LE TRÔNE DE CÉSAR ET LA CEIATRE DE PIERRE
au premier ranf^ des vertus impériales. Trahi par Jes prétoriens, il brise leur pouvoir et, bientôt, Primus, premier officier de Vespasien, s'élève contre lui, et Rome, ensanglantée par les combats, voit s'entr'égorger dans ses mars les légions gauloises, illyriennes et germaines qui ne déposent leurs glaives que pour prendre la coupe de l'orgie.
Vitellius fuit avec son cuisinier et son boulanger. Il rentre dans son palais désert et, afiolé de peur, va se cacher dans la loge d'un portier où les chiens se précipitent sur lui et le mordent. Il se barricade avec le lit du portier mais les soldats arrivent, découvrent l'empereur et l'emmènent. Les mains liées derrière le dos, la corde au cou, les vêtements en lambeaux, les cheveux en désordre, Vitellius est traîné le long de la Via Sacra. On insulte sa face rouge de vin, son fort embonpoint, sa marche chancelante. On l'appelle incendiaire, gourmand, ivrogne, on l'accable d'ordures, on lui attache une épée sur la poitrine, la pointe sous le menton, pour l'obliger à lever la tête que la honte lui faisait baisser. Il voit ses statues renversées dont les inscriptions portaient qu'il était né pour le bonheur et la concorde des Romains. Enfin, après l'avoir accablé d'outrages et de tortures, on l'achève, on jette son cadavre dans le Tibre et sa tête est promenée au bout d'une pique. Il passait ainsi du triclinium à l'égoût.*
Pendant ce temps-là, le vent de la révolte bouleversait les provinces de l'empire et menaçait les frontières.
Enfin, Vespasien est proclamé empereur et le peuple romain applaudit, car il l'aimaitj sa main ferme saisit les rênes du pouvoir.
Mais, déjà, le trône des Césars voit s'élever lentement contre lui la ctiaire de Pierre, arche sainte qui contient l'espoir de l'Evangile et la rénovation du monde, et, déjà, la
(I) Chateaubriaad. Etudes historiques.
barque du pêcheur apparaît insubmersible sur les flots que soulève la tempête.
Partout s'affirme l'organisation de l'Eglise. Le monde entier reçoit des missionnaires apostoliques et la succession des évêques sur les grands sièges, relève de la chronologie et de l'histoire.
Déjà aussi, hélas I la prophétique et prévoyante parole^ du Christ se réahsait, et les flots de l'erreur et de l'hérésie commençaient à battre l'arche sainte du Testament nouveau dont Lin, successeur du glorieux Pierre, avait reçu les clefs et le commandement après que Simon le magicien fut foudroyé à la prière de Pierre et de Paul, alors qu'il essayait d'escalader le ciel, en un jour de satanique triomphe et d'audacieuse imposture ; les Ebion, les Ménandre se créaient des partisans d'erreur, dont les uns niaient l'éclatante divinité^ du Christ, les autres, prenaient parti pour un seul évangile à l'exclusion des trois autres ou opposaient l'un à l'autre, dans leur doctrine ou dans leurs actes, les deux illustres et saints apôtres Pierre et Paul ; ils ne comprenaient pas que la diflérence d'aspect de ces deux colonnes magistrales de l'Eglise chrétienne, avait été voulue par la Providence pour la solidité inébranlable de la foi et l'harmonie même de la révélation nouvelle.
Puis, c'était Cérinthe qui s'élevait, médiateur sans pouvoir et sans mandat pour un accord impossible et sans base des dissidents, inventant, pour les besoms de sa cause, d'absurdes compromis entre le mystère impénétrable du Dieu fait homme et la raison humame dont le seul rôle devait être d'adorer sans comprendre.
Toutefois, il faut le savoir, ces hérésies étaient nées hors de l'Eglise et propagées par des hommes qui n'avaient pas de réelle communion avec elle.
(1) • Je n« suis pas vena pour apporter la paix, mais la gaerre. *
LE TRÔNE Dli CÉSAR ET LA CHAIRE DE PIERRE.
Mais une autre erreur allait s'élever en eUe-même propagée par Nicolas dont la faute s'aggravait de sa qualité de diacre, ayant reçu les ordres sacrés, des mains mêmes des
apôlres.
Déjà, Pierre et Paul avaient engagé de terribles luttes contre ce poison subtil et ils avaient toujours eu grand soin de prémunir les fidèles contre les séductions possibles et trop
à craindre. .
Jude, autrement dit Thaddée, ' avait déjà pris soin de leur écrire une lettre mémorable» pleine de la plus pure doctrine et des plus saints conseils, et il avait envoyé cette lettre à Corinthe avec cinq légats nommés : Glaudius, Ephébe, Valérius, Vito et Fortunatus afin que, par leur zèle, leur prudence et leur sagesse, ils travaillassent à calmer les dissensions et à rétabUr dans cette église tourmentée, la tranquillité et la paix.
