CHAPITRE IV
La méthode de l'Éclectlitiiie.
L^artifice de Téclectisme se montre dans la forme même des ouvrages de M. Cousin. Ces ouvrages sont toujours des réfutations, des précis historiques, des commentaires, des, fragments ou des préfaces. M. Cousin se cache constamment derrière quelque philosophe qu'il traduit, qu'il combat ou qu'il commente. Il ne se montre jamais de front, jamais il n'imprime un tiaité. Tout penseur qui conçoit fortement une théorie éprouve le besoin de l'expliquer sous la forme de traité, (jui appUque directement sa pensée à tous les problèmes. Aristote, Platon, Locke, Kant,Jes vrais philosophes se présentent avec des traités. Nul doute qu'il y aurait cruauté à demander à M. Cousin des livres comme V Essai sur Ventendement humain, ou la Critique de la raison pure. Cependant nous pouvons lui faire l'honneur
de le comparer au père Buffier, qui avait sa pensée, et qui nous a donné le Traité pour forma' le langage y t esprit et le cœur, M. Cousin a senti le besoin de ne s'expliquer par aucun livre dogmatique. Pour découvrir sa pensée, il faut la chercher au bout d'une réfutation, au milieu d'une discussion; il faut au moins la dégager de l'érudition qui l'étouffe. Ce n'est pas que M. Cousin soit obscur , il est trop clair; il se répète sans cesse; il expHque les choses les plus évidentes avec une opiniâtreté qui décourage; il ne nous fait grâce d'aucun détail. Mais sa théorie, sans le clinquant des citations, des grands noms qu'il cite ou qu'il combat, ne lui aurait donné aucun succès et n'aurait jamais caché la marche oblique de l'éclectisme.
Si M. Cousin se montre de profil, notre intérêt est de le regarder en face; nous examinerons son système, abstraction faite de la forme ^u'il a donnée à ses livres.
Quelle est la méthode de l'éclectisme? C'est M. Coqsiii lui-même qui nous engage à lui adresser cette question. Il insiste sur l'importance de la méthode. Suivant lui, le moindre vice au début suffit pour altérer la philosophie tout entière. Quelle est donc la méthode de M. Cousin? Nous ne le savons pas, parce que M. Cousin l'ignore lui-même. La philosophie moderne a mis en présence les'deux méthodes de Bacon et de Descarteé, également fortes et complètement opposées. L'école écossaise adoptait la méthode de Bacon : disciple de M. Royer-CoUard, M. Cousin commence par suivre Bacon eh réfutant Descartes. «C'est Descartes, » disait-il en 1815, qui imprima à la philosophie ce caractère » systématique et audacieux qu i la j eta d'abord dans une direc- » tion sceptique (1). » Dans la suite, M. Cousin reste encore fidèle à Bacon, et il lui rend un hommage éclatant dans la préface des Fiagmenis philosophiques^ qu'il imprimait en 1826. Laissons-le parler lui-même : « Le sage et judicieux » Locke, dit-il, se réfugia le premier dans la psychologie
(i) Cours de i8i5-i82o, vol. l", leçon d'ouverture.
» contre les erreurs, alors irrésistibles, du transcenda nta- » lisme (cartésien); et, dès la fin du xviii* siècle, l'Europe » eut une analyse dé Fentendement qui portait déjà quel* »ques caractères de la méthode indiquée par Bacon dans le » siècle précédent. Je ne dis pas que l'analyse psychologi- »que n ait jamais été soupçonnée avant Bacon, ni pratiquée » avant Locke ; je sais qu'il n'y a ni méthode ni théorie envtièrement nouvelles dans l'histoire de l'esprit humain, et » que, chez les modernes et chez les anciens, dans Deiscartes » et dans Aristote, il y a d'assez beaux exemples, et même » des modèles partiels d'analyse psychologique. Mais quand » on néglige les exceptions particulières, il me semble que vl'on peut dire avec exactitude que Bacon est le pre- » mier qui ait proclamé les lois de la méthode psychologique, »et Locke le premier qui les ait suivies (1).» Voilà un texte décisif; la déclaration est formelle: malheureusement M. Cousin, ^ plus tard , sans changer de système, voulut être cartésien à tout prix. « C'est à Descartes, disait-il » en 1845, que nous empruntonsla méthode empreinte dans » toutes les pages de ces cinq volumes : » les cinq volumes de ses premiers cours (2). Ailleurs, c'est la même profession de foi : « C'est à Descartes, disait-il, que la philosophie » doit cette méthode, sans laquelle il n'y a pas dé salut pour » elle. En effet, comment procède Descartes? Il rejette pro^ » visoirement toutes les idées qu'il a reçues jusque-là sans »les contrôler, décidé de n'admettre que celles dont il a » reconnu la valeur (3). » Les Fragments cartésiens, que M. Cousin publiait en 18/i/i, ne sont (|u'une apologie continuelle delà méthode cartésienne. Je pourrais remplir vingt pages, si je voulais rapporter des citations , d'ailleurs inutiles, pour confirH^ l'adhésion de M. Cousin à la méthode cartésienne. ^i
L'éclectisme était achevé, et M. Cousin l'attribuait da~
(i) Frag , philos., i** ëdit.,' i8a6, préface, pag. lxxvi. (a) Cours de i8i5-i830, vol. I, avertissement, paff. x-xi. (3) Cours de 1817, vol. IT, pag. 5.
