LE PROFESSEUR ET L'IGTSQRAHT
LE PROFESSEUR
I^ous allons entrer dans le temple de la philosophie.
t'iGNORANt.
Je vous suivrai en vous cédant le pas.
LE PROFESSEUR
Noi^'s vous apprendrons à démontrer votre propre ei^stence.
LIGNORANT.
Je pe doute pas que vous n'en sachiez plus que mpi $ur mon moi.
LE PROFESSEUR
Je V.QUS persuaderai que vous existez réellement.
l'ignorant.
Je vous devrai mon existence, et, pour vous montrer toute ma déféreOcp , je supposerai quç j-ignore exister. Parlez, je vous écoute, autant qu'on peut écouter quand on n'existe pas. *
LE PROffESSEUfi.
Pen^ez-ygus?
LA SCIENCE DE M. COUSIN. kZ
MGNOBAKT.
Moi ? je n existe pas.
LE PROTESSBUR.
Mais enfin il reste de vous la pensée.
l'ignorant.
La pensée toute seule.
tE PROFESSEUR.
Elle suppose une cause.
l'ignorant. -^
Qui vous ledit?
LE PROFESSEUR
La pensée.
l'ignorant.
Dope la pei^sée dit que la pensée 8uppo3é une cause.
L£ PROFESSEUR
La cause suppose une substance.
l'ignorant.
Qui vous le dit?
LE PROFESSEUR
La pensée.
l'iqwopa«t.
Nous dirons donc que la pensée, à l'entendre, supposa une cause, laquelle,- à son tour^ Sfipposè une substance, toujours d'après la pensée.
LE PROFESSEUR
Il en résulte que vous existez. Vous pens^i^, Aq^c ypiis existez.
l'ignorant.
Non pas. La pensée est, et il &ut en conclure qu'elle existe; |a peiisée dit qu'elle supppsfi une leause , qui suppose une substance : supposer n'ast pas démontrisr^ lit je n'ai pas encore l'honneur de découvrir ôaon moi.
LE PAQFBSSEUfi.
Mais n'avez-vous pas tme volonté à vous qui constitue votre personne et qui émane du fond de votre mot?
LIGNORANT.
Oui, j ai une volonté, comme j'ai des pensées et des sensations; puis-je savoir d'où vient la volont'é? Elle ne me le dit pas; elle est la volonté, elle n'est pas le moi, elle ne le démontre pas. Tous les théologiens disent que Dieu dispose de notre volonté sans que nous le sachions ; il est possible que ma volonté ne soit pas à moi.
LE PROFESSEUR
Je vous démontrerai l'existence du non-moi.
l'ignorant.
A la bonne heure ; démontrez-moi le non-moi, ce sera plus instructif. Qu'est-ce que le non-moi ?
LE PROFESSEUR
C'est votre corps, c'est la nature, c'est le professeur qui VOUS parle, tout ce qui n'est pas vous.
l'ignorant.
Me permettez-vous d'exister ?
LE PROFESSEUR
Je vous le permets.
l'ignorant.
Mille mercis. Vous écouter sans exister, c'était fort gênant. Parlez.
LE PROFESSEUR. '
Pensez-vous?
l'ignorant.
Ob ! cette fois, je pense.
LE PROFESSEUR
Que pensez-vous ?
l'ignorant.
Pour vous dire franchement, je pense que vous existez. Vous le voyez, je vous doiine toutes facilités.
LE PROFESSEUR
Cette pensée doit avoir une cause?
l'ignorant.
Je vous l'accorde sans chicaner.
LE PROFESSEUR
La cause doit avoir une substance ?
l'ignorant.
La cause doit avoir une substance.
LE PROFESSEUR
Donc, ma substance est la cause de la pensée qui, chez vous, affirme mon existence : dpnc j existe réellement devant vous.
l'ignorant.
Non pas, s'il vous, plaît. Vous paraissez devant moi; cette apparition doit avoir une cause, une substance : soit. Où est cette substance ? En moi, ou hors de moi?
LE PROFESSEUR
Hors de vous. Je vous parle, je vous presse, je vous touche, je puis vous frapper ; donc vous n'êtes pas l'auteur de mpn apparition.
l'ignorant.
Mille fois les fantômes de mes rêves m'ont parlé , pressé, touché^ frappé, et cependant j'étais seule substance, seule cause, il n'y avait que moi.
LE PROFESSEUR
Mais VOUS croyez à mon existence?
l'ignorant.
Je croyais aussi à l'existence des fantômes qui paraissaient dans mes rêves.
LE PROFESSEUR
Mais VOUS croyez à la nature, vous ne pouvez pas ne pas y croire, et vos objections n'ont pas le sens commun
l'ignorant.
