CHAPITRE n
C'est Napoléon qui organisa la première réaction Aè la philosophie officielle. En combattant la république, il devait bâillonner la philosophie et l'expulser du gouvernement : il n hésita pas. La réaction se réalisa moitié par la violence, moitié par la ruse. Par la violence , Napoléon imposa le silence aux hommes et aux philosophes de la révolution. Les premiers siégeaient au tribunat , les seconds à l'Académie des sciences morales. Napoléon supprima le tribunat et l'Académie des sciences morales. La ruse suggérait à Napoléon Tidée du concordat et successivement la fondation de l'université.
La Convention avait réclamé une éducation nationale pour fonder la religion de la république. Napoléon ne voulait ni les mœurs de la république ni celles de la monarchie, ni la religion de la révolution ni celle des rois, et il fonda l'université pour régner sans jdées. On substitua au projet de la Convention un projet antérieur de Talleyrand: on le confia à Fontanes, le lettré de l'empereur. Le diplomate le plus corrompu de l'Europe et l'homme le plus servile de l'empire se trouvèrent ainsi chargés de veiller sur la pensée de la jeunesse française.
En fondant l'université , Napoléon lui dit : k Marchez comme le monde, sans bruit, exi silence. » Le grand comédien parodiait le Créateur. Marcher en silence, c'était marcher sans idées , sans lutte , comme un simple bureau d'administration. On exploita l'enseignement classique , on fevorisa les connaissances spéciales : les faveurs furent prodiguées aiyt spécialités; quant à la philosophie et à la •rehgion, on les réduisit à l'alternative de se taire ou de célébrer l'empereur.
Sincère ou menteuse , la philosophie donne toujours le
PREMIÈRE Apparition des philosophes salariés. 13
secret de ceux qui gouvernent. La philosophie de lenipire résuma ]e mouvement impérial. Ce mouvement fut une dernière victoire ren^portée par VoUaire sur Rousseau. Le jour où la patrie ne fut plus en danger', Voltaire renversait Tinquisition de Robespierre, Voltaire donnait la dictature au soldat qui avait sauvé la patrie. La dictature de Napoléon se fondait sur la vérité^ sur Fin térét public , sur le génie du dictateur, sur une mission tout extérieure et mécanique. Par Napoléon , Fhabileté personnelle régnait d'après la vieille théorie girondine : nouvel Atlas , Napoléon supportait seul le poids du monde. Ici Findividu croit à sa ■force, à la force du secret; sa vertu, c'est la gloire, c'est-àdire la conscience morale livrée • au hasard , transportée hors de nous-mêmes dans l'opinion , dans la renommée. Son dévouement est le dévouement du soldat , et il éclate par intervalles, au moment du combat, sans s'enquérir de la justice du combat. La vie toute seule explique donc Napoléon : son mobile est l'intérêt, et l'intérêt marche vite à la guerre. De là les coups d'État, l'empire. Voltaire ménage la vérité, puis il respecte l'Église, puis il se sacrifie sans le savoir : Fapostasie est complète. Quel est Fapostat? Voltaire lui;même : car Napoléon est toujours Fhomme de la révolution; il doit toujours combattre les ennemis de Mirabeau, de la Gironde, de Danton, de Robespierre; le feux Gharlemagne a toujours contre lui l'aristocratie ralliée à l'Angleterre, les rois ralliés à l'empereur, le clergé guidé par Rome. L'idolâtrie européenne ne cesse de se révolter contre Fhomme qui se fonde sur la vérité , bien qu'il la cache, bien qu'il la nie. Que sera donc la philosophie de l'empire? Elle sera Voltaire, moins Voltaire, quelque chose qui ressemble au néant. Hostile à la révolution et à l'Église, file accepte Locke ^t proscrit les disciples de ce philosophe; elle professe l'idéologie et méprise les idéologues; elle est orthodoxe sans être chrétienne.
