LE VOLTAIRIEN ET LE PHILOSOPHE
LE VOLTAIRIEN
Quelle est la vérité que vous venez nous annoncer?
LE PHILOSOPHE
J'anéantis votre sensation, qui est sceptique et corruptrice, et désormais nous expliquerons tout par la perception.
LE VOLTAIRIEN
En quoi consiste la perception?
LE PHILOSOPHE
Elle se compose de cinq éléments. Ce sont : l^Tobjet qui doit être devant nous; 2** Tirapression de l'objet sur les sens ; 3^ la transmission de Timpression au cerveau ; ii** l'impression qui s'y transforme en sensation; 5<> enfin la perception, qui nous transporte hors de nous pour nous faire connaître l'objet. Locke ne connaissait que la sensation. Vous comprenez la supériorité de la perception !
LE VOLTAIRIEN
La perception, dites-vous, se compose de cinq éléments : le premier, c'est l'objet qui est devant nous. Qui nous dit que l'objet doit être devant nous?
LE PHILOSOPHE
Vous voyez bien que si cette table n'était pas là, vous ne pourriez la percevoir.
LE VOLTAIRIEN
Votre remarque est spirituelle ; mais je demande quelle est la faculté qui me montre qu'un objet est nécessaire à la perception de cet objet, que la table est nécessaire à la perception de la table?
LE PHILOSOPHE
c'est la perception .
LE VOLTAIRIEN
En second lieu, qui nous dit que cette table doive faire
PRRMIÈRE APPAftlTIOM DES PHILOSOPHES SALARIÉS. 19
une impression sur mes sens pour que la perception se réalise? -
LE PHILOSOPHE
Vous comprenez que si la table était derrière un mur vous ne sauriez la percevoir.
LE VOLTAIRIEN
Vous êtes subtil; mais je ne tiens qu*à connaître le moyen, la faculté par laquelle vous découvrez la nécessité de l'impression pour que Ton puisse percevoir les objet?
C'est la perception.
LE VOLTAIRIEN
Vous avez dit que le troisième élément de la perception, c'est la transmission de l'impression au cerveau. Qui vous dit que cette transmission ait lieu?
LE PHILOSOPHE
L'expérience : si je vous coupe les nerfs du bras , votre bras cesse de sentir ; toute communication avec le dehors est interceptée.
LE VOLTAIRIEN
Vous êtes savant; naais qui vous apprend la nécessité des nerfs pour cette communicatioa?
LE PHILOSOPHE
Je la perçois.
LE VOLTAIRIEN
C'est donc la perception. Donc la perception se compose de trois fois la perception , plus , de la sensation qui a lieu d^ns le cerveau, et enfin delà perception, qui est toujours la perception. Il me semble qu'au lieu de cinq éléments vous auriez pu en compter deux : 1° la sensation, qui est en nous; 2 la perception, qui la rapporte à une cause. extérieure.
LE PHILOSOPHE
Soit. Toujours est-il que notre perception nous transporte hors de nous , le scepticisme est détruit.
LE VOLTAÏRIEN.
En êtes-vous bien sûr? Votre perception n'est que la perception de Locke sous une autre forme, elle n'a pas plus de valeur que la sensation. Au fond votre chef, M. Royer- Collard, est aussi sceptique que David Hume sans avoir le mérite de ce philosophe. David Hume dit : Je crois au monde parce que je le vois ; M. Royer-Collard dit : Je crois au monde parce que je le perçois. David Hume dit : La sensation m'impose une croyance indémontrable; M. Royer- CoUard dit : La perception m'impose une croyance que je ne puis pas démontrer. L'impossibilité de démontrer la sensation , poursuit David Hume , m'impose le doute sur l'univers tout entier; l'impossibilité de démontrer la perception, poursuit M. RoyerCcUard , m'oblige de prêter une foi absolue à l'existence de l'univers. Ma vision , conclut David Hume, peut me tromper, quoique la nature me force de croire ; ma perception, conclut M. Royer-Collahd , est infaillible, parce que la nature me commande de croire. Le point de départ est le même, les deux conséquences sont opposées. Qui a raison? David Hume, qui se souvient du point de départ : il appelle sensation ce que M. Royer-CoUard appelle perception. Comme la sensation, la perception est en nous; comme la sensation, elle est irrésistible et ne peut se démontrer. Entre les deux hommes, il n'y a donc qu'une différence. David Hume mesure la portée de sa donnée, sa philosophie le pousse à voir un peu plus loin que ses yeux, et, au moment où sa vue se trouble, il avoue son ignorance. M. Royer-Collard ne veut pas regarder au loin, et il plaisante ceux qui lui montrent son ignorance. David Hume lui dit : Vous ne sortez jamais de vous-même. W. Royer-Collard le réfute, en lui répondant qu'il a fait une excellente promenade et qu'il va rentrer chez lui. Quel est le philosophe? A la Sorbonne, c'est M. Royer-Collard ; pour nous , c'est David Hume , qui écrivait deux traités , l'un sur la religion naturelle , l'autre sur l'histoire naturelle de la religion.