Ih LA MÉTHODE DE l'ÉCLECTISME.
bord à BacoD, ensuite à Descartes. Pourquoi ces revirements? Jeune, M. Cousin croyait encore Bacon inoffensif : bientôt Bacon, le guide de Locke, le rnaitre de Voltaire , te précurseur de la révolution, embarrassa M. Ctmsini et, arrivé au pouvoir, il jugea prudent d attribuer Téclectisme à la méthode cartésienne. Descartes semblait plus orthodoxe : il avait eu pour disciples Bossuet, Fénelon, iiiVe foule d*évéques et de cardinaux ; le nonl de Desoârtes pouvait co)> cilier la philosophie éclectique avec TÉglise, la cour et {es dévots*
M. Cousin s'est efforcé de masquer sa contradtctimi. En réimprimant ses cours de 1815 à 1620 , il assure que son hostilité pour la méthode cartésienne n a été qUe TerrelFr momentanée de sa première jeunesse; il affirme que Terreur à été rectifiée dès les pretoières leçons de 1817. « Les » vues, dit-il, sur le rôle sceptique de Descartes, dans la phia losophie , ont été désavouées et abandonmées par nous » dès cette année (181 5), au bout de quelques leçons, comme » on peut le voir à la page 24, et dans la leçon VI, pàge27 , 9 OÙ la vraie pensée de Descartes est rétablie et défen* n due{l). » Notre déférence pour le chef de Téciectisme ne doit pas nous empêcher de regaixler la date de la publication des prétendu js coors cartésiens de 1815 à 1820. C'est en 1845 quils ont été imprimés chez Hachette , par les soins de M. Cousin, devenu ainsi son éditeur et son propre historien. Sans toucher anjond, dit-il, fl apoii, corrigé, perfectionné les leçons. Or, parmi les perfectionnements il y a celui de les avoir falsifiées, «pour faire croiï-e à Torthodoxie cartésienne qu'il affichait à la Chambre des pairs. La falsification est évidente. Qu'on lise la frréface des Fragnients philosophiques Ae 1826. € est J^le meilleur morceau qui soit sorti de la plume de M. (S3k\n : il y réstnwe Téclectisme; tontes les questions y sont posées et résolues, et toutes les solutions sont attribuées au mérite de la mé-
(i) Vol. T, pag. 9, noie.
LA MÉTIÏODE Dfe LÉCtECtlSME. 55
thode baconietine. Là l'éclectisme est dicté par la vraie méthode de Bacon suivie j)ar le sage et judicieux Locke : coipmedt se fait-il donc que récleciisme soit empreint de la méthode cartésienne , hors de laquelle il ny à point de salut pour la philosophie ? On le voit, M. Cousin a proclamé Bacou par routine, Descartes par calcul , et il a couronné son revirement d'opinion par une falsification.
Les deux méthodes de Bacon et Descartes ne sauriaiettt être plus opposées. Bacon prêche l'observation ; Descartes est à la recherche de la certitude. Bacou étudie les faits ; Descartes les dédaigne et considèi-e 'conitnié faux tout ce qui n est pas absolumient certain. D après Bacon , la natuiMe est le livre de Thomme; d'après Descartes, la science est ailleurs '/les mathématiques seules nous»en donnent Tîmage. L étude de la nature conduit Bacon à l'action ; Descartfes conduit à la contemplation; Les disciples de Bacon sont d abord des physiciens , eiksuite des savants, enfin des révolutionnaires ; lés disciples de Descartes sont des métapkysiciens, des faiseurs de systèmes, comme Malebrahche, Spin )'sa ta Leibnitz. Les deux génies ont ouvert deux voies opposées : Téclectisme aurait-il concilié îa contradiction des deux çiéthodes ? Elle est inévitable comme la lutte du contingent et de l'absolu^ du changement et de l'immobilité, de la différence et de l'identité, de la nature et de la logique. Tous les phénomènes sont tour à tour vrais ou faux, suivant qu'on les analyse d'après l'observation baconienne oit d'après le criticisme cartésien. Pour Bacon , la géométrie du monde divin de Descartes est un monstre ; suivant le criticisme cartésien, Ja nature se développe par l'absurde, témoin Mallebranche et Leibnitz^ qui la créent par la raison.
