‹ Les pieds mauditsChapitre 7 sur 34 · LA VOIX DES PRÉSAGES · texte numérisé non relu

LA VOIX DES PRÉSAGES

ses bras paternels sont toujours ouverts pour nous recevoir, trmdis que ses mains libérales vont nous combler de toutes sortes de bien !

Et, cependant, il y avait des gens prudents et sages qui, loin de se réjouir, jugeaient, au contraire, que c'était là un sombre présage, que le temple se ruinait lui-même, et que la force de Dieu en ouvrait toutes grandes les portes, désormais inutiles, aux Romains conquérants.

Mais la série des prodiges avant-coureurs n'était pas close et le ciel ne devait rien négliger dans l'ordre des avertissements solennels et péremptoires.

Quelque temps après la fête de Pâques, le 27 mai de cette année-là, avant le lever du soleil et aux yeux épouvantés, cette fois, d'une grande quantité de témoins, le ciel entier de la Judée présenta un étonnant spectacle.

On vit des armées innombrables et des chariots pleins de soldats traverser les rues et se rendre autour des villes comme pour les assiéger.

Et cette terrifiante vision ne disparut qu'avec les premiers rayons du soleil.

Enfin, cinquante jours s'étaient écoulés depuis la fête de Pâques et les Juifs célébraient le jour de la Pentecôte, une de leurs trois plus grandes solennités, établie en commémoration de la glorieuse époque oh le Seigneur, par l'organe de Moïse, avait donné sa loi au peuple d'Israël au milieu des éclairs et de foudres du Sinaï.

Une plus grande affluence de croyants se pressait, en ce jour, autour des autels d'oii le peuple entier, en des temps si graves, semblait attendre une confirmation nouvelle et des grâces de salut.

Tout le jour, le sang des victimes avait coulé à flots, la fumée des holocaustes était montée vers le ciel plus épaisse, mélangée aux odorantes vapeurs de l'encens et, la nuit venue, les sacrificateurs célébraient le divin service lorsque,

tout à coup, un grand bruit s'éleva du sanctuaire et fut répercuté par tous les échos du temple.

Un silence succéda plein d'angoisse et, aussitôt, une voix se fit entendre et cria à plusieurs reprises :

— Sortons d'ici! Sortons d'ici!...

Le doute n'était plus permis, Jéhovah-Elohim abandonnait son temple profané par les factions impies et la sacrificature sacrilège; la maison, selon la parole du Christ, devenait déserte, en proie aux aô'res de l'abandon.

Seul, le peuple ignorant, ballotté aux vents des impostures et mené par les factieux, espérait toujours en ce mystérieux conquérant qui devait se lever de Juda!

Et lui aussi, cependant, aurait du ouvrir les yeux sur ses erreurs et se détromper.

Depuis six ans, en efiet, Jérusalem retentissait des accents d'une voix prophétique et smistre.

Quatre ans avant le commencement de la guerre, alors que la ville de Sion était encore dans une large abondance et dans une paix profonde, un paysan nommé Jésus, fils d'Ananus, était venu à la fête des Tabernacles toujours célébrée à Jérusalem avec une magnificence tumultueuse et une allégresse sans égale, en mémoire du long séjour du peuple d'Israël dans le désert on il avait si longtemps logé sous des tentes de nomades.

Jésus avait regardé avec des yeux attristés cette joie exubérante, ces gens joyeux et vêtus de couleurs éclatantes qui avaient dressé des tentes de feuillages partout, autour de la ville, sur les places publiques et jusque sur les toits en terrasse des maisons.

Mêlé à la foule, il était allé dans le temple pour prier comme les autres.

Mais, tout à coup, saisi par l'esprit prophétique, il s'était écrié, au milieu de la foule étonnée et ne comprenant rien à de semblables paroles 2

LA VOIX DES PRÉfc^AGES. 25

— Voix du côté de l'Orient !... Voix du côté de l'Occident!... Voix du côté des quatre vents!... Voix contre Jérusalem et contre le Temple!... Voix contre les nouveaux fondateurs de famille!... Voix contre tout le peuple!...

Puis, fendant la foule stupéfaite, il était sorti d'un air inspiré et s'était mis à faire lentement le tour de la ville et des places publiques en répétant les mêmes paroles.

Infatigable, il ne cessait jour et nuit de marcher en pr >clamant sa prophétie sinistre.

Les magistrats, informés de ce fait, le firent appréhender et amener devant leur tribunal.

Mais à toutes les questions qu'on lui posait, il ne savait que répéter la même chose ;

— Malheur à Jérusalem ! Malheur au peuple ! Malheur au temple!...

Irrités de n'en point obtenir autre chose, ses interrogateurs le firent fouetter.

Mais Jésus, fils d'Ananus, ne se plaigit point de ce dur traitement et se borna à répéter :

— Malheur à Jérusalem!...

— Voilà quelque chose de merveilleux, pensèrent les magistrats et le doigt se Dieu se montre en ceci!

Ils le firent, alors, conduire à Albinus gouverneur de la Judée. Celui-ci le fit battre de verges et mettre tout en sang. Mais il n'en n'obtint pas davantage. Pasune prière ne sortit de sa bouche, pasune larme ne tomba de ses yeux, mais à chaque coup qu'on lui donnait, Jésus répétait d'une voix lamentable :

— Malheur! malheur à Jérusalem!

— Homme singulier, lui dit alors Albinus le gouverneur, sera-t-il donc impossible de tirer de toi autre chose que cette même rengaine ?

— Malheur à Jérusalem!.., répondit Jésus,

— D'où es- tu?

— Malheur! malheur sur Jérusalem!...

— Qui es-tu?

— Malheur sur Jérusalem!...

— Pourquoi parles-tu ainsi? Pour quelles raisons pousses-tu de si lugubres lamentations, et pourquoi verses-tu ces prophéties sinistres sur tes compatriotes qui sont dans la paix et la joie, sous la protection de César?

Mais Jésus ne répondit rien à aucune de ces questions pressantes, il n'accusa pas le gouverneur de curiosité intem* pestive, ni ses bourreaux de cruauté inutile, il se borna à répéter d'un ton lamentable :

— Malheur! malheur sur Jérusalem!...

— C'est un fou, dit le gouverneur, laissez-le aller et qu'il devienne ce qu'il pourra !

Sans un geste de remerciement, Jésus, tout ensanglanté par les verges, sortit avec un calme stoïque du prétoire, et sans adresser la parole à qui que ce fût, il reprit sa course à travers la ville en recommençant ses lamentations...

Les uns le battaient et il ne s'en plaignait pas, les autres le nourrissaient et il ne les en remerciait pas. Jamais personne n'entendait sortir de sa bouche d'autres paroles que celles-ci :

— Malheur à Jérusalem!...

Chaque jour et chaque nuit, la ville voyait et entendait ce veilleur infatigable parcourir ses rues, ses places, ses remparts, ses carrefours en annonçant de la même voix monotone et triste, l'heure des catastrophes. Les jours de fête, seulement, sa voix était plus forte que de coutume.

Et, nonobstant de tels enseignements et de si solennels présages, Jérusalem qui, jadis, avait méprisé la divine sagesse du Christ, continuait à mépriser même les enseignements de la sagesse humaine et, livrée aux plus désolantes factions, aveugle, ne sentait pas le vent souffler la ruine ni le sol se creuser en gouffre sous ses pieds !

Page 1