‹ Les pieds mauditsChapitre 18 sur 34 · AGONIE D ISRAËL · texte numérisé non relu

AGONIE D ISRAËL

Titus attendait, sous sa lenfe, le résultat de la mission de Josèphe.

Bientôt, celui-ci revint et, à son visage triste et bouleversé, encore baigné de larmes, le César comprit que son ambassadeur n'avait pas vu, malgré ses eflorts, le succès couronner son entreprise.

— Eh bien! lui demanda -t-ii, quelles nouvelles m'apportes-tu et serons-nous obligés de continuer la ifuerre?

— Hélas! César, répondit l'ancien gouverneur de Jotapat,* toute mon éloquence a été vaine et nul n'a voulu m'entendre parmi les factieux, quoique mes paroles aient rencontré une certaine sympathie dans le peuple.

— Je ferai donc !a guerre à ce peuple, jusqu'au bout, dit Titus; la rume la plus complète s'abattra sur cette ville; ils l'auront voulu! Insensés qui croient pouvoir triompher des armées de l'empire!...

« Une à une, leurs tours de marbre s'écrouleront ; pierre

(ly Jotajat, qu'il ne faut ]&& cunfocdre a ec Jo^apha:, éiail une viUe forte de la Juùce, doDt Josephe ava i «te gouverneur.

à pierre, leurs murs seront démolis ; leurs maisons et leurs palais seront rasés; le temple, seul, subsistera, car je conserverai cette merveille à l'empire. Malheureux peuple I peupie insensé ! le pain, lui-même, va lui manquer et il espère résister et triompher encore ! »

Le général romain savait ce qu'il disait. Les soldats de l'empire, avides de terminer cette campagne, se remirent au travail avec la plus féconde ardeur.

Ils avançaient sans cesse leurs plate-formes, construisaient des tours d'où ils pouvaient accabler de traits les assiégés, s'occupaient de parer aux coups de main fréquents des Juifs qui faisaient subitement contre eux de violentes sorties et châtiaient sévèrement tout factieux qui tombait entre leurs mains.

Toutes les collines environnant Jérusalem étaient hérissées de croix où les Romains attachaient les rebelles qui se laissaient prendre et la vue de ces supplices avait répandu dans Jérusalem une terreur sans nom.

On crucifia tant de prisonniers et de fuyards que, bientôt, on ne trouva plus ni bois pour faire des croix ni place pour les planter.

Le peuple frémissait de crainte et d'angoisses, mais les factieux redoublaient de morgue et d'insolence et employaient à insulter les Romains, Titus et Vespasien, du haut des remparts, tout le temps qu'ils ne passaient pas à attaquer ou à se défendre.

De jour en jour, la famine augmentait dans la ville et la fureur des factieux croissait avec elle.

Le blé était devenu tellement rare dans les magasins et les greniers publics épuisés, que l'on perquisitionnait dans les maisons dans l'espérance d'en découvrir une poignée pour laqueUe, après avoir tué, on se battait et que le plus fort mangeait, sur-le-champ, à belles dents.

On voyait des riches vendre tous leurs biens pour une simple mesure de froment.

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Les plus forts, dans les familles, arrachaient la nourriture à la bouche même des plus faibles.

Pour faire avouer à quelqu'un où il avait caché un maigre morceau de pain, il n'était pas de tourments qu'on n'inventât et, par les plus horribles cruautés, les factieux parvinrent à réunir, avec ces débris d'aliments variés, de quoi passer six jours.

Maintenant il n'était plus possible pour personne d'échapper à la mort.

Rester à Jérusalem, c'était mourir de la main des factieux, ou victime de la faim ou du siège ; essayer d'en sortir, c'était s'étendre volontairement sur la croix, car les soldats romains crucifiaient tous ceux qui parvenaient à s'échapper de la ville.

Malgré ces horreurs sans nom, les assiégés tenaient encore tête aux Romains, faisaient encore contre eux de furieuses sorties et ruinaient souvent leurs ouvrages avancés, soit par la mine qui en provoquait l'écroulement, ou par le feu qui détruisait les béliers et les catapultes.

Téméraires jusqu'à l'audace, ils allaient même, parfois, |[ttaquer les Romains jusque dans leur camp.

De son côté, l'activité romaine était prodigieuse. En troia jours les Romains parvinrent à entourer tout Jérusalem d'un mur fortifié par sept tours.*

Les matériaux commençaient à faire défaut à leurs pionniers.

Ce mur partait du camp des Assyriens ou Titus avait établi son quartier, et se continuait jusqu'à la nouvelle ville basse; après avoir traversé la vallée du Eadron il gagnait le mont des Oliviers qu'il enfermait, du côté du midi, jusqu'au rocher du Colombier ainsi que la colline qui dominait la vallée de Siloé ; il tournait ensuite vers l'Orient et

(1) JosèpLe. Guerre dês Juifs,

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descendait dans cette vallée, puis il gagnait le sépulcre du grand sacrificateur Ananus, environnait la montagne où, jadis, Pompée avait campé, retournait vers le couchant jusqu'au bourg d'Erebithon, enfermait le tombeau d'Hérode du côté de l'Orient pour se fermer ensuite à l'endroit où il avait commencé, formant ainsi un circuit de trente-neuf stades, et chacun des treize forts de ce mur avait dix stades de circonférence.