On ne trouve de méthode, ou plutôt on ne trouve de repos qu'en abordant franchement la contradiction elle-même. Ne le dissimulons pas, elle existe; comprimée sur un point, elle éclate sur tous les autres points, elle force les philosophes à errer de système en système , c'est-à-dire à tomber de contradiction en contradiction. Puisqu'il est impossible de
vaincre rantioomie, le premier précepte de la méthode sera celui qui en donne la formule. Elle se réduit à lopposition de la nature et de la logique considérée dans la triple forme de Tidenlité, de Téquation et du syllogisme. La logique détruit le monde tout entier; elle nous défend de Taffirmer, de le nier , de rester en nous, de sortir de nous. Elle défend aux choses dedevenir , de périr, de se transformer.: c'est elle qui défend à Socrate de naître et de mourir. Elle veut que tout objet reste éternellement le même, absolument unique. Fuyons donc la logique, elle est folie; soumettoosnous à la révélation ; que la révélation naturelle soit acceptée comme un fait. Ne cherchons pas à la dominer, à l'expliquer, elle est impossible et absurde; mais elle paraît, donc elle est. La formule de la contradiction est donc le précepte négatif de la méthode; la formule de la révélation, où l'être s'identifie avec le paraître, donne le précepte positif. La logique doit obéir au fait ; elle ne doit être que l'instrument des phénomènes, la servante de la révélation. En présence de la révélation contradictoire, fille des contraires , objet d'une discorde sans fin , nous devons dire comme Tertulien : Credo quia absurdum. Là où la révélation manque, le doute doit être absolu. Descartes et Bacon ne se concilient, si Ton peut se servir de cette expression, qu'à la condition de donner d'abord libre carrière au criticisme, pour faire acte ensuite d'aveugle soumission à la nature. Descartes a commencé le criticisme. Bacon la soumission. Au fond , la méthode de^. Cousin n'est que celle de Beid^ la méthode psychologique, espèce de monstre intermédiaire entre les deux méthodes opposées de Bacon et de Descartes. A la suite de Beid, M. Cousin prêche l'observation du moi ; il veut qu'avant tout la philosophie se fonde sur les faits intérieurs, sur les phénomènes de la conscience. La révélation naturelle est double : elle nous montre d'un côté les choses , de l'autre les pensées , hors de nous le monde, en nous des croyances. M. Cousin veut que la philosophie . commence par observer 'nos pensées et nos croyances.
Ul.
Pourquoi choisir les pensées, les croyances, plutôt que les ch'oses et le monde? Pourquoi préférer le moi au non-moi , la conscience aux objets extérieurs? M. Cousin répondra que le monde extérieur dépend de ma pensée, que son existence est à la merci de mon jugement. Soit : voilà un raisonnement critique et tout à fait cartésien; il jette le doute sur la nature, et Bacon ne manquerait pas de répliquer : Ma personne, ma pensée, ma conscience, ne supposent-elles pas l'existence des choses extérieures? Tout médit que je suis une partie du monde, que le monde est la condition de mon existence, que ma pensée ne serait pas sHl n'y avait pas les objets qu'elle affirme. Pourquoi donc ne pas débuter par la nature? Pourquoi observer d abord les idées de substance, de cause, de temps, d'espace, au lieu d'observer préalablement la substance, la cause, le temps et l'espace? L'observation psychologique n'est pas baconienne, elle n'est pas cartésienne; elle suppose toute la méfiance du criticisme pour le monde extérieur, et une fois engagé dans l'observation intérieure, M, Cousin se trouvera pris à toutes les souricières du criticisme.