Cette lettre arriva à Corinthe, écrite après la mort de Néron et l'apaisement de la persécution, peu de temps avant le siège de Jérusalem.
Déjà, Pierre avait envoyé dans les Gaules des délégués apostoliques avec le titre d'évêques. Trophime était venu à Arles, Saul à Narbonne, Martial à Limoges, Austremome à Glermont, Gastien à Tours et Valère à Trêves.
Luc, le saint évangéiiste, avait porté la prédication de la Bon^e-Nouvelle, en Dalmatie, en Italie, et il était aussi venu en Gaule, en même temps que Crescent, disciple du grand Paul, et Philippe, le diacre, qui avait converti l'eunuque de la reine d'Ethiopie.
La Gaule méridionale avait vu Lazare et ses deux illustres sœurs, Marthe et Marie-Madeleine, lui annoncer Jésus-Ghrist, en compagnie de Maximin, un des soixante-
(1) s, Jude était appelé Thaddée ou Lebée,
(i) Rapponôe tout au long par Rohrbacher. Sist, Vniv. de l*Egl., t. n.
douze disciples que Jésus avait, jadis, choisis sur la montagne.
Et la Provence a conservé ces noms vénérés et glorieux, dans son cœur.
A Rome, Lin, le deuxième pape, et Glet, le troisième, poursuivaient activement l'organisation de la ville impériale, en quartiers ecclésiastiques, continuant ainsi et sur les mêmes bases, l'œuvre commencée par saint Pierre et que la prodigieuse activité du Prince des Apôtres avait déjà assise sur des fondements si solides.
Et, certes, Jésus bénissait, des splendeurs de son trône éternel, ces infatigables travailleurs de la vérité qui mettaient si bien en pratique l'ordre quil leur avait donné, en leur disant :
« Allez, enseignez toutes les nations! »
Des apôtres même de Jésus-Ghrist, la plupart étaient déjà morts à Rome ou en Judée ou dispersés dans les pays lointains.
L'un des plus illustres, le plus aimé, restait à peu près seul, comblé d'années, débordant de bonté et rayonnant de sagesse.
C'était Jean qui, pendant la Gène, avait reposé sur la poitrine du Sauveur, Jean qui, à la prière de l'Eglise universelle, venait d'écrire son évangile et dont la voix allait bientôt retentir, par ordre du Saint-Esprit, pour proclamer l'Apocalypse de Dieu.
l'anxiété de SCIIÉMOUKL BEN JOAKIM.
Quand le vieillard sortit de sa prière, il leva la tête, étonné du silence profond qui avait succédé au tumulte du combat.
Les Juifs étaient rentrés dans la ville dont ils avaient fermé soigneusement les portes; le calme étf^it rétabli sur les murailles oii quelques soldats, à peine, circulaient en montant la garde.
Rentrer dans Jérusalem ?
Schémouel-ben Joakim comprit bientôt qu'il n'y fallait pas songer.
Poursuivre son voyage à travers la campagne?
Il l'eut voulu mais, déjà, les Romains instruits par Téchec qu'ils venaient de subir, quoique de moindre importance, mobilisaient leurs forces et occupaient les alentours, enserrant la ville d'un cercle de fer, désormais infranchissable sans danger.
Sans perdre de temps, en efïet, les pionniers romains répandus dans les faubourgs, travaillaient déjà à aplanir tout l'espace qui s'étendait jusqu'aux murs de la ville.
Ils abattaient les clôtures et les haies qui fermaient les
jardins et les héritages, coupaient tous les arbres qui s'y rencontraient sans en excepter même ceux qui portaient du fruit.
Avec une activité sans pareille, ils remplissaient de tout ce que leurs mains pouvaient arracher, tout ce qui était creux, comblaient les fossés, taillaient les rochers, et, sans relâche, s'occupaient à égaliser tout ce qui se trouvait depuis Scopos jusqu'au sépulcre d'Hérode et l'étang des serpents, autrefois appelé Béthara,
Rien ne saurait donner une idée de l'activité déployée par les Romains, de la méthode et de l'art avec lesquels ils accomplissaient leurs travaux gigantesques, en peu de temps, grâce à une discipline sévère et à un nombre immense de travailleurs.
— J érusalem I s'écria alors le vieillard, quel sera donc l'horreur de ton sorti Les douleurs néfastes de Babylone vont-elles de nouveau fondre sur toi!... Pourquoi le Seigneur a-t-il retiré de toi son regard et d'oti vient que sa bonté paraît lasse et sa vengeance déchaînée?... Le jour des lamentations est donc arrivé! L'heure des deuils sanglants a donc sonné! Mais, ô Seigneur, toi qui n'a jamais châtié ton peuple, pour le maudire, mais seulement pour l'éprouver et rappeler à Israël la majesté de I'Eternel son Lieu, je ne suis pas de ceux qui croient que ces épreuves seront stériles et vames et j'espérerai toujours que, n'y eut-il ici que des ruines fumantes, ta gloire éternelle, ô Johah- ELomM, n'abandonnera point la terre de ta promesse et commuera à resplendir sur Sion rénovée!...