LE PHILOSOPHE
Vous ne pourriez pous contester le mérite d avoir analysé la perception mieux que Locke et David Hume.
LE VOLTAÏRIEN.
Je vous le contieste : Locke et David Hume n'analysaient pas la perception, vous l'avez mal analysée. Ecrivez-moi une proposition qui renferme une perception , je vous montrerai par-devant notaire qu'avec vos cinq éléments de la perception, vous n êtes qu a moitié chemin de votre analyse. Prenons un exemple.
LE PHILOSOPHE
Cet arbre existe. Voilà une perception.
LE VOLTAÏRIEN,
Elle se compose de deux élémeyits : V Yarbre, c'est-à-dire le fait, la sensation, le phénomène sensible; 2** Vexistence, c'est-à-dirje l'idée, le genre, le verbe, que vous avez complètement oublié en dénombrant les éléments delà perception. Admettez-vous les idéejs? les niez-vous?
LE PHILOSOPHE
Vous savez que le mérite de notre école est d'avoir exterminé le préjugé des idées, qui survivait dans l'école de Locke (vol. H, p. 378, trad. fr.)
L5 VOLTAIRIEK.
Donc VOUS niez les idées innées. Que pensez-vous des catégories d'Aristote?
LE PHILOSOPHE
Je les admets toutes , et il y en a bien d'autres : Je propose de compléter le catalogue cCAristotc en y ajoutant un magni' fique et cœtera (vol. I, p. 140).
LE VOLTAÏRIEN.
Donc vous admettez les idées. Estimez-vous Platon, qui les a annoncées le premier?
LE PHILOSOPHE
Nous le considérons comme un fou, à cause, de sa caverne, de ses fantômes et de son soleil.
22 PfiEMlÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALARIAS.
LE VOLTAIRIEN
Donc vous niez les idées. Que pensez-vous du beau y du bien, du sublime?
LE PHILOSOPHE
Je les perçois.
LE VOLTAIRIEN
Donc vous admettez les idées. Groyez*vous que la généralisation précède le jugement, ou que le jugement précède la généralisation?
LE PHILOSOPHE
C'est là, le problème de la poule et de l'œuf. On ne peut généraliser qu'après avoir affirmé la notion que Ton généralise. D'un autre côté, laffirmation est un jugement qui suppose un attribut, c est-à-dire une idée généralisée d'avance. Le problème est insoluble (vol. V, p. 16).
LE VOLTAIRIEN
Donc vous niez les idées innées; car si vous Içs admettiez, le jugement trouverait en nous des attributs innés, il précéderait la généralisation. Que pensez-vous des axiomes ?
LE PHILOSOPHE
Cliaque science a ses axiomes qui sont innés.
LE VOLTAIRIEN
Donc vous admettez les idées que vous avez niées trois fois, comme saint Pierre. Vous ressemblez au docteur Reid, qui n'osait ni affirmer ni nier le Verbe divin.
La théorie de la perception se réfute par elle-même. Il est certain que la perception se réduit à un jugement; elle s'exprime donc par la proposition : dans la proposition , il y a deux éléments, un attribut et un sujet, un verbe et un fait, une idée et une sensation. M. Royer-Collard a combattu les idées et les sensations ; il les a accusées de condjuire au scepticisme. Ne s'est-il pas aperçu qu'il a accusé d*avance les deux éléments de la perception? N'a-t-il pas vu qu'il a refuté lui-même son pro|)re Jj^stème? L'idée est en nous , elle est donc sceptique ; la seiisation est encore en nous, elle est sceptique à son tour. Par l'idée innée.
