CHAPITRE ni
£ia Réaction de l'Éclectisme.
La Sorbonne s'était chargée de confisquer le sens commun au profit du gouvernement. La tâche était rude. Reid ne pouvait résister à la révolution, à Voltaire, aux idées nouvelles. Il fallait redoubler d'efforts, la Sorbonne avait besoin d'un homme assez habile pour renouveler son abatjour : cet homme fut M. Victor Cousin ; labat-jour fut l'éclectisme.
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M. Cousin est né dans rutiiversité; on ne lui connaît pas dautre famille, et il lui porte une affection de moine. ^11 en chérit les grades, les titres, les dignités; il en vénère la hiérarchie, le grec et le latin. L'esprit ne manque pas à M. Cousin, toutefois la pédanterie de Técole fait le fond xleson caractère. Il s en moque et il y tient; il l'impose par malice et il en est dupe par entrain; il estime les idées incendiaires et il les étouffe avec plaisir. Ce contraste de malice et de .pédanterie fait l'imprévu de ses saillies : il nous donnera le secret de sa philosophie.
Élève, protégé , suppléant de M. Royer-Collard , M. Cousin était nourri dans les sages doctrines de Reid : il adorait la perception; la sainte ardeur avec laquelle il réfut^itla sensation édifiait déjà la Sorbonne. Du jour M. Cousin ouvrit au hasard la Critique de la raison pure^ de Kant : ce fut le jour qui décida de son bonheur. C'est que le nouveau professeur Venait de découvrir chez Kant une mine d'or, un véritable trésor d'argumentations pour accabler la philosophie de Locke. Kant avait revendiqué définitivement les idées innées vingt ans avant que Royer-Collard prit la parole sans trouver une conclusion. Voici le verdict de Kant qui clôt le débat sur les idées innées et acquises.
Y a-t-il des idées innées? Oui, d'après Kant, il y a des idées innées. Les sensations sont variables et finies : parmi nos idées, il y a des notions nécessaires et universelles; la nécessité et Tuniversalité sont des caractères qu'on ne peut attribuer à la sensibilité. Il y a donc des idées innées : le temps, l'espace, la substance, la cause, Dieu, notions éternelles et infinies, et partant inaccessibles à la sensation. La nature, loin de nous donner ces idées , les suppose sans cesse. Pouvons-nous percevoir le mouvement sans suppo* ser le temps? Pouvons-nous regarder les corps sans supposer l'espace? Tout objet ne suppose-t-il pas une substance? Tout phénomène ne se présente-t-il pas comme l'effet d'une cause? La nature ne nous est donnée qu'à la condition des idées.
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CJn second problème se piésente^à Rant. Les idées, ces ailes de rintelligence, peuvent-elles nous transporter dans une région supérieure à la nature physique? Oui, répond Kant, les idées peuvent nous transporter sur le terrain des religions. On ne saurait en douter. Qu'cm jette un regard sur Ihistoire de la philosophie : les philosophes parlent de Tâme, deFesprit^deDieu, du temps, de l'espace, de Tinfini. Â quoi tiennent ces connaissances, si ce n'est à des jugements suggérés par des idées innées et supérieures à la sensation? Qu'on jette un regard sur l'histoire de l'humanité : elle ne s'explique que par les religions, et ce sont les idées qui créent les religions pour résoudre les problèmes sur Dieu, la création , la liberté, la Providence : problème9 qui dépassent tous l'expérience.
On devine le parli que M. Cousin pouvait tirer de la théorie de Kant : la théorie était nette, et catégorique. L'Ai* lemagne l'admirait; les femmes mêmes la connaissaient ^ en France, par madame de Staël; il ne restait qu'à l'introduire à ia Sorbonne , qui était seule à l'ignorer. Son plan fut bien-* tôt arrêté. H se proposa d'accabler Locke et tous les philosophes du xvin* siècle par le système de Kant. Pour donner de l'éclat à l'entreprise, il traduisit Platon, l'homme des idées innées, l'ennemi des sophistes , auxquels M. Coii^ sin comparait charitablement les philosophes de la révolu* tion. La restauration devait applaudir, la théologie devait approuver l'entreprise de sa bonne sœur, la philosophie officielle. D'un autre côté, les libéraux pouvaient'iU blâmer une discussion philosophique? Kant les forçaH au silence.