Cependant, il fallait prendre un parti ; placé entre deux dangers également grands, entre deux retraites également coupées et périlleuses, le vieillard qui s'était décidé à grand peine à quitter Jérusalem, pour attendre en paix, dans la campagne de Pella, que le temps des grands troubles lût passé, regardait d'un œil attristé son pauvre bagage
l'anxiété de sghémouel-ben-joakim. 63
bien iéger et si lourd, pourtant, pour ses débiles épaules.
Enfin, il parut prendre une héroïque résolution, après avoir soigneusement inspecté l'horizon. 11 remarqua que les troupes de César n'avaient point envahi la partie de la banlieue dont les vallées impénétrables renfermaient des rocs inaccessibles aux troupes et presque inabordables à des pas humains.
Résolument, après avoir chargé sur ses épaules sa misérable balle formée d'un sac en peau de chèvre contenant quelques bardes et de rares provisions de bouche, il se dirigea péniblement vers ces lieux désolés, sans espoir d'y pouvoir vivre, mais gardant, au moins, l'espérance d'y trouver un tombeau paisible loin du carnage et du sang, à l'abri du tumulte et de la fureur des hommes, si le Seigneur ne voulait pas accorder à sa vieillesse de revoir la paix refleurir un jour en Judée et la splendeur du culte briller de nouveau en Sion.
Le soleil s'était couché derrière les montagnes, et l'ombre du soir avait envahi la plaine et répandu son silence sur la ville et le camp des Romains dont les tentes apparaissaient, éclairées de loin en loin par des feux de bivouac qui faisaient briller par intermittences les casques des sentinelles.
Le vieillard marchait toujours.
Les sentiers écartés qu'il suivait étaient connus de lui seul et son pas incertain, tantôt en gravissait les pentes abruptes et périlleuses, tantôt en descendait les sinuosités capricieuses et rapides.
Le temps en temps, il côtoyait des abîmes où des pierres, en roulant, évoquaient de sinistres échos.
La plupart du temps, la roche nue ne présentait sur son flanc qu'efiritait le lent travail des âges, aucun signe de végétation.
Le loin en loin, quelques maigres dattiers dont le vent avaii apporté la semence, en un jour de tempête, inclinaient
leurs feuillages brûlés par un soleil de feu et dont une terre insuffisamment profonde ne pouvait alimenter la vie.
Enfin, la nuit avait presque parcouru la moitié de sa course lorsqu'il arriva sur un étroit plateau où l'on entendait des bruissements légers.
Il avait trouvé l'oasis qu'il cherchait.
Là croissaient quelques figuiers, parmi des nopals et des cnctus. Quelques dattiers ofïraient, à portée de la main, de lourdes grappes de fruits mûrs qui luisaient comme des grains d'ambre aux rayons de la lune, dont le disque d'argent se mirait dans une nappe d'eau claire, citerne naturelle que les pluies alimentaient et où les gypaètes venaient, parfois, se désaltérer et reposer leur vol tournoyant et fauve.
Un soupir profond sortit de la poitrine du vieillard. Il déposa son fardeau au bord de la citerne ; se jetant à genoux, il se couvrit la tête de son bras gauche, selon la coutume juive et il pria :
" Jéhovah est connu dans la Judée, son nom est grand dans Israël! Son tabernacle est dans Jérusalem et sa demeure est dans Sion !
» C'est là qu'il brisera les flèches, les arcs, les boucliers et les épées et qu'il fera cesser la guerre.
» Vous êtes grand et illustre, Seigneur, au-dessus des montagnes pleines de brigands.
» Votre colère, ô Dieu de Jacob ! frappera d'assoupissement ceux qui sont montés sur les chariots et sur les chevaux.
» Vous ferez entendre, du ciel, le bruit de votre jugement, vous vous lèverez pour sauver tous les humbles de la terre.
y» La rage de l'homme tournera à votre gloire et vous vous servirez, comme d'une arme, de ce qui lui servira de fureur.
» Que ceux qui entourent le sanctuaire du Seigneur lui apportent des présents, car il est le Dieu terrible qui fauche
Oui, seigneur, c'est là que Simon, l'un des chefs des factieux juifs qui désolent Jérusalem par la guerre civile, s'est retranché. (P. 37.)
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la vie des princes et fracasse les trônes des rois de la terre ! * » Ayant ainsi prié, il ouvrit son sac, étendit sur la terre une couverture en poil de chameau, cueillit des fruits aux branches penchées des palmiers et mangea ; puis, recueillant de l'eau claire dans une coupe de bois, il se désaltéra à longs traits.
Ayant ainsi fait, épuisé de fatigue, il s'enveloppa dans son manteau et s'endormit, bercé du doux espoir de trouver, le lendemain, en ce lieu silencieux et loin du tumulte des hommes, une grotte oii il pourrait vivre solitaire, comme les Assayas des rochers désolées de l'antique Engaddi.
(I) Psaume 75.