I.F CHEMIN DE ROMP
par ses rares qualités m-ilitaires, était le plus sûr gardien de leur honneur.
Les chrétiens eux-mêmes, à peine sortis des affreuses persécutions que la folie furieuse de Néron avait déchaînées sur eux, saluaient en Vespasien un homme juste et pacifique qui respecterait leurs droits.
Aussi, dans de tels sentiments, l'impatience était grande dans tous les rangs de la société, de saluer le nouvel empereur, et il n'était personne qui eut la patience d'attendre l'heure de son entrée dans la ville.
Une foule immense où toutes les classes étaient mêlées, se mit en marche pour aller à sa rencontre, dès qu'on apprit qu'il approchait de Rome.
Les femmes et les enfants eux-mêmes, se portaient à l'envi au-devant de ses pas, l'acclamant, dans les transports de la joie la plus frénétique, comme leur bienfaiteur, leur libérateur, le seul homme digne d'adjoindre à ses lauriers la couronne impériale.
Les fleurs jonchaient les routes de leurs pétales effeuillés ; les parfums, répandus ou brûlés à profusion, embaumaient l'air, de toutes parts, et la foule était si dense qu'à peme si l'empereur pouvait avancer dans ses rangs, pour aller au palais.
Il oârit des sacrifices aux dieux de la patrie, selon l'usage, pour rendre grâces au Giel de son heureux avènement au trône.
Et, dans toute la ville de Rome, on n'entendait que des chants de joie, on ne voyait que des festins et des gens radieux qui faisaient des vœux pour que le Giel conservât longtemps à l'empire un si grand prince, et fit régner après lui, ses enfants, avec le môme bonheur, ainsi que toute sa postérité.
Cependant, Titus, informé de ces événements par des lettres de son père, se réjouissait de tant de bonheur et hâtait si>n retour en Italie.
li lui fallait repasser par Jérusalem et, devant cette affreuse solitude, au lieu de se réjouir comme les implacables conquérants, il ne put que gémir avec une compassion profonde et une invincible tristesse, au souvenir des splendeurs antiques de cette superbe cité réduite, aujourd'hui, en cendres à peines refroidies.
Sur ces ruines, une volée de vautours tournoyaient; sous ces débris, il j avait encore d'immenses richesses que les Romains mettaient incessamment à jour, profitant des m lications de leurs prisonniers.
Titus, poursuivant son chemin vers l'Egypte, ne fit que passer à travers cette déplorable solitude; il emmenait avec lui les prisonniers qui devaient servir à son tnomphe, ainsi que Jean et Simon, les deux chefs des factieux qu'il enchaînerait à son char.
— Que disent les Acta diurna? demanda un Romain qui se promenait indoiemment sous les colonnades des portiques du Forum romanum.
— De grandes nouvelles! Notre César arrive aujourd'hui à Rome et triomphe demain Jamais on n'aura vu une pareille fête depuis Scipion l'africam.
— Bah! le divin Néron n'est pas si loin de nous!
— Néron n'était qu'un polichinelle et un saltimbanque, par Jupiter! mais Titus est un grand homme, il s'est couvert de gloire dans les plaines de la Judée et a pris cette ville de Juifs qui se croyait imprenable et que nous pensions trop facile à prendre.
« Il paraît que le spectacle de ces ruines est aussi lugubre que pittoresque. César rapporte d'immenses richesses et ramène des prisonniers en grand nombre, on ne saura qu'en faire, »
— Les esclaves ne seront pas chers, cette année, par Bacchus !
— Heureusement! la hausse de cette denrée était par trop forte, depuis quelque temps, vraiment. Kt de l'or ! il parait
qu'on en ramène des quantités tellement fabuleuses qu'il va perdre, dans les basiliques, la moitié de sa valeur, comme le fait s est déjà produit en Syrie.
— Etonnante campagne!
— Jupiter a protégé nos armes!
— Gloire à Jésus-Christ! dit un homme qui passait, drapé dans une chape de couleur sombre. Lui seul tient <între ses mains les destinées des nations !
— Que veut celui-ci? dit curieusement le premier interlocuteur.
— C'est un chrétien, contempteur de nos dieux! Ces gens-là ont toujours besoin de mêler leur mot à la conversation des autres, dit le second interlocuteur. Quand Néron les chassait comme des sangliers, ou les faisait transformer en chandelles de jardin, ils n'étaient pas aussi flers.
— En efïet, voilà des gens qui ont, j'imagine, de la chance que l'on ait à penser à autre chose qu'à leur peau, pour l'instant. Mais, bah! les plus beaux jours ont un lendemain et je ne serais pas étonné de les voir, bientôt, payer cher leurs insolences.
— Enfin, ces malheureux Juifs sont réduits au silence ! c'est un peuple fini?
