Enfin Terreur, d'après Bacon , est dans l'esprit de ITiomme, dans l'illusion par laquelle il se croit la règle de l'univers; l'erreur est dans la folté analogie qui nous fait prêter nos intentions à la nature, et qui la peuple de fantômes créés à notre image. Lea idoles de race, de caverne, de convention, de théâtre, toutes ces erreurs si richement classées par Bacon, que sont-elles en définitive? Elles sont le premier acte d'accusation contre la tradition chré* tienne. Celle-ci condamne la nature ; elle la crée par une idée, elle la esoumet au dogme de la chute et de la rédemption , elle fait de l'homme la règle, le centre, le but de l'univers. La tradition chrétienne donne à Dieu la vie et les passions d'un nïortel, elle peuple le monde de fantômes créés à notre image , elle exploite les systèmes des Anciens, elle impose les aberrations de la scolastique. Le christianisme est donc Terreur que la méthode de Bacon proscrit. D'un autre côté , quand Bacoo dédaigne orgueilleusement le
tl LES PHILOSOPHES DE LA RÉVOLUTION.
passé , quand il nous promet une méthode qui donnera les forces du génie au talent le plus vulgaire, une philosophie qui multipliera les inventions de Tindustrie , un avenir où rhomme sera le roi de la nature, comment ne pas reconnaître, chez Bacon, le premier philosophe qui fait acte de foi dans la, révélation naturelle?.
Pour obéir à Bacon, il fallait une dernière expérience qui rendu impossible à jamais toute divagation en dehors de ce monde. L'honneur de cette expérience revint à Descartes. En mathématicien, Descartes voulut distinguer le vrai du faux avec une précision toute mathématique. Il se proposait, disait-il^ de considérer comme erroné tout ce qui n'était pas absolument certain , tout ce qu'il n'était pas possible de révoquer en doute. Fidèle à ce principe , il fait passer en revue les arts , les sciences , la morale, la politique , l'histoire ; ce sont là des connaissances probables , et la philosophie les écarte de son empire. La théologie chrétienne subit le sort de la morale et de la politique : elle est historique, elle est pratique, elle se fonde sur l'autorité; elle n'est donc pas la philosophie. Descartes ne peut pas non plus admettre l'existence de la nature : c*est la pensée qui l'affirme , la nature est à la merci de notre affirmation ; et si l'erreur est possible dans la pensée qui affirme, le monde peut n'être qu'une illusion de lesprit : il est donc possible que nous vivions dans la nature comme dans un rêve. La nature n'est donc pas encore la vérité. Qu'y aurat-il donc de vrai? La pensée toute seule. Je pense ^ donc je suis, La pensée donne l'existence: tout ce que j'aperçois clairement et distinctement dans la pensée est vrai; tout ce qui reste obscur et confus dans la pensée reste étranger à la philosophie. Voilà le cartésianisme dans son principe. Ses développements varient; ils s'engagent dans un labyrinthe de déductions métaphysiques. Toujours est -il que chez Descartes . chez Malebranche , chez Spinosa , chez Leibnitz, le cartésianisme est le développemeqt de Iff pensée pure, ^cherchant en elle*méme la vérité avec une précision
mathématique. Que trouvons-nous dans la pensée? Des idées : ridée de substance, d'infini, xl'étre, de cause, de perfection, et, à la suite des idées, tout un monde intelligible qui se rattache à l'existence de Dieu. 11 en résulte que Descartes, dans son effort pour atteindre à une vérité supérieure, commence par détruire le monde : dans le monde sensible, la précision mathématique disparaît , la perception est obscure et confuse, la démonstration devient impossible. Le doute que Descartes, à son début, avait jeté sur le monde physique, ne cessa jamais de tourmenter le cartésianisme : il fut plus facile de voir le monde en Dieu avec Malebranche, de le refaire par la monade de Leibnitz, de le mettre en Dieu avec Spinosa, que' de laccepter tel qu'il est. Restait le monde intelligible. Et ici Descartes trouve un Dieu si parfait, qu'il est incompréhensible ; si prévoyant, qu'on ne peut plus lui adresser aucune prière; si libre, qu'il ne peut plus être juste; si bon, qu'il ne peut plus être l'auteur de ce monde imparfait et corrompu. Ainsi, d'après Descartes, hors de la pensée il n'y a que le doute; dans la pensée on ne découvre qu'un Dieu incompréhensible ; ce Dieu, sous le coup de la critique, se réduit à la plénitude du néant. Dans sa brillante expérience, le cartésianisme se perd en cherchant la révélation naturelle dans le mondé des esprits; mais, en se perdant, il rend le christianisme impossible à priori,
