‹ Les pierres de FranceChapitre 9 sur 23 · V. VOYAGE AUX SANCTUAIRES ROMANS · texte numérisé non relu

V. VOYAGE AUX SANCTUAIRES ROMANS

L'art gothique a pris naissance dans ce canton, il sort de cette terre si riche comme l'expression naturelle du génie des lieux, comme le chef-d'œuvre de l'harmonie française. Il n'est pas temps encore d'assister à la poussée, à l'épanouis- 1,1.. sèment des grandes fleurs de pierre qui sont nées au bord de ces belles vallées. L'art roman nous réclame d'abord. Il nous faut descendre au sud de la Seine, plus bas encore, au sud de la Loire, dans le vieux pays romain, en Aquitaine, dans cette Auvergne si fiére de ses familles sénatoriales et qui donna à la latinité expirante Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, il nous faut saluer encore la Provence, son fleiive ardent, ses ruines rousses, et des basiliques plus émouvantes que ces ruines mêmes.

Ces antiques provinces, sous la domination du Vi-sigoth ou du Frank, ce sont encore les Gaules. Le génie de Rome ancienne y a longuement survécu au désordre des temps. L'art de bâtir, cette noblesse des civilisations, n'y a pas péri.

roman.

Les maçons d'Aquitaine, dépositaires du secret latin, à travers les siècles noirs du haut moyen âge, ont continué d'aimer les belles pierres bien appareillées et de pratiquer un juste emploi de la brique. C'est là qu'au soir de l'empire carolingien ont été retrouvées les grandes formules de l'architecture méridionale, le cintre, la voûte et la coupole, c'est là qu'est né et que s'est propagé l'art roman. Une révolution technique, considérable par ses effets, mais qui s'étend sur peu d'années, — un siècle et demi, — substitue aux toitures de charpentes l'appareil formidable de la voûte en berceau, de la voûte d'arêtes ou de la coupole.

e bloc y 'kglise romane est un bloc, une magnifique unité. De

toutes parts, elle fait appel à la matière po.ur résister au temps. Ses murs épais, appuyés au sol par des contreforts, sont butés pour soutenir l'énorme et royal fardeau qui les couronne et qui brave les âges, là voûte ronde ou la voûte d'arête dont les pierres s'ajustent. Point de hautes fenêtres aux vitres peintes, mais des jours mesurés qui semblent avoir pour objet, non de répandre la lumière, mais de révéler la profondeur des murs. Ces sanctuaires bâtis comme l'égout de Tarquin ont quelque chose de plus sombre et de plus ancien que l'antique. Une rehgieuse tristesse les habite et nous entraîne par delà les siècles. Les piliers, les arceaux, les massifs de maçonnerie carrée projettent des ombres solennelles. Où sommes-nous ? Au cœur de la gravité française du vieux temps.

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'arcbe «--l^ ouTE cette pesante matière est un hommage à l'esprit. Tantôt elle est une expression sobre, grave, mathématique de ses lois les plus hautes ; avec saint Bernard et les Cisterciens, elle illustre la définition de l'art par saint Thomas d'Aquin : la clarté dans une juste proportion. Tantôt elle est habitée par des songes, elle est parcourue d'étonnants frissons. Elle abrite des vivants de pierre, sculptés sur le tympan des portails, debout sur les pieds-droits, serrés contre les chapiteaux trapus. D'étranges entrelacs s'enroulent autour de bêtes de légendes. Elle est l'arche de Noé des monstres. Les naviculaires d'Arles ont fait remonter le Rhône à tous les mystères de l'orient. L'oisellerie des contes semble s'être abattue sur ces bandeaux pour se fixer dans la pierre et pour se confondre avec elle. Dans cette austère nriaison, un prodigieux sortilège associe les rêves les plus lointains et les plus divers.

A mesure qu'on chemine vers l'occident, cette faune symboHque devient plus touffue et plus obsédante, comme si le génie celtique reprenait peu à peu ses droits et faisait palpiter sur la pierre romaine les vieilles chimères endormies qui attendaient encore la matière et . l'ouvrier . Les longs oiseaux affrontés sur le bandeau sculpté de Moissac, pareils à des bêtes d'orfèvrerie, mais vivants et singuliers, enjambent l'entrelacs qui passe entre la patte et l'aile et, d'un coup de bec, l'arrêtent dans sa course légère. Un rêve obscur se dégage de la matière dans laquelle il sommeille encore. Les prières et les liturgies se mêlent au songe et le disciplinent sans l'emprisonner. La pierre, taillée sans profondeur, semble agitée seulement d'un

faible remous. De grandes surfaces paisibles sont délimitées par de minces canaux d'ombre et modelées par des accents percés à la tarière.