L'étrange plaisanterie! vous m'avez promis la science. Pour croire tout simplement à mes yeux, je n'avais pas besoin de vos démonstrations sur la pensée, la cause et la substance. Si je cherchais la science, c'est, que mon ignorance m'accablait. Je me disais à moi -même : a La nature est
&6 LA SCIENCE D£ M. COUSIIf. '
, en moi ou hors de moi : si elle est en moi , elle n'est pas la nature; si elle est hors de moi, je ne puis la connaître. Et je vous écoutais respectueusement, avec Tespoir de sortir de cette contradiction. Je savais parfaitement que je pense, mais je savais aussi que ma pensée ne touche jamais à son objet : elle affirme la cause, la substance, tout, mais elle reste étet*nellemeiit étrangère a ce qu elle affirmiâ; si étrangê^e que, si elle s'identifiait avec la chose affirmée, elle serait la chose et non pas la pensée. De là mes doutes, de là vos promesses. Les tene^vous? Avez-vous remarqué la forée dt% objectioM? Non. Je préfère donc Tignoranbe de Himie «t de Rint à )a science de l'éclectisme, v
Suivons M. Cousin quand il démontre l'existence de Dieu ; nous ferons de nouveaux progrès dans le temple de la philoaophie. M. Cousin prouve que Dieu existe piir les idées. Suivant lui, Dieu est le sujet, la substance des idées; il est la substance universelle qu'on perçoit, grâce à l'idée de substance; il est la raison universelle qu'on perçoit, grâce à Jaraison(|uin est pas notre itiison. Or, d après cette démonstration. Dieu est la substance absolue, illimitée, unique^ indivisible; en d'autres termes. Dieu, c'est TUn (1). Il en résulte du premier coup que tout est un, que la. substance du moi n'est pas une substance, que celle du non-moi n'est pas non plus une substance, et le célèbre pont par lequel on passe de là pensée au dioi et au tion-moi s'écroule derrière nous. Il ne reste plus que Dieu. On sort tellement de la psychologie, qu'on ne peut plus y rentrer.
Pour éviter cette conséquence , M. Oïusiti bppose à l'Un le multiple, à ta substance les phénotnèhes •, à l'infini le fini. En d'autres termes, d'après M. Cousiii, TUn et le uiul-
(i) « Toute 'substance est nécessairement absolue, et par conséquent » une ; car des sttbslanceâ relatives détruisent de fond en comble l'idée « même de subftiaiièe , et des «obstattces finies qui supposent au delii » d'elles «ne substance encore, à laquelle elles se rattachent, ressemblent M fort à des phénomènes. » Frag, philos.,, préface, pag. xxiii.
LA SCIENCE DE M. COUSIN. hl
tiple, riiuinuable et le changeant, ritivaiiable et le variable, rinfini etlefinUetiennent.en nous et hors de nous. En nous, parce que Tidée de substance est liée à des sensations ; hors de nous, parce que la substance divine tient à la nature. Id la conséquence ) c'est la contradiction dans les tertres, lantidoinie de Kant. M. Consin la voue : TUn 6t le muWple, la substance et lès phénomènes , Tinfini et le fini Sfé livreht un étemel cotnbat. De là, dit il , les systèmes opposés des éléates et des atoibistes, de Spinosa et de Locke, d&s panthéistes et des matérialistes. Que feire? M. Cousin sepose eh conciliateur, il combine Tinfini avec le fini par la découverte du rapport. Quel est le rapport du fini avec l'infini? L'éclectisme nous assuré que c est la cause. D après M. C^ousin, on ne voit la substance universelle que parce qu'elle a dés qualités, parce que ces qualités agissent sur nous, c'^ât-àdire, parce que la substance divine est cause étemelle. Donc, conclut M. Cousin, la causalité réunit le fini à Tittfini , lé nature à Dieu (1). La conciliation éclectique n'est qt^elé contradiction même du fini et de Tinfini, déguisée grossi^ie"ment par une substitution de nom. La cause, c'est la inout^ de la variété, c'est le principe de l'action , du changement, de la transformation ; c'est le multiple en puissatieé ; ta vie et la mort, la génération et la coiTuption s'y trouvant i-enfermées. Remplaçons les deux termes de l'infini et du fini par les deux termes de substance et de cause, nons aurons Ttln et le multiple, l'infini et le fini , l'immobilité et le inoéve^ ment toujours aux prises. S'il y a une substance iMDiversellie, aucune cause feie pourra engendrer des substances; s'il y a une cause, en multipliant les substances, elle détruit l'utMté de la siïbstance; s'ïl y a nne substance infinie, il n'y atita phàs de place pour la création; s*il y a une cause qui crée, Vinfini sera limité par la création.
La trinité de l'Un, du multiple et du rapport sentait trop l'hérésie: M. Cousin l'a écornée, contredite et oubliée; elle n'est pas restée dans le tabernacle de réclectisme. La sub*
(i) Voy. Nouveaux fragments : Zénom.