PKEMIÈRE APPARITION DES PHILOSOPHES SALAAIÉS. 2 S
M. Royer-Collard condamne au scepticisme Descartes et ses disciples ; par la sensation, ilcondarane au scepticisme Locke et ses disciples. N est-il pas miraculeux que M. Royer-Collard ait découvert une véritë assurée dans la perception qui réunis^ sait les objets de ses plaisanteries, Tidée et la sensation? Supposons que la perception soit infaillible, puisque la Sorbonne Va dit; le doute renaît sans la permission de la Sorbonne, au sein même de la perception. C'est que 1^ contradiction envahit le monde, elle met aux prises le fini et Tinfini, Tétre et le non-»étre et tous les contraires sur tous les points de la création. Si le monde est éternel, il nous offre la contradiction d'une série infinie de causes finies ; s'il est créé par Dieu , nous avons la contradiction d'un Dieu infini et d'un monde fini. Le temps est éternel, et cependant le moment actuel le divise en deux infinis: l'espace n'a pas de limités, et cependant le lieu que j'occupe le limite. Tout change, tout s'altère, tout passe, et l'altération est contradictoire; par elle les choses cessent d'être ce qu'elles sont, elles violent les lois de fidentité, elles sont en opposition avec les premiers axiomes de la logique. S'il y a des genres comme l'homme, l'animal, ils sont en même temps dans tous les individus qu'ils embrassent; l'homme est dans tous les hommes, l'animal dans tous les animaux : le genre finit par être un çt multiple. S'il n'y a pas de genres, si l'individu est seul, comment expliquer cette illusion du genre et les. sciences qui se développent par les genres? La contradiction est universelle^ infinie ; elle est permanente dans l'esprit de l'homme, condamné à concevoir en même temps le mal et le bien, les lumières et les ténèbres, la force et 1^ faiblesse, sans que jamais on puisse se soustraire au règQQ de la discorde qui crée tous les êtres. Et la vie est enoportée par cette contradiction , le vice et la vertu s'y tiennent par un lien absurde et indissoluble. Devant Dieu 1&. vie est-elle une tragédie? Ëst*elle une comédie satanique? Est-elle un drame qui aurait commencé ici-bas pour finir dans le ciel? La perception est muette ou absurde.
2U PRË^lÈHË APPAKITION DES PHILOSOPHES SALARIÉS.
Nous avons vu que la perception aous impose d'avance l'obligation de tomber d'accord avec le sens commun. Nous avons vu qu elle proscrit les plus grandes pensées de la philosophie, et qu'elle accuse de folie la philosophie du bon sens. Unicuique suiim : rendons la théorie du sens commun à son inventeur, le R. P. Buffier, de l'ordre de Jésus. Il l'annonce dans son cours par les Principes nouveaux et simples pour former le langage ^ f esprit et le cœur. C'est Reid luimême qui le cite. Puisque la théorie du sens commun est appuyée par l'autorité du père Buffier, acceptons-la , nous ne saurions lui résister. Ici encore, nous jouons de malheur ; plus on cherclie le sens commun , moins on le trouve. M. Royer-Collard , Reid, toutes lès publications de l'école écossaise ne le définissent pas. Où est le sens commun? Il n'est pas dans nos facultés ni dans leur développement naturel : à ce titre, toutes les opinions, les vraies et les fausses, seraient également dans le sens commun. Il n'est pas non plus la perception. Reid l'avoue, la perception est immédiate, elle est antérieure à tout raisonnement: c'est la connaissance de l'idiot qui regarde les objets qui l'entourent; elle ne peut ni détruire aucune erreur, ni vérifier aucune opinion. Le sens commun n'est pas encore dans l'intelligence des masses, qui crée les religions ; il n'y a pas un seul axiome qui n'ait été violé par les dogmes universellement acceptés, pendant des siècles, chez les peuples les plus barbares et les plus civilisés. L'unité et la trinité de Dieu, l'Eucharistie sous les deux espèces, une foule de mystères chrétiens, bouddhistes, brahmaniques, païens, montrent que le sens commun est poussé à s'abjurer et à se renier. Il n'est pas plus chez les peuples que chez les philosophes. En quoi consiste donc le sens, commun? Il n'est pas dans les facultés , il n'est pas dans l'intuition des choses , il n'est pas dans l'intelUgepce des peuples, il n'est pas chez les philosophes les plus célèbres ; Reid ne l'a pas défini : je crains de ne pas le trouver. Quelque part Reid nous dit que le sens commun distingue la folie delà saine raison: soit.
Comment sépare-t-il raliénation mentale de la saine raison? Quel est le moment fatal qui sépare Terreur de la folie? Comment découvre-t-on ce moment? Il n'y a pas chezReid ni chez tous ses disciples une ligne qui nous éclaire sur ce problème, Tun des plus élevés de îa science. Évidemment la théorie du sens commun n'a été qu'un piège tendu à la« philosophie pour l'arrêter dans sa marche : Reid la proposait par timidité, M. Royer-Collard la proposait à dessein. Elle nous présentait les hommes du xvm^ siècle comme les disciples absurdes d'un maître égaré, et la Sorbonne s'emparait de la théorie du sens commun pour préparer l'accusation de folie dont on, accable depuis trente ans tous les hommes qui continuent la révolution de Voltaire et dé Rousseau. C'est ainsi que la philosophie officielle a organisé sa première réaction. Peut-être les théories étaient-elles plus cpupàbles que les hommes. J'accuserai peu, si l'oU' veut, M. Royer-Collard, et je respecterai M. Laromiguière ; cependant j'affirme que, sous l'empire, on enseigna Tidéologie en supprimant ses conséquences. J'ajoute que M. Royer- Collard, royaliste de naissance, en attjaquant la théorie de Locke, combattait d'une manière détournée, par les procédés scientifiques de l'école écossaise , tous les ennemis "vivants de la royauté restaurée.