L'image des drames les plus terribles et les plus vénérables ne bouleverse pas cette économie majestueuse. Dieu le Père, Jésus, la Vierge, les Saints et les Saintes ont un air de mystère, d'innocence, de simplesse et de gravité. Ils sont tout enveloppés d'une douce torpeur funèbre. L'homme est à la limite de deux mondes. Dans les plis étroits de son manteau, il est serré comme dans les bandelettes de la mort, et sur son front tranquille blanchit l'aube de la résurrection. Il attend. S'éveillet-il, ou va-t-il s'endormir ?

Et, de même que l'homme, dans la statuaire romane, est à la Hmite de deux mondes, l'art est à la limite de deux âges. Tantôt on croit reconnaître les tombeaux du Latran et les diptyques consulaires, tantôt on devine une humanité plus ardente, qui va s'évader de la méditation et du songe. Le grand Christ du tympan de Vézelay est prêt à se dresser hors de son médaillon sigillaire, à étendre largement ses deux bras sur le monde. Le prophète de Souillac bondit mystérieusement, en agitant son phylactère. Est-il l'annonciateur du grand enchantement qui va libérer l'esprit, galvaniser la matière, la parcourir de vie et d'ardeur dans ses veines les plus cachées ? Crépuscule du soir, aube matinale, la grande âme romane est plongée dans un profond et lumineux repos. Même quand elle s'agite et s'ouvre à la vie, elle ne tressaille pas. Elle est ordre et recueillement.

Art roman D'AUVERGNE, — NOTRE-DAME-DU-PORT A CLERMONT-FERRAND

VuedeTabside {xii" siècle). — Granit. — Autour de l'abaide, frise en mosaïque de grès, de lave et de calcaire.

J^e génie |^ lle est l'image de la méditation et de l'activité monastiques. mçnas que. £^ j,^j jj^. j^^ ^.jj^^ ^^ j^^ campagnes des Gaules, les vieilles

cités restées fidèles aux usages romains, la grande forêt au bord de laquelle s'établirent les princes barbares, où ils enfoncèrent leurs chasses de l'automne. Mais le tableau de la France ancienne est incomplet sans les abbayes. Toutes pareilles aux villas romaines, avec leurs vastes cours entourées de dépendances, elles sont un refuge et un atelier. Ceux qui l'habitent portent le manteau et la cuculle du paysan gaulois. Ils besognent de leurs mains et de leur esprit. Dans l'anarchie et la confusion du haut moyen âge, ils perpétuent le culte de l'intelligence, ils inaugurent le règne de la grâce. Ces robustes patriciens savent commander, travailler et aimer. Leur autorité est immense et souveraine et fait plier la force. Ils parlent de la beauté comme d'un don du ciel et, quand les saints furent beaux, ils les vénèrent davantage. Cluny, dit Emile Mâle, il n'y a rien de plus grand au moyen âge. C'est dans les abbayes carolingiennes des Gaules que fut élaboré, au neuvième ou au dixième siècle, le plan de ces sanctuaires formidables à double transept et à double chœur qui furent copiés plus tard par les Germains et qui servirent de modèle aux basiliques du Rhin. C'est là que les moines, avec leurs charpentiers, leurs maçons, leurs imagiers et leurs verriers, conçurent et firent naître ce que nous appelons l'art roman.

Les archéologues du dix-neuvième siècle ont entouré ses origines de légendes augustes. L'humanité, délivrée des terreurs de l'an mil, l'aurait dressé sur la terre, comme une action de grâces. Il aurait grandi dans les décombres calcinés des basili-

Art roman d'auvergne. — ÉGLISE DE SAINT-NECTAIRE

xu* siècle. — échelonnement caractéristique des masses, depuis les absidioles jusqu'au clocher. — Granit.

ques à plafond de bois, incendiées par les pirates du nord. La vérité est plus belle. L'ombre du cloître abrita cette pensée sereine et la fit germer. Guerre, massacre, incertitude au loin ; paix bienheureuse aux abbayes. L'art roman est un don de paix et un don d'éternité. Le style des grands chapiteaux, dessinés et gravés plutôt que sculptés, complexes sans violences et sans fourmillement, exprime à merveille le secret de cet art. Ces blocs parfaits sont une dédicace au temps. Le moine qui y a usé sa vie les offrit à ce qui ne meurt pas. Ombre rayonnante, silence peuplé de voix divines, rêveuse patience, tels sont les bienfaits célestes qui protégèrent l'œuvre et l'ouvrier. A la puissante logique du génie romain s'ajoutent ici le charme et la belle ordonnance de la vie monastique, la poésie de l'inspiration chrétienne.

Y(jpge aux ¥ A grande règle morale dont l'art roman est l'image ne parapa^ romans. J^ jy^^ j-j^j^ gy^ n'impose pas une formule unique, elle respecte les lieux, leur génie caché, leurs ressources concrètes. Réduire cette architecture à un type absolu, c'est impossible, ce serait méconnaître la France. Cette France romane, c'est une des noblesses du monde ; on ne connaît pas notre pays, si l'on n'a pas demandé à chacune de ses provinces la confidence de son plus ancien secret, en voyageant autour de ses vieilles pierres romanes. Voyage plein de surprises et d'émotions. Il faut prendre le bâton du pèlerin, cheminer le long des routes, s'arrêter aux humbles villages, où nous attend peut-être la révélation d'un chef-d'œuvre oublié. L'accent de la race, la qualité du sol sont là.

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JLa Prcroence ¥ a France du Midi, la vallée du Rhône avec ses tombeaux au rom ne. |^ soleil, cette plaine admirable qui s'étend entre Cévennes et Pyrénées, c'est la région des espaces calmes, de Tordre monumental, des belles étendues simples. Là se dressent, comme -des asiles contre la chaleur du jour, les grandes nefs fraîches et ombreuses, à peine plus éclairées qu'un temple antique, décorées avec la pureté d'un goût sobre. Une fois encore, il nous faut revenir à la vieille cité Utine, Arles aux tuiles rousses, aux toits pâlis, aux fines corniches, carrefour des voies séculaires de la Narbonnaise et de la Septimanie,

Arles, Rome de Gaule et la mère des milles.

Suivant les rues soHtaires, passant du Théâtre et des Arènes à la BasiHque de Trophime, de l'âge romain à l'âge roman, nous ne sentons pas que le cours de l'histoire ait été interrompu, nous oublions les barbares. Et pourtant Saint-Trophime est une des plus récentes parmi les basiliques romanes. Mais les antiques discipHnes survivent, le plan et le décor s'agencent à la romaine. Sur les murailles dorées par le même rayon que les monuments de l'empire, le soleil dessine les mêmes reliefs réguliers, soulignés des mêmes filets d'ombre. On les dirait parées des débris d'un arc de triomphe, et triomphales encore. Ici, comme à Saint-Gilles du Gard, voisinent, sous le ciel éternel, les grandeurs de deux âges qui se continuent et qui se rejoignent par delà les déserts du temps. Entre l'olivier et le cyprès, présents de ce sol identique à l'Italie et à la Grèce, la lumière méditerranéenne les décore d'une égale beauté. Les fondations de Saint-Gilles s'enfoncent dans la cendre des morts

lia s

latins. On fouilla la crypte en 1867 et l'on mit au jour un beau sarcophage chrétien du troisième siècle. En Arles, la Voie Aurélienne ne rejoint pas seulement deux points dans Tespace, elle unit les siècles, elle est à la fois médiévale et romaine.

romam.

JL'Jtiro^rgm |^ATRiE des résistances, aussi dure, aussi impénétrable

comme race que son rocher volcanique, aussi sombre que les cratères calcinés qui ouvrent son sein, l'Auvergne voit fleurir chaque année un délicat printemps au creux de ses vallons et sur les pentes ardues de ses puys. Cette grâce sévère sur un sol encore ravage par d'antiques désastres a peut-être plus de poésie que les lumineuses élégances du sud. Sous le rude ciel des Gaules, c'est encore terre romaine. Les Celtes qui vainquirent César sous Gergovic et qui, vaincus à leur tour, reçurent de leurs conquérants des privilèges et des bienfaits, s'attachèrent à la latinité avec une force dont ne purent triompher ni les Visigoths, à qui ils furent vendus par la lâcheté de Nepos, ni Clovis qui leur envoya Thierry pour les ravager et pour les soumettre. A travers les vicissitudes et les années, ils demeurèrent fidèles.

Du dixième au douzième siècle, la grandeur de l'art monumental en Auvergne, la savante audace des architectes et leur logique pleine de poésie démontrent la permanence des vieilles leçons techniques, une largeur de conception qui tient à l'ancienneté et à la solidité de la culture. Art plus austère que l'art roman de Provence, et qui se sent aussi du maçon romain, mais plus original et plus fort. Sur ce sol formé des assises les plus anciennes de la terre, la foi demande à la

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