A la suite de Locke^ la philosophie officielle ramenait toutes les idées au principe de la sensation. C'était là le
principe du xvm* siècle. Par Torigine des idées, on rejetait toutes les notions qui ne pouvaient être vérifiées par la sensation : la dialectique des idées sensibles fermait laccès. du monde des esprits; elle condamnait l'intelligence à s'attacher à la terre, elle rappelait à Thoinme qu'il n'est que le premier des s^nimaux. Aucune religion , aucun principe ne pouvait tenir devant la dialectique de la sensation. Locke le pressentait. En niant les idées innées, disait-il ^^ j€ coupe court h la /^ares^e , j'impose un travail à Tesprit, je renverse le veau (tor. Le veau d'or tomba : c'était le trône et l'autel. Lea hommes du xviii^ siècle tenaient donc à nier les idées innées, ils les niaiem de propos délibéré; ils coupaient les ailes à l'intelligence, de crainte qu'elle ne s'envolât dans le passé pour retonoil^er aux pieds de l'Église. La philosophie impériale oublia l'esprit, et s'attacha à la lettre de l'idéologie de Locke. M. Laromiguière, le représentant de la philosophie universitaire , veilla sur le problème de l'origine des idées : le palladium était gardé ; le feiî sacré brûlait , il n'éclairait personne.
Sous la restauration, la philosophie ofBcielle entra dans une nouvelle phase ; la réaction du silence se trouva 4out à coup dépassée à v^^on tour par un adversaire inattendu , M. Royer-Collard..Le nouveau professeur n'était que l'écho d'une voix que personne n'avait entendue. Le docteur Reid avait disserté pendant toute sa vie contre Locke dans une chaire de l'université d'Edimbourg. M. Royer - Collard le résuma/ lui donna ime seconde vie, et le tourna contre le palladium de la révolution française. Oublions Reid : la bataille de Waterloo^ donnait un sens nouveau à Timporiation de M. Royer*Co1lard.
Il y a deux problèmes distincts chez L€)cke : le problème de Torigine des idées et le problème du rapport de la sensation avec le inonde. Par le premier problème, on demande quelle est l'origine des idées; si les idées sont acquises, si elles sont innées; si c'est la nature, si c'est la liaison qui nous les donne. En d'autres termes, on demande s'il y a un
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verbe dans l'esprit; si ce verbe nous élève au-dessus de la nature , s'il nous transporte dans le monde de la religion. Locke nie les idées innées: suivant lui^ le monde des esprits est imaginaire, le verbe est une erreur. Dans le second problème sur les rapports de la sensation avec le monde , il ne s'agit plus de$ idées générales, il s'agit de démontrer les chçses extérieures. Comment peut-on les connaître ? Pourquoi croyons-nous fi leur existence ? Pourquoi les affirmons-nous ? Ici l'importance de Locke disparaît, le démolisseur avait concentré son attention sur le^ premier problème. Quant au monde sensible, Locke se borne à dire que sans les yeux , sans les mains, on ne pourrait ni le voir, ni le toucher. Il est si loin de vouloir le démontrer , qu'il renoncerait , dit -il , à discuter avec des hommes qui Jui demanderaient des preuves pour démontrer que nous ne vivons pas dans un rêve.
Par une manœuvre habile, M. RoyerCollard substitue le problème métaphysique au problème religieux^ il demande à Locke ce qu'il ne donne pas, il affecte de ne pas voir ce qu'il donne. Fort de l'équivoque, M. Royer*Collard accable l'idéologie comme une théorie insensée, comme un préjugé scolastique. La polémique du royaliste était audacieuse. Vous, disait-'il à Locke et'à ses disciples, ennemis des idées innées, vous tombez encore sans le savoir dans le préjugé des idées. Vous croyez au monde purce que votre idée sensible vous Iç prouve, parce que votre sensation vous le révèle et parce qu'elle en est l'image fidèle^ Ces idées, ces sensations, ces images du monde, rie sont qu'un dernier vertige de la théorie surannée des idées. L'idée , pour* suivait M. Royer-Collard , détruit le monde: innée ou acquise, sensation ou image, elle est folle et sceptiique. Les idées spnt en vous. Pouvez-vous sortir de vou§-mêmes pour vérifier si elles correspondent aux choses? Pouvez-vous comparer vos idées avec la nature dpnt elles offrent le portrait ? Toujours enfermés en vous-mêmes , vous ne pouvez pas même savoir s'il y a des choses qui correspondent à vos idées.