— Je le crois! Nous allons être débarrassés de leur turbulence et de leurs émeutes. Ceux du Transtévère n'oseront plus sortir de leurs repaires.
— Notre César a fait preuve de magnifiques qualités dans la guerre; voilà un homme qui nous reposera des Néron, des Galba, des Vitellius, des Othon!
— Vale!.,,
— Salve/
Les deux amis se séparèrent pour aller, chacun à ses afiaires, ou, peut-être, à sa flânerie ou à ses plaisirs.
L'homme au manteau avait poursuivi son chemin vers le viens palricius.
Arrivé dans ce quartier aristocratique, il entra librement et sans se gêner dans une somptueuse demeure où de nombreuses autres personnes entraient en même temps que lui.
Il j était connu, car beaucoup d'entrés elles le saluaient en passant.
Il traversa le vestibule et l'atrium de la noble maison de Pudens où le sucesseur de Pierre logeait ostensiblement en ces jours de tranquillité relative pour l'Eglise.
Gomme il se dirigeait, par la colonnade intérieure, verS' cette salle tant de fois illustrée par la présence de Pierre, un jeune homme, vêtu d'une dalmatique, le salua :
— La paix soit avec toi, Justus, prêtre de Jésus-Christ I dit ce dernier avec déférence.
— Et avec ton esprit, Reparatus, diacre de la sainte Eglise ! répondit le prêtre. Tu connais les dernières nouvelles de Rome ?
— Dis-les moi.
— Volontiers; la prophétie de Notre-Seigneur Jésus- Christ est accomplie. Jérusalem n'est plus qu'un monceau de ruines, un amas de pierres informes les unes sur les autres. Titus, l'exterminateur des Juifs, rentre aujourd'hui à Rome, chargé des dépouilles opimes de la Judée. Et c'est demain que nous fêtons la glorieuse naissance du Sauveur des hommes parmi nous, Reparatus! Quel rapprochement! Quel enseignement !
— Les desseins de Dieu sont impénétrables, répondit le diacre Reparatus en levant les yeux au ciel! nul ne peut sonder le mystère respectable des voies du Seigneur. Il y a aujourd'hui moins d'un siècle qu'en une pauvre bourgade de la Judée naquit un frêle enfant qui portait en lui le mystère du ciel et de la terre.
En ce moment, un chœur de voix éclatantes chantait la parole du psaume î
» Quare fremuerimt génies^ et popuii mediiati sunt inania!^ r>
— Oui! dit Justus, en secouant la tête, pourquoi? les insensés!...
Un murmure confus se fit entendre, puis, les voix reprirent avec le même éclat :
« Reges eos in virga ferrea, et tanquam vas figuli conf ring es eosl^ >•
— G'est fait ! dit Reparatus, la verge de fer s'est abattue sur ces vases aussi orgueilleux que fragiles et les voilà brisés pour toujours!
Ils pénétrèrent ensemble dans la salle d'où partaient les voix et se joignirent au peuple chrétien qui priait autour d'un autel derrière lequel le pape Glet présidait, assis sur la vénérable chaire de Pierre.
Et une voix pleine d'un doux, mais solennel enthousiasme, se mit à chanter le psaume :
« Venez, chantons la joie du Seigneur, et l'allégresse de Dieu notre salut! Adorons son auguste face et célélDrons ses louanges !
» Le Christ nous est né! Venez, adorons-le î
» G'est que le Seigneur Dieu est grand, comme un roi, il surpasse tous les dieux. Il ne repoussera pas son peuple, lui /■jui tient entre ses mains toutes les terres et leurs frontières, et les altitudes sereines des montagnes.
» Adorons-le !.. .
(1; Pourquoi les nations ont-elle frémi et pourquoi les peuples ort-ils tramé de vains complots.
{'i) Seigneur, vous les conduirez avec une verge de 1er et vous les briserei comme des vases de terre.
» La mer est son ouvrage; ses mains l'ont tirée du néant aride ; adorons-le, prosternons-nous devant lui, le Seigneur qui nous a créés, car il est notre Dieu, nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages!
f> Le Christ nous est nél Adorons- le!...
» Si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre cœur, comme au jour du murmure et de la tentation, dans le désert, où vos pères me tentèrent, et, voulant éprouver ma puissance, virent, ensuite, les miracles que je fis.
» Adorons-le!...
•» J'ai supporté ce peuple avec peine et dégoût, pendant quarante années, et j'ai dit en moi-même : Ge peuple se laisse toujours emporter dans les égarements de son cœur ; il ne connaît pas mes voies et ma conduite ; aussi, j'ai juré, dans ma colère, qu'ils n'entreront pas dans mon bonheur et dans mon repos.
» Le Christ est né pour nous! Adorons-le!...
» Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit, aujourd'hui et toujours et dans la perpétuité des siècles!
« Le Christ est né pour nous ! Adorons ! ... »