Par malheur, le verdict de Kant sur les idées ne se réduit pas à deux points. Après avoir affirmé qu'il y a des idées , et que les idées nous transportent au delà du monde sen* sible , le philosophe allemand se pose deux nouvelles questions , qu'un professeur sage et modéré aurait prudemment dissimulées.
La suggestion , se demande Kant, par laquelle les idées nous transportent au delà de ce monde, est-«lle légitime? Ici
Kant répond négativement. Suivant lui, les idées sont^écessaires et universelles ; l'universalité et la nécessité nous forcent à soumettre tous les phénomènes à l'empire des idées; elles nous condamnent à supposer au corps la condition de l'espace , au mouvement celle du temps; elles nous font supposer une substance dans tout objet, une cause à tout efFet. Mais, au moment ou nous abandonnons le terrain de l'expérience pour nous livrer à la suggestion des idées, nous tombons dans d'inévitables contradictions. La dialectique transcendantdle est condamnée à Terreur. Kant analyse l'illusion dialectique, et il la démasque par la lutte des deux termes opposés du fini et de l'infini. Il montre que le temps et l'espace sont finis et infinis; que la nature en subissant la condition du temps et de l'espace, en subit les contradictions; que ces contradictions se représentent sous une nouvelle forme en opposant la nature à Dieu. C'est pourquoi la philosophie se développe à travers de fausses antithèses, qui ne lui permettent de croire ni au monde ni au néant, ni à Dieu ni à la nature, ni à la grâce nia la liberté, ni à la Providence ni à la fatalité. C'est pourquoi la philosophie athée ou religieuse se développe par une discussion continuelle, où la vérité se dérobe sans cesse à la pensée , éternellement étrangère à l'objet qu'elle prétend affirmer. Où est donc la vérité, d'après Kant? Dans le phénomène, dans l'apparence sensible ou idéale. Il n'y a de vrai, pour Kant, que le monde de Locke ou de David Hume, rieft de plus. Kant a rendu à l'intelligence les ailes de l'idée , mais il lui a ôté l'air au delà de ce monde.
La religion est perdue ; de là un dernier problème : quelle sera la règle de nos actions? La justice, répond Kant: la fatalité du jugement nous fait croire à la nature, la fatalité delà vie nous fait croire à là justice. La critique détruit tout. La justice nous commande d'accepter les dogmes que la critique rejette. La justice nous fait croire à notre liberté, bien qu'elle soit en contradiction avec la loi des causes et des effets; la justice replace Dieu sur son trône,- bien qu'il
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soit en contradiction avec le inonde; la justice nous fait affirmer notre chute, bien qu'elle soit inexplicable; elle . ^
demande une rédemption , quoiqu'elle soit impossible. La justice invoque la grâce, elle c^^nise TÉglise, elle relève tous les dogmes du christiani^^^^en que, devant la critique, ils ne soient que des illu^^^^^nscendan taies. D'après Kant, la religion de la justicese réalise sans cesse; ses progrès expliquent tous lesj^^^^de Thistoire, et elle tend à réunir tous^^|Sft|£S^H^Re confédération universelle. Un jour l^^^^^^Eme renouvelé choisira dans chaque État les hom^^^H|>ius dignes, et, ^n les associant, il formera l'Église mHffelle et véritablement ^j|plique. Ç)
Les deux premières questions de KanWlaient inôffen- . sives et orthodoxes : les deux dernières étaient plus que voltairiennes. Locke^ie les idées parce qu'il les redoute, Kant les admet parce qu'il les a vaincues > l'école de Locke nie le Verbe, de crainte du cnristianijsme ; Kant admet fe Verbe, parce qu'il domine le christianisme. L'idéologie de Locke attaque le christianisme gar le dehors; elle lui oppose la nature, des documents historiques, des faits. L'Église échappait à la caftistrophe, protégée par le principe invisible des idées. Kaut attaque le christianisme sur son propre terrain ; il lui arrache le Verbe, il lui enlève le Christ. Étonnée , la savante Allemagne se grogpait autour de Kant : k. Critique de la raison pure était l'évangile d'une nouvelle révolution philosophique ; elle disposait du Christ. A la voix de Kaut, les croyances dijprotestantisme se dissolvaient pour devenir une science dans les systèmes de- Fichte, de Schellingje Hegel, tous fidèles àJ^^f^, à la contradiction de Hdée^^alée par Kant, au principe quâ>^^\ rédemption doit être notre œuvre, et que la révçlution èsj: l'aurore naissante de la rédemption naturelle.