La philosophie s'égarait dans le ciel, Locke la fit descendre sur la 4erre. Après l'expérience de Descartes, on pouvait désormais continuer l'œuvre de Bacon. Descartes avait cherché la certitude mathématique dans des questions oisives et ti'ànscendanteâ; Locke, en s'attachant à la terre, réclame une certitude utile à notre vie terrestre. Descartes sonde la pensée pour en tirer des vérités idéales; Locke demande à la pensée des vérités réelles. Descartes se fonde sur les idées claires et distinctes qu'il trouve au fond de l'intelligence ; Locke se fonde sur les idées positives et déterminées que nous recevons de la nature. Pour lui, il n'y a pas
d'idées innées qui puissent rendre la raison indépendante de ce monde. Mos connaissances, les sciences, les arts , les inventions, les découvertes, tout nous est doiHié par la nature. L'enfant qui vient de naître est la table rase sur laquelle la nature écrit son enseignement : il n'y en a pas d'autre , et il est tout entier clans les idées que Fentendement vide et passif reçoit de nos sens. Où est donc la vérité d après Locke ? Elle est dans la sensation. Chercher la vérité, c'est ramener toutes nos connaissances à la sensibilité. Où sera donc l'erreur? Dans la réflexion qui compare, qui combine, qui généralise les sensations. L'erreur est dans le travail artificiel de la réflexion, qui substitue dés idées générales, incomplètes, fausses, chimériques, aux idées po:>itives, complètes, réelles et naturelles. Bref, l'erreur est dans tous les accidents de la réflexion qui s'ajoutent les uns aux autres, pour nous pousser dans un monde imaginaire et fantasque, au delà du monde réel. On combat donc les aberrations de l'esprit par Tanalysa, par la décomposition du travail qui nous égare, par la vérification matérielle de nos pensées, qui oblige toutes nos idées à se renfermer dans le monde sensible. Que devient le christianisme dans l'école de Locke? La Renaissance lavait attaqué» Bacon l'accusait, Descartes le détruisait à priori; l'école de Lpcke se chargea de le démontrer impossible à posteriori. Si Locke était orthodoxe, sa philosophie, plus forte que sa volonté, engageait les philosophes à chercher Torigine du christianisme. Ils devaient le véfj^erfiâ^ la sensatipn ; ils devaient le déclarer faux et menteur, sll était étranger à la nature. Dès lors le christianisme fqt perdu. A quoi se réduit-il? A la Bible, à un document ^uspect, à un livre de légendes entremêlées de chansons. Que prétend-il nous imposer? Le dogme de la chute, iniquité affreixse, où Dieu fait frémir la nature tout eptière. Que nous annonce-t-îl? Le privilège de la rédemption, rêve hyperbolique de la fatuité chrétienne. Quelles sont seg preuves? Des miracles, des prophéties où il est seul juge.
LES PHiLOSOPHES DE. LA RÉVoLuilON. 7
témoin, partie, et où Fimpossible sert toujours de.preuve à rimpossible. Quels sont ses défenseurs? Des prêtres et des rois qu'il consacre, cpii le^Cploitent, et qui le défendraient encore, fût-il mille fois plus absurde. L'écble de Locke repoussa dotic le christianisme ; elle s attacha à la nature ^ elle l'appela libératrice, elle Tinvoqua réellement comme la reine et la déesse des mortels. Le xvni* siècle, enthousiaste de la révélation naturelle qu'il doit au génie de Locke, appelje à grands cris le règne de la morale naturelle, de la justice naturelle, de l'état de nature qui se présente â tous les esprits comme l'âge d'or de l'humanité. IJ^us voilà en présence de Voltaire et de Rousseau, les philosophes de la révolution.
La vérité ii'est pas le seul élément de la révélation naturelle. La vérité se réduit à l'existence des choses; elle est fatale, indifférente au bien comme au mal. On l'avait conquise péniblement par l'érudition, par la critique, par les efforts da l'intelligence 5 elle n'éclairait que l'intelligence: l%vie lui manquait. Par Voltaire , le vieil homme tnéUrt , le nouvel homme paraît, la révélation naturelle delà vie se manifeste. Le caractère de Voltaire, c'est la facilité, et la facilité est le caractère de la vie qui envahit pour la première fois le monde de la nature. Tout ce (jui était de l'érudition, dé la critique, de la science, n'est pour Voltaire "1 qu'une conviction naturelle ; il ne conçoit pas la possibilité de vivre dans Un autre milieu. La vieille société l'entoure, l'accable; pour l'attaquer il n'a qu'à la regarder : il critique par le récit, il tue par le ridicule, et la satire voltairienné donne la vie à l'insurrection contre lé Christ. Qu'on sup^ prime cette insurrection chez Voltaire, on supprimera le voltairlanisme^ il ne restera plus de Voltaire qu'un prpsd teur agréable , et tout au plus un poëte élégant.