Tous les forts étaient gardés par des troupes qui passaient chaque nuit sous les armes.

Titus faisait, lui-même, la première ronde rie la nuit, Tibère Alexandre la seconde, et les commandants des légions la troisième.

Pendant ce temps-là, un silence de tombeau planait sur la ville entière et un horrible désespoir accablait le cœur des Juifs que, chaque jour, la faim décimait davantage.

Comme des spectres, ils erraient par les rues et les places, chancelants à chaque pas, sans force même pour enterrer les morts.

Pas une larme ne coulait de leurs yeux desséchés et nulle parole ne sortant de leurs lèvres livides et déjà bleuies par l'infect baiser de la mort !

Seuls les factieux continuaient leurs cruautés, alimentés encore par les derniers débris, fruits de leurs horribles pillages.

La corruption des cadavres abandonnés dans les rues ou remplissant les maisons était insupportable aux vivants.

Ne pouvant enterrer tous ces morts, on les jetait pardessus les murailles et les vallées en étaient pleines, excitant l'horreur des Romains et la pitié de Titus lorsqu'il visitait les forts.

Gomme si tant de cruautés et d'horreur n'étaient pas sufïisnntes, Titus apprit que des Syriens et des Arabes de son armée en exerçaient encore de plus atroces sur ceux qui s enfuyaient.

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Ils Jeur ouvraient le ventre pour y chercher l'or qu'ils avaient avalé pour l'emporter plus sûrement avec eux et le mettre à l'abri du pillage.

Le César, à cette nouvelle, assembla tous les chefs de ces troupes mercenaires :

— Quoi! s'écria-t-il, est-il donc possible qu'il se soit trouvé, parmi vos soldats, des hommes qui, plus cruels que les bêtes les plus féroces n'aient pas craint de commettre de si détestables crimes, dans l'espoir d'un gain incertam, et n'aient pas eu honte de s'enrichir d'une aussi exécrable façoni Quoi! les Arabes et les Syriens auront l'audace d'être à ce [)Oint inhumains et féroces, dans une guerre qui ne les regarde pas, et de rendre les Romains responsables, dans l'histoire, de pareilles énorraités!

Devant la juste colère du César, tous les chefs se taisaient.

— Si quelqu'un, poursuivit Titus, a l'audace, à l'avenir, malgré ma formelle réprobation, de commettre de nouveau un acte semblable, j'ordonne qu'il soit recherché avec soin et sévèrement puni.

Mais l'amour exécrable de l'or fut plus fort que la sage colère de Titus et les mêmes cruautés furent exercées en secret.

Les Juifs, seuls, le savaient et un horrible danger de plus se dressait devantiespas incertains deceux qui eussent voulu, en désespoir de cause, fuir encore et se rendre aux Romains.

Les Juifs, eux-mêmes, à qui l'or, en de semblables extrémité, ne pouvait plus être d'aucune utilité, pillaient et dépouillaient le temple du Seigneur, des richesses que les dons des rois étrangers y avaient accumulées, comme ils usaient, pour leurs besoins, de l'huile et du vin que les sacrificateurs conservaient dans les celliers du temple pour l'usage journalier des sacrifices.

— Je te fais grâce de la vie et te donne ta liberté, dit Titus à un transfuge de qualité qu'on venait d'amener devant lui.

mais, réponds à mes questions. Combien la famine a-t-elle tué de personnes, jusqu'à ce jour, en Jérusalem?

— Depuis le mois d'avril^ jusqu'aujourd'hui, lui répondit-il, on a emporté par la porte confiée à mon commandement, cent qumze mille huit cent quatre-vmgts corps, mais s'il fallait compter tous les morts qui sont passés par Içs autres portes ou qu'on a jetés par-dessus les murs, on arriverait au chiffre affreux de six cent mUle. On ne suffit plus à pouvoir les porter et on ne les compte plus.

— Avez-vous encore du froment?

— Le boisseau de froment, seigneur, coûtait un talent* au commencement du siège, mais, maintenant, il n'est plus possible d'en trouver, même au poids de l'or. Avant que votre mur fut construit, les malheureux sortaient de la ville, avec les plus grands risques, pour chercher de l'herbe, mais, depuis, ils en sont réduits à fouiller les égoûts pour y chercher les plus affreux détritus dont la seule vue soulève le plus horrible dégoût.

— Malheureuse ville! répétait Titus avec compassion, infortuné peuple !

(1) On était en juillet.

(2) Eaviroa hait francs de notre monnaie.

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