M. Cousid, trop heureux de réfuter Locke par Kant, ne voulait nullement suivre le philosophe de Kœnigsberg. Autant valait exposer Babœuf .en pleine Sorbonne. Si l'idéologie de Lqcke renfermait le germ^ de la mfjfeution
politique, Tidéologie de Kant était le principe de la révolu- ^*" tion sociale. D'après Kant, c'est la raison qui gouverne le
monde; ce ne sont pas les petites causes qui expliquent les grands eflfets ; Thistoire n^es^ms une comédie, les religions ne sont pas des folies j^^Bises, les révolutions ne marchent pat au hasard, fil^^ffi^chent vers une^glise naturelie et universelle. C'est à la réalisation de cette Église que travaille le socialisme : il n^^^^lus le passé comme Voltaire; il y voit le progrès d^^Himit^yBj^xhe le règne de la vérité ef^de la justice. Le soci^HBn^K'arréte pas aux négations de Lodke, aux démolmHHBRiues : elles Q laissent debouLjp^tyraonie du capital ; engraissent passer
l'anarchie de IsTKre .concurrence; elles soumettent Tintelligence à la richesse, la vertu à la propriété, elles réduisent la ^ justiceà TabsQnc^ de toute justice. liefliristianisme sacrifiait l'homme au prêtre ; la révolution politique sacrifie le pauvre au riche. Le socialisme attaque donc en même temps le christianisme et la révolution, Terreur etl'anarchie, les préjugés et la démolition. Fourier et Saint-Simon, se trouvant seuls, proposaient leurs théories tfux ministres de Napoléon, de la restauration, aux hommes de tous les partis : leur intention très arrêtée était de supprimer à jamais toute révolution. Ils combattaient la révolution comme Kant combattait Locke. Kant attaquait le priiïcipe, ils attaquaient les conséquences. Kant redoublait le mouvement réyé^lutionnaire dans le monde des idées; ils le redoublaient dans la ' région des intérêts.
M. Cousin se fit une^loire et un devoir de mépriser ces théories. Ajlffis^avoir pillé Kant co ntre Locke, il tourna Xoqtre Kanitot/tes les batteries de l^^^rcej^iop et du sens commun. Les arguments les plus surannés, les7)rQuves les mieux réfutées, tout lui sembla utile pour rendre l'université inaccessible à la nouvelle révolution. C'est ainsi qu'en combattant Locke par Kant et Kant par Reid, M. Cousin arrangea une sorte de philosophie qu'il appela éclectique, parç^/||4i^ile étaii un choix de toutes les opinions les plus
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orthodoxes. Ennemi de Locke, il combattait cette idéologie de la sensibilité persécutée par Napoléon, exécrée par la restauration; ennemi de Kant, il g^uerroyait contre des impiétés paradoxales et effrayantes, qui contenaient en germe une seconde révolution.
Une double réaction : telle fut la pensée de Téclectisme. Id. Cousin a eu le mérite de la continuer sans fléchir un instant. Les jésuites ont pu le faire suspendre sans lui arra^cher un mol qui pût le compromettre; le libéralisme a pu Tnpplaudir sans jamais le séduire. Ses leçons, ses ouvrages, ses théories, ses commentaires, tout chez lui a été inspiré parla pensée d'étouffer les principes de deux philosophies libératrices. Si Ton oublie Tidée de la double réaction, M. Cousin ne pourrait plus être expliqué ; de même que si Ion oublie le principe de la double révolution , toute la philosophie, depuis la Renaissance, n offriraitplus aucun sens.