Si Voltaire représente la révélation naturelle dans la vie, Rousseau la représente dans le nouvel élément de la justice. La vie est matériellement libre ; elle s'exprime par l'ironie, par le sarcasme; elle se joue de tout, elle penche
vers legoïsme, elle se développe par la jouissance. Mais qu'on l'attaque, il se manifestera chez riiomme une force , nouvelle, celle de la justice. La justice nous pousse au combat, sa mission est guerrière; elle est ascétique , elle se développe par le sacrifice , et c'est pourquoi la justice est sombre , indignée ou mélancolique chez les hommes prédestinés à la représenter dans une société naissante. Rousseau s'explique tout entier par le sentiment de la justice naturelle. Il n'est ni un ërudit, ni un savant, ni un philosophe dans le sens technique du mot. Comme Voltaire, il se borne à accepter la science que ses devanciers ont conquise; comme Voltaire, il vit dans le monde nouveau de la nature, avec cette différence que Rousseau sent toute l'injustice de la vieille société. L'injustice n'excite pas la galté, la tyrannie provoque l'indignation , et l'indignation nous donne le secret de l'éloquence de Rousseau. Qu'on ouvre le Contrat social^ la Nouvelle HéloïSe , V Emile ou les Confessions: Rousseau^, toujours blessé, toujours souffrant, propage sans cesse la haine contre l'injustice monarchique et catholique. Voltaire pourra tolérer l'injustice, pourvu qu'il puisse hâter le règne de la vérité; Rousseau pourra tolérer l'erreur, et il sera sans pitié pour les tyrans. Qu'on lui ôte la sainte ardeur de la justice, qui l'attache à la rêvélati^ naturelle , à l'égalité de nos droits , aux harmonies primitives de nos instincts ; qu'on rende Rousseau à la mo- ' narchie et à l'Église, l'éloquencexde Jean«^cques n'aura plus de sens, le philosophe de Genève ne sera plus qu'un écrivain de second ordre. Mais pourquoi nous arrêtera démontrer ce qui est évident? Pourquoi insister sur cefte vérité vulgaire, que Voltaire et Rousseau sont les ennemis du christianisme et les héritiers les plus fidèles de la philosophie moderne? Suivons-les chez leurs disciples, et nous verrons le combat matériel de la vérité,, de la vie et dp la justice contre le dogme chrétien.
La révolution commence par la Déclaration des droits de l'homme. C'est Voltaire et Rousseau qui la dictent.
Elk expose les droits de la nature antérieurs et supérieurs à toutes les institutions, à tous les gouvernements, à toutes les religions. La marche de la révolution n'est que la dialectique des droits de Thomme. Elle frappe le clergé , la noblesse, le roi, parce qu elle ne peut tolérer aucune personne au-dessus de rhumanité. Elle ouvre toutes les carrières au manant , parce qu'elle ne peut reconnaître que la supériorité de la probité et du génie. Elle dispose de la paix et de la guerre , des armées , de la diplomatie , parce qu elle entame le vieil édifice de l'Europe chrétienne par la propagande, de la vérité, de la vie et de la justice. Les chefs de la révolution ne sont que les disciples de ' Voltaire et de Rousseau. Mirabeau tient à Voltaire, il sent la vie nouvelle, il veut qu elle organise les intérêts; il veut « que la révolution se développe pour le bonheur de la France. ,^ Malheureusement l'intérêt veut jouir-: il est timide , le jour dju danger il transige. Mirabeau se ralliefà la cour, comme Voltaire se ralliait aux rois. Il fallait à la révolution d'autres chefs : les Girondins se présentent. Tous voltaîriens , ils croient à la force de la vérité ; ils espèreut des conversions promptes à Trutérieur , des victoires faciles à l'extérieur. Ils se trompent : les lumières sans la moralité ne servent qu'à raffiner la corruption; les hommes habiles •prennent le masque du civisme , ils organis.ent la Waste trahison de la cour, des nobles et du clergé. Dès lors la Gironde cède, comme Voltaire, à l'impulsion de l'intérêt; elle se rallie à la cour, elle conspire. Il faut d'autres chefs à la France. Voici Robespierre, le disciple de Rousseau. Robespierre ne croit ni aux conversions subites, ni à la force de la vérité livrée à elle seule. Il sait que l'on ne peut confier la caisse de la liberté aux hommes intéressés à la combattre. Il exerce la dictature de la justice. Il dénonce les capacités corrompues, les intérêts qui conspirent , la tolérance. qui trahit , la modération qui protège les criminels. Il sacrifie le voltairianisme , qui enraye la révolution avec la Gironde et Danton ; il sacrifie le voltairianisme, qui exagère la révo-
lutioD par Hébert et Fabre d'E{;Iautine, en imposant la vérité de vive force.