Les contradictions ne tardent pas à surprendre M. Cousin. Qu'observe-t-il? La conscience. Qui l'observe? C'est le moi. Qu'est-ce que le moi? C'est encore la conscience. Voilà ^nc la conscience qui observe la conscience. Peutelle s'observer elle-même? La conscience (jst tout entière dans ses manifestations : c'est ma joie, ma douleur, ma pensée, ma ^nsation; ôtez ces phénomènes, je disparais, je ne sais plus que j'existe. Comment la conscience pourraitelle se séparer de ses phénomènes pour s'observer? Évidemment le moi qui observe ses phénomènes , c'est le vide qui regarde le plein ; si, au contraire, ce sont les phénomènes, c'est-à-dire la pensée, qui observent le moi, c'est le plein qui regarde le vide. M. Cousin tombe dans ce cercle vicieux avec tout l'attjrail de ses procédés scientifiques. Il se débat. « La conscience, dit-il, n'est pas une faculté spéciale qui » aperçoit d'un côté ce qui se passe de Fautre. Il n'y a pas
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» une scène isolée où set passedt les événements de ta vie » intellectuelle^ et vis-à-vis de quelqu'un dans le parterre qui n t^ contemple. Ici^ pour ainsi dire, le parterre est sur Ja n scène 9 (1). A la bonne heure, le parterre est sur la scène ou ta scène dans le parterre: la confusion est complète. a 1(6 moi , conclut M, Cousin^ est lapparition de Tesprità » lui-même par une action redoublée en elle-même et re- » tournante elle-même, c'est-à-dire dans la conscience (2).» Voilà toujours la conscience qui sobser\'e, le plein qui regarde le vide ou le vide qui ref^arde le plein.
La critique est inexorable : la révélation naturelle peut seule nous sauver* Par elle, tout phénomène nous dit le rôle qu'il joue et la place qu'il occupe. Or la révélation naturelle nous montre ma pensée et la nature unies par des liens indissolubles. Ma pensée tombe toujours sur un objet qui lui est étranger, sur une chose, sur un souvenir; son affirmation ne tombe jamais sur elle-même. La pensée se déclare donc observatrice et la nature se déclare observée : que laufituresoitun objet matériel hors de moi, ou la vie en moi , elle est^oujours observée ; la pensée observe et affirme. Si ou supprime 1^ nature, la pensée est supprimée. M^ Cousin s^ttacbe à cette vérité mal comprise comme à une planche de salut, pour démontrer que la conscience peut S'observer elle-mêipe. Suivant lui, notre conscience seule ne s'aperçoit pas; il faut un obstacle, le choc du non-moi, pour que la réflexion revienne sur nous-méme, et c'est alors que la conscience observe la conscience. Avant le choc, elle nefeisait. pa3 grande attention à ses affaires : dans cet état, M. Cousin l'appelle spontanée. Après le choc, nous nous replions sur nous-méme, et la conscience s'observe à son aise : c'est ici la conscience que M. Cousin appelle réfléchie. Notre réponse est simple : la conscience spontanée ne s'observe pas elle-même, nous ne savons pas ce qu'elle est ; la conscience
(i)Fm5f. philos.^ pag. 217, (a) Ibid.
LA MÉTHODE D£ L ÉCLECTlftlIE. |§
réfléchie ne s'observe pas non plus, elle n'est que la pensée à la merci de ses ol^ets, p,9|;)[)|i]qp||; admettre cette conscience qui a besoin a un ctioc pour voir ce que le choc ne lui donne pas? La théprig est si étrange qu'elle étonne M. Cousin lui-même. « Est-il possible, dit-il, de découvrir » le spontané sous le réfléchi? En apparence, non. Nous » ne pouvons éclairer le point de vue spontané qu^en le dé- » truisânt. Il faudrait sentir ïe moi se déployant lui-même, » sans aucune impulsion extérieure, agissant par sa propre » vertu, mais agissant sans être commandé d'agir,* ne se » déterminant point encore, mais déterminant ses actes ou » ses pensées, se trouvant sans être cherché, s'aperceyant » sans se poser ; en un mot, spontané, mais non plus volon* » taivjë et libre. » M. Cousin a raison, on ne s'observe qu'à la condition de détruire l'objet de 1 observation , à la condition de devenir observé et non plus observateur. Pour nous, la conclusion est évidente : la conscience ne s'observe pas ; pour M. Cousin, la conclusion est opposée. « La spontanéité, » dit-il, redoublée en elle-même, c est laconscience naturelle, » conscience primitive, imn^édiate et pure : la liberté re- » doublée en elle-même , c'est 1^ réflexion ou la perception » médiate, négative et distinctive. » Voilà toujours les redoublements de la<;onsciencesur laconscience, de la liberté sur la liberté. Ni critique, ni observatrice, la méthode de Reid jette M. Cousin dans les pièges du criticisme qui le font tourner dans le cercle vicieux où le plein observe le vide , oti le vide observe le plein. Si, d'après M. Cousin, le moindre tncedans la méthode fausse la philosophie tout entière^ la méthode éckctiqiie nous conduira très loin.