Jadis on se représentait les idées comme des iàntômes qui se détachent des objets extérieurs pour pénétrer dans notre esprit,et y placer les notions du monde extérieur. Descartes a détruit ces fantômes, il n'a gardé que les idées innées; et, en niant les fantômes, les disciples, plus conséquents que le maître, déclaraient que la nature n'existe pas, qu'il n y a que le monde des esprits attesté par les idées innées. Locke a détruit Tidée innée, il la remplacée parTidée sensible; il a voulu substituer le monde matériel au monde spirituel. Qvelle en a été la conséquence? Son diiciple D. Hume nous la donne : il ne croit pas au monde des esprits et il détruit le monde matériel; il- nous apprend que Tunivers est tout entier dans nos sensations. Les maîtres se trompaient, les disciples étaient fous.
Il fallait que le catholicisme fût la religion domirmnte, pour que la Sorbonne pût s'engager avec sécurité dans Téquivoque de cette polémique. L'idéologie de Locke détruisait le christianisme ; elle rendait impossible le monde des esprits , des anges , de Dieu. Toute l'Allemagne la discutait au point de vue de, Voltaire. M. Boyer-Collard exigeait qu'elle démontrât la nature, et lui demandait un compte sévère du moi et du non-moi. L'idéologie de Locke était révolutionnaire , elle exigeait la vérification de toutes les pensées par les faits naturels : M. Royer-CoUard la prenait pour une image matérielle des choses, il la considérait comme un portrait des objets extérieurs. L'idée sensible, en se généralisant, expliquait toutes nos pensées les plus élevées et les plus vulgaires : M. Royer-Collard disait qu'elle veut les expliquer parce qu'elle est un fantôme ^qui sort des objets extérieurs pour venir à nous. L'histoire des idées sensibles, à travers tous les accidents de l'ignorance et de l'erreur, engendre les religions ; elle fausse les gouvernements , elle dénature l'homme. M. Royer-Collard critique avec amertume le voyage imaginaire de Tidéeimage qui sort des objets, traverse nos organes, et arrive au cerveau pour nous donner la connaissance des choses
qui nous entourent. Enfin Tidéologie de Locke était la philosophie du bon sens; Voltaire s'en emparait. Elle était nécessaire pour propager le sens commun, disait-il, cette chose si rare. M. Royer-Collard attribuait à l'idéologie la perte du sens commun, et il bafouait la philosophie tout entière. Suivant lui, l'idée s'est glissée dans la philosophie pour satisfaire l'excessive ambition des philosophes. Tous les hommes croient à l'existence du monde, c'est là une vérité ' de sens commun : on doit l'accepter comme uœ vérité première, et, au contraire, -les philosophes ont voulu l'expliquer. Pour l'expliquer, ils ont été réduits à imaginer des hypothèses , l'hypothèse a créé l'idée , et l'idée type, image, fantôme ou sensation, a fait reposer l'existence du monde sur une simple supposition des philosophes. Tant que l'hypothèse dure, la philosophie est une erreur ;^quand l'hypothèse s'écroule, les philosophes déclarent, que le monde a disparu : c'est là un cas de folie. La Sorbonne finissait ainsi par accuser dé folie les philosophes, qui avaient accusé la folie des religions.
Le dogme que venait proposer le philosophe du gouvernement était au niveau de sa critique. On n'explique pas, disait-il, l'existence du monde, on l'accepte. L'esprit rapporte nos sensations d'une manière immédiate, instinctive et. irrésistible- à des causes, c'est-a-dire à des objets extérieurs. La perception , voilà toute la philosophie de M. Royer- Collard. Pourquoi y a-t-il des choses extérieures? Nous les percevons. Nous croyons à la distinction du bien et du mal , et c'est la perception qui nous la donne^ dès que nous regardons les actions des êtres libres et intelligents ; nous croyons à la beauté , au sublime , et c'est encore la perception qui nous montre le beau et le sublime. D'après M. Royer-Collard , la perception explique tout.
Mettons cette doctrine en présence du bon sens, nous en verrons toute la portée.