Toutes les idées de la révolution sur la propriété, sur là famille, sur TÉtat, sur l'éducation nationale, relèvent direc* tement de Voltaire ou de Rousseau, t; ujours flottantes entre les deux formes de la vérité et de la justice, de la liberté et de Tégalité, du calcul et de la foi. Ce nouveau monde d*idéejs aboutit à une nouvelle religion. Et ici encore la révolution hésite entre deux formes distinctes, le culte de la Raison et le culte de TÉire suprême : lu première vrappelle Voltaire, lautre Rousseau. La première adore la vérité, la raisoD sous la forme la plus attrayante de la vie; la seconde se prosterne devant réternelle justice qui gouverne l^s mondes. Tout entier, ce mouvement à deux formes, toujours contradictoire, toujours harmonique comme Tintérêt et la justice, se développe dans un monde qui nest plus chrétien, dans le monde de Locke, où Thomme décide de sa propre destinée.
La guerre entre la religion et la philosophie a été trop longue ,» trop sanglante pour qu'une conciliation soit possible. Ceux qui la tentent méconnaissent la philosophie et la religion. Des hommes que riiiqx>sturc conseille n'ont rien à nous apprendre, nous préférons Tennemi lui-même* Le christianisme se meurt, il a le droit de compter ses^ blessures. Consultons-le si nous avons des doutea sur notre foi. Que dit-il ? Tous les théologiens déclarent que la Renaissance a été un scandale , (|ue le cartésianisme les déconsidérait par un horrible criticisme, que Locke fondait une école d'impies, que le xviii^ siècle a été un sacrilège continuel , que la révolution a consommé le crime des philosophes. Que dit le christianisme pour se défendre? Invoque-t-il saint Thomas ou Duns Scott? il accuse la raison , il la déclare scepti(|ue ; il combat par le doute universel, par un criticisme effréné ; il prétend démontrer que, sans l'autorité d'un chef et d un livre sacré, la société se dissout. Le boudhisme pourrait-il se défendre autrement?
Qu'on oppose aux théologiens l'orthodoxie personnelle de Locke ou de Descarte^, la modération des philosophes : ils répondront que Locke et Descartes pouvaient se tromper sur leur propre philosophie, et qu'aujourd'hui que la méprise est impossible, Terreur serait volontaire. Les disciples ont perfectionné la doctrine des maîtres, les hommes d'actibn ont réalisé la doctrine des disciples ^ on ne peut plus se tromper, on ne peut que tromper. Tel est l'avis des théologiens, tel est aussi le nôtre. Mefions-nous donc de ces conciliateurs qui arrivent trop tard; œéSons-nous des hommes qui s'attachent par calcul à ce mot de christianisme pour nous montrer la réalisation du christianisme dans la révolution fratiçai^e. Ne désertons pas nos autels, ne renions pas nos apôtres. Si le christianisme a annoncé la fraternité du genre humain, il a identifié ce principe avec des erreurs qui le faussent entièrement. La religion n'est pas un système de morale, abstraite, mais un ensemble de dogmes. Il ne s'agit plus d'être frères en Jésus-Christ, il s'agit d'être frères dans la vérité, qui organise la fraternité dans TÉtat et dans l'humanité. Il ne s'agit pas de savoir jsi le Chrisi; a été tin sag/e , si le christianisme a été nécessaire à l'éducd^tion^ utile à la destinée de l'humanité : il s'agit de savoir si la tradition de Moïse est surnaturelle, si Dieu s'est incarné , si l'Evangile nous ïachète, si l'Église dispose du règne de la grâce. Il n'y a pas un principe chrétien qui ne soit un obstacle pour l'intelligence; il n'y a pas un obstacle qui ne puisse devenir une arme pour le privilège , un prétexte pour l'autorité, et, en définitive, unft tyrannie pour le peuple. Qu'on admette le christianisme, la raison ser^ suspecte, on ajournera ses réclamations ;« la liberté sera ajournée, la superstition se représentera : la France ne sera plus le peuple de Voltaire et de Rousseau , le peuple qui résistait seul à l'Europe, parce que seul il était libre.
12 PREMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARllS.