VOYAGE AUX SANCTUAIRES ROMANS
matière ce qu'elle demande aux âmes : durer, traverser le temps, résister aux orages du monde. Ces grands blocs si puissamment dressés et liés entre eux ont une sorte de rudesse militaire. Uédifice se ramasse et se resserre dans toutes ses parties.
Mais ces massifs ne sont pas enchaînés à leur inertie. Leur stabilité est accrue d'une noblesse. La demi-voûte des bas-côtés épaule fortement la voûte en berceau de la nef ; une maçonnerie carrée revêt la coupole du chœur et porte le clocher octogonal : il s'enlève avec majesté. Une couronne d'absidioles termine le sanctuaire. De la toiture des chapelles rayonnantes à la toiture du chœur et de là au faîte du clocher, la vue parcourt une gamme ascendante d'un rythme incomparable. C'est l'échelle de Jacob de l'art roman.
J'ai vu Notre-Dame-du-Port, coiffée de neige, surgir à Clermont de ces maisons provinciales et basses qui la serrent de toutes parts. Sous les* blancheurs violentes de l'hiver, elle semblait sombre comme les âges, mais elle entraînait la pensée et l'arrachait à ses tristesses, elle l'enlevait avec elle, d'un sûr élan, et dominait avec solennité la mélancolie du lieu . D'être si noire, je l'ai trouvée plus belle. Même quand le printemps a fait fondre les neiges, les basiliques d'Auvergne gardent sous le soleil ce ton austère qui n'est pas la patine des siècles, mais la couleur naturelle de la roche extraite d'un pays de cratères. Comme les marbres étincelants ou dorés de la Provence et de l'Italie, ces appareils et ces mosaïques de laves révèlent, avec le secret de la terre, l'âme de la race qui les composa. Race éprouvée et durcie par le feu, insensible aux saisons, inviolable
au temps, sombre et solide comme ses montagnes et comme ses églises. Elle a porté son art jusqu'à Lyon, où le clocherlanterne et les absidioles d'Ainay sont arvernes, jusqu'à Saint- Sernin de Toulouse, église bâtie de briqués,' mais conçue tout entière par l'Auvergne.
jmiquiïami!
romanis.
A-BAS, par delà les hauts plateaux, par delà les gorges étroites où les torrents contournent d'immenses orgues de rocher, dans cette Aquitaine d'or qui est une seconde Provence, à Cahors, à Solignac, à Périgueux, les leçons de Byzance se mêlent aux souvenirs de Rome. De grandes basiliques blanches s'élèvent et leurs coupoles dessinent sur l'horizon des petites villes un profil oriental. L'anneau de pierre sur lequel s'établissent les dômes de Saint-Front est l'image de la perfection et le symbole de l'éternité. Cette majestueuse solution du problème de la voûte est aussi toute la parure du sanctuaire. Ici la pierre paraît dans sa- nudité. Nulle part elle n'est plus belle, car nulle part elle n'atteste mieux le triomphe de l'esprit. Saint-Front est, comme Saint-Marc à Venise, inspiré de l'église byzantine des Saînts-Apôtres, mais, à côté de la basilique périgourdine, silencieuse et. nue, la Vénitienne paraît toute retentissante d'une profusion barbare. Saint-Front a la simplicité d'une épure et la grandeur d'un acte de foi.
JLe Poitou roman.
PLUS haut, le Poitou nous restitue à une sorte de nuit religieuse, à une tristesse auguste qui transporte la pensée par delà les siècles et la ramène aux commencements de l'Église. Étroite et noire comme un souterrain, la basilique poitevine
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abrite de beaux songes humiliés et la plus pénétrante émotion chrétienne. Catacombe au dedans, elle est reliquaire au dehors. Une magnifique parure la revêt, une fantaisie pleine de gravité anime la pierre, et le coup de ciseau du temps complète l'œuvre du sculpteur.
romane.
JLa Sainhnge 'pxLus l'on avance vers l'ouest, plus ce luxe décoratif devient
1 singuliej et complexe. Il ne dénature pas les grandes lignes de l'architecture, qui restent lisibles et sereines, mais il y fait courir toute sorte de remous, un prodigieux enlacement de formes. La belle façade de Saint-Pierre d'Angoulême est toute historiée de reliefs : on dirait une couverture d'évangéliaire. Le portail de l'église d'Aulnay semble ciselé dans l'ivoire. La matière évidée ne pèse plus, elle retourne au songe, son antique lourdeur est vaincue. Mais cette revanche du décor laisse l'architecture dépendante de ses lois. Ce vertigineux trompe-l'œil ne peut rien contre la résistance des masses. Toujours la voûte écrase le sanctuaire, les murs sont épais, les jours avares.
JLa Bour- /"^ 'est en Bourgogne qu'il faut aller chercher, avec l'élévation gogne romane. \^ Jes nefs et la percée des fenêtres sous la voûte, au-dessus
du toit des bas-côtés, une masse architecturale allégée, la lumière à flots répandue, uoe forme nouvelle de la noblesse qui tient à l'audacieuse élégance de la pensée. Cluny est là, ce vaste Cluny qui domine le moyen âge, cette métropole des abbayes, cité de chefs partout ramifiée et partout souveraine.
Art roman de bourgogne. — ÉGLISE DE VÉZELAY
Intérieur. — Nef rebâtie vers 1130 sur doubleaux en pierres blanches et n
Son génie architectural allie le respect de la tradition antique à une hardiesse dont aucune autre école ne donne d'exemple. La Normandie sait dresser les vastes nefs et les hautes façades de Caen dont l'harmonie sera la règle des grandes façades gothiques : mais son peuple de charpentiers et de navigateurs reste fîdéle au bois pour la toiture des basiliques et la construit comme une carène. Ici, la voûte de pierre couronne Tédifice, et cette voûte s'élève dans les airs, et sous cette voûte s'ouvrent des fenêtres qui prodiguent le jour. Il semble que de toutes parts un esprit aérien s'évertue à triompher de la masse pesante, à faire monter le sanctuaire vers le ciel.
Mais l'extraordinaire ossature qui doit donner vie et solidité à l'architecture gothique n'est pas inventée. Les périlleuses bâtisses bourguignonnes ont plusieurs fois menacé ruine. D'avoir cherché à dépasser l'art roman, à se soustraire à sa loi, elles demeurent vénérables entre toutes. On peut y lire la grande pensée de Cluny, et aussi l'audacieuse verdeur d'une race excellente. Dans les beaux vallons de la Haute Bourgogne, sur les coteaux généreux qui donnent un vin plus cordial et plus enflammé que tout autre, vit un peuple gai, facile, ardent, prompt à se donner, plein de sagesse aussi et de bon entendement. D'Auxerre à Dijon, que de nobles villes, toutes ouvertes, toutes riantes au voyageur! Des cités comme Avallon, Autun, Semur sont des merveilles de bonne grâce, et non pas seulement des lieux de délectation archéologique. Ce qui reste de Cluny suffit à nous suggérer tout le moyen âge. Dijon, c'est l'histoire de France, depuis l'admirable porte romane de l'ancienne église Saint-Philibert jus-