VOYAGE AUX SANCTUAIRES ROMANS S
qu'aux hôtels de ces majestueux parlementaires dont Voltaire narguait la majesté et dont il redoutait l'esprit.
LA capitale de la Bourgogne romane, c'est un village, ou Vézalcv^. plutôt une petite ville, abîmée dans son passé, célèbre par ses luttes pour la franchise communale, serrée autour de son église, Vézelay. Sur son plateau que des pentes douces relient à un sol accidenté, elle est entourée de jardinets et de vergers^ De loin, elle se présente, comme ces cités de l'ancienne France dont l'image fut gravée avec savoir et naïveté par les vieux maîtres, surmontées de leur blason et de leur devise écussonnant un ciel sans nuages.
Aux heures de pleine lumière et de torpeur, une solitude rustique emplit la petite place qui s'étend devant l'église de La Madeleine, • — car tel est son beau nom. Mais le Christ du tympan, dramatique et sévère, semble convoquer à sa Pentecôte les vivants et les morts. Une porte de bois s'ouvre pesamment, L'énormité paraît soudain et s'étend sur nous. Vue du dehors et par côté, elle est si nue, elle est si pauvre, cette église de La Madeleine, qu'on la prendrait pour un modeste sanctuaire de village. On y pénétre. Elle se révèle d'un seul coup, elle se déploie avec l'autorité d'un formidable plain-chant. Elle est l'ordre dans la lumière, l'audace dans la sérénité, la majesté dans la grâce.
Et nulle part la sculpture décorative n'est à la fois plus généreuse dans son expression et plus mesurée dans sa distribution. Elle atteste la puissance de la sève, les dons plastiques d'une race éloquente, habile à se représenter et à se figurer.
dans la pierre, dans les mots. La vie abonde aux chapiteaux historiés, une vie ardente, belle et diverse, mais soumise à un rythme, — la magnifique vie de la statuaire bourguignonne, et non la molle prolixité de louest.
PROVENCE, Auvergne, Périgord, Poitou, Saintonge, Normandie, Bourgogne, quels beaux chemins s'ouvrent au voyageur du pays roman ! Et quelle ample leçon pour qui veut saisir nos diverses manières de comprendre et de créer ! L'architecte du onzième et du douzième siècle ne besogne pas lourdement sur le même texte, redit et copié avec monotonie. Il multiplie les solutions du problème. Il enrichit le génie chrétien de toute une série d'accords inconnus . et profonds. Et pourtant il va être dépassé par ses fils. Les vrais triomphateurs de l'inertie, ce sont les constructeurs des cathédrales.
u nord de la Seine, sur cette JL-a cbarpenh gothique.
vieille terre mérovingienne gorgée d'histoire, que j'ai quittée pour étudier en terre latine la renaissance romane, dans ces petites villes naguère pleines de paix où siégèrent nos premiers rois, une nouveauté qui ne peut se comparer à rien et dont l'avenir est formidable grandit sourdement à l'ombre des abbatiales du douzième siècle. Cette forme surprenante de l'art de bâtir, on l'appelle art gothique. C'est art français qu'il faut dire. Kicn de plus français par les origines, comme par le développement. Magnifique expression de l'âme humaine, conçue par nos pères et d'un sens universel, née dans 'un canton dont on peut déterminer les limites et qu'on peut parcourir en un jour.
Quel est son principe ? La substitution d'une charpente de pierre à la masse; au lieu (ie blocs inertes, une ossature et des nerfs. Quatre arcs soutiennent toute la bâtisse, à chaque travée : l'arc ogif, ou croisée d'ogive, sur lequel s'appuie la voûte, l'arc-boutant qui capte les poussées d'écartement aux quatre
6o LES PIERRES DE FRANCE
angles de la croisée et les répartit au dehors, le vieil arc doubleau qui, de travée en travée, assure la liaison d'un système d'arcs au suivant, l'arc formeret qui étaie la voûte en longueur, de chaque côté de la nef. Doubleau et formeret sont les côtés de ce rectangle traversé par les diagonales ogives et complété par les arcs qui, de l'extérieur, viennent buter contre les angles et les maintenir. Posé sur quatre faisceaux de piliers, dont chacun reçoit et supporte la retombée d'un arc, la charpente de pierre s'élève dans les nues, victorieuse de la pesanteur. Les murs peuvent être évidés ou tomber : le squelette tient. On l'a bien vu au cours de cette guerre : dans certaines de nos églises de village, au bord de l'Aisne, le canon allemand a fait crouler les voûtes, mais les vieilles croisées d'ogive n'ont pas bougé. Le sanctuaire a désormais pour voûtes les espaces célestes, la. grande bataille des hommes pèse sur les arcs séculaires et ne lés fait pas plier.
JLa \ TpiK se révéler, grandir et s'associer ces quatre puissantes V nervures, système d'une vie organique, c'est assister à la naissance d'un monde. Cette grande chose mystérieuse, cette Nia^tivité, ce sont les petits pays de l'Ile-de-France qui l'ont abritée. Senlis est la capitale de cette Attique française, dont Château-Thierry, Soissons, Novon, Beauvais, Mantes et Paris sont les confins. L'Aisne et l'Oise la baignent. Plus tard, grâce à Suger et à son abbaye, Saint-Denis et Paris deviendront le centre.
Pourquoi Valois, Beauvaisis, Soissonnais et Parisis furentils terre élue? Je Tai dit, cette contrée, c'est la patrie de
^y^alr^ilé
Art GOTHiyuE. — NOTRE-DAME DE PARIS
Ffiçade occidentale (1200-1240). — Type des façades harmoniques du xnV siècle,
flanquées de deux clochers, filles des façades norman'des de l'époque romane.
— A rapprocher de la façade de Laon. — Hautbanc et cliquart de la butte
Saint- Jacques et de Bagneui; statues en liais tendre.
la patrie. Elle a vu se succéder les races et les dynasties. Sur toute autre, elle exerce cette autorité et ce prestige qui tiennent aux séjours royaux. Depuis le sixième siècle, elle est la terre des chefs. De là ils sont partis pour fonder la France. Nous sommes au cœur. Les plus heureuses régions du centre et du sud, leurs plus amples cités ne sauraient bénéficier de ce ton moral et de cette ardeur. Discuter Paris et l'Ile-de-France, c'est ignorer son pays. C'est là que s'est fait l'équilibre et l'alliance, c'est là que les dépositaires de notre avenir ont trouvé pour les appuyer les forces Jes plus solides et la plus haute conscience. Doit-on oublier que Beauvais et Noyon firent œuvre excellente de bourgeoisie et de Hberté, et que leurs chartes furent des modèles de constitution municipale ? Que les riverains de l'Oise furent les premiers soulevés par l'élan des croisades ? Enfin, c'est là, et non ailleurs, que travaillait le roi capétien : à la fin du onzième siècle, son domaine était prospère, de belles routes liaient les villes, la bourgeoisie libre était riche et bâtissait. Le sol sur lequel se développaient ces grandeurs abondait en bons matériaux et en nobles pierres.
jyrorkns>al. /^^EST d'abord aux villages qu'il fiiut aller, dans les églises
bâties par les bénédictins, autour des antiques forêts,
Hez, Laigue, Hallatte, Compiègne, au cœur de ces vallées sauvages et charmantes où coulent les eaux vives de l'Authonne, de la Bresche, de la Houette et du Thérain. Dans le ravin de Morienval s'élevait jadis une grande abbaye bénédictine fondée par Dagobert, enrichie par les Carolingiens. Son église subsiste, avec ses clochers romans à toits de pierre. C'est
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là, dans l'étroit déambulatoire, qu'apparaît pour la première fois une voûte posée sur une nervure indépendante, un arc ogif.
Rien de plus naïf, de plus gauche, déplus vénérable. Tout est roman, les colonnes monostyles du pourtour, la sculpture des chapiteaux. Mais cet épais cordon de maçonnerie qui se croise sous la voûte et qui la soutient, c'est le commencement d'une ère nouvelle, c'est le principe et le secret d'une aérienne légèreté. Contemporain de Florent de Hangest, mort à la croisade en 1091, et. dont la statue funéraire se voit encore dans l'église, il est le plus ancien monument de l'architecture gothique. Le même arc se retrouve à Béthisy-Saint-Pierre et à Saint-Leu d'Esserent. Au début du douzième siècle, il sort de la période d'essai et de tâtonnement à Saint-Etienne de Beauvais, dont la nef et les bas-côtés sont voûtés sûr croisée d'ogive.
Tel est le point de départ de cette arcature souveraine qui va hausser vers Dieu la prière et le labeur des hommes. La croisée ne peut pas rester confinée dans l'ombre triste des petits déariibulàtoires. Elle s'étend, elle s'essaie aux bas-côtés, à la nef même. A eux. seuls, Togîve et le dbubleau ne sauraient dépasser les proportions de Saint-Ètienne. Mais, comme un être vivant, cet organisme de pierre s'accroît de nouveaux membres. L'apparition du formeret ferme le rectangle et consolide la charpente. D'abord enfoui sous le toit des bas-côtés, puis sortant à l'air libre, Tarc-boutant vient se poser à l'endroit où se nouent toutes ces nervures, ogive, doubleau, formeret, et travaille avec elles.
Art gothique. — CATHÉDRALE DAMIENS
Façade occidentale (xiii^-xiV siècle). — Œuvre de Robert de I.uzarches,
des deuK Cormont, de Pierre Largent. — Système ascendant limité
dans son élan. — Les assises inférieures en pierre dure de Croïssy et de
Bonneleau, le reste en pierre de Bauroës.
Sainf-Denis. t a moyenne vallée dé la Seine voit la première partie de
JL cette évolution.- L'art décoratif y est en retard sur le Beauvaisis. A Saint-Louis de Poissy, la voûte hésite entre la croisée d'ogive et le mode roman, les formerets sont lourds, mais l'ampleur d'un ordre nouveau se révèle par la belle distribution des espaces. Dans les vieilles églises de Paris, chères à nos cœurs, à Saint-Martin-des-Champs, à Saint-Germain-des- Prés, à Saint-Pierre-de-Montmartre, on assiste aii dernier épisode de l'antique bataille entre la nuit massive et la légèreté de la lumière. Les absides se transforment, les déambulatoires élargis s'ouvrent à la majesté des cérémonies. Saint-Denis reconstruit par Suger dresse au-dessus de l'ancien sanctuaire dédié au martyr les colonnes de marbre du palais de Dioçlétien, présent du pape, mais sur ces colonnes romaines s'élève une magnifique voûte française, terme des efforts de Morienval,dé Saint-Martin-des-Champs, de Saint-Pierre. L'emploi de l'arc brisé au lieu du plein cintre lui confère un nouveau don de grâce, une finesse et une élévation ignorées. C'est vraiment un beau vaisseau bien tendu sur sa membrure, et non la lourde galère des anciens âges.
JV^a^on c/ T A masse, la pesanteur, la nuit sont-elles donc définitiveàomons. y^ ment vaincues ? Pas encore. Malgré la nerveuse résistance de la charpente de pierre, la voûte exerce toujours une poussée effrayante, elle ne peut continuer sans péril son ascension lumineuse. A l'arcature^il manque un membre essentiel, l'appui extérieur qui contrebute les forces d'écartement. Le vieux contrefort n'est rien qu'un épaulement." Il fait corps avec la
Art gothique. — CATHEDRALE DAMIENS
r,a nef {i22o-iî6q), — Chef-d'œuvre de structure organique. On peut suivre le travail des piliers qui, à chaque étage de leur ascension, s'enrichissent e de plus, pour supporter la retombée de tous les éléments de l'ai
muraille contre laquelle il monte, il partage les mêmes dangers. Ce qu'il faut, c'est un nouvel arc, une' résistance élastique, une force active. A Noyon, il se dissimule, simple soutènement, sous la toiture des collatéraux. A Soissons, il sort des combles du triforium, il s enlève d'un bond à travers l'espace, pour s'appliquer avec exactitude au point critique» où il annule tout péril. L'arc-boutant est né, Fàrcature est complète. L'ère des cathédrales commence. ^
J^ifs caibi" A LORS une grande forme immobile, mais vivante, apparaît draks. ^^^ ^^^g j^ ^j^l^ g^^.^ blessée, dit Michelet, vénérable infirme
qui traîne après elle une broussaille d'arceaux instables et de lourds étais. On dirait plutôt le squelette d'un mont, et c'est aussi une forêt, mais avant tout un ordre, et non quelque chaos rêveur*. Si elle s'élève avec tant d'audace dans les airs, ce n'est pas en vertu d'expédients formidables, mais par le développement naturel d'un principe. Les grands cortèges de pierre 'qui se déploient en elle et autour d'elle n'ont pas été enfantés par une imagination capricieuse : ils obéissent à des lois, un rythme profond les enchaîne, ils ont un sens, c'est un livre. Tl est plus vaste que la Bible. Il contient le passé, le présent et l'avenir des peuples, et son frontispice, c'est le Jugement Der-
I. c La magie de ces derniers édifices consiste principalement à les avoir construits en quelque sorte à l'imitation de la structure des animaux ; les colonnes. élevées et faibles, les nervures, arcs-doubleaux, les ogives et tiercerons pourraient être comparés à leurs os, et les petites pierres ou voussoirs de quatre ou cinq pouces seulement d'épaisseur et de coupe à la chair des mêmes animaux ; ces édifices pourraient subsister comme un squelette, ou la carcasse des navires qui paraît être construite d'après de pareils modèles. > (Lettre de ringénieur Perronnet à Soufflot, le 26 janvier 1770, citée par Jean Monval, Soufflât, p. 453.)
nier. Ainsi le soleil du soir fait resplendir chaque jour aux porches que la cathédrale ouvre sur l'occident le dernier épisodé de l'histoire de l'univers. Enfin, c'est une âme, un grand cœur sonore, retentissant de prières, d'hymnes et d'adorations.
De l'art roman, j'ai dit qu'il est une dédicace au temps. La cathédrale est une ode à l'espace. La nef s'élance, les ouvertures se multiplient. A la place des colonnes, de grands faisceaux de piliers jaiUissent, comme les troncs minces, solides et blancs d'une futaie du nord. L'inertie disparaît, et la nuit avec elle. La gloire de l'espace est partout : l'énormité du vaisseau la célèbre, les bas-côtés s'éyident en chapelle?, les clochers sont percés de jours rayonnants. La pierre, fleurie de personnages et d'ornements, palpite comme quelque chose qui vit. Sur les contreforts d'où partent les arcs-boutants, des pinacles, des baldaquins, des pyramides pointent vers la lumière. Les grandes roses de la façade et du transept la déversent dans le sanctuaire, les longues baies du chœur luisent comme des épées au soleil. Trois et parfois cinq portails leur font face; le narthex roman a disparu : on entre de plainpied dans cette immensité.
ELLE est l'œuvre de France, aux jours où France se fonde. JLa bâHss^urs C'est le don de tous. Le roi, Tévêque, les bourgeois, le ^^'-^
peuple ont fait la cathédrale. Il suffit presque d'uji régne pour contenir les commencements de ces demeures solennelles, dans le domaine royal, en Champagne et en Bourgogne. Philippe-Auguste est le héros de l'art gothique. Ce grand Capétien,
qui recommença Charlemagne et qui fit œuvre plus durable, mérite son surnom romain, par ses conquêtes, par ses lois, par les grandes œuvres de pierre qui s'élevèrent à l'ombre de son autorité.
Quelle poésie et quelle noblesse dans cette destinée qui unit les rêves et les principes d'action de deux âgés, dans ce cœur ardent qui bouillonne de projets et d'ambitions, mises au point par le génie le plus sage ! Philippe est mort en pleine maturité, dans cette cité de Mantes qu'il chérissait entre toutes pour lavoir longtemps disputée, au pied de l'autel de Notre-Dame. Mais il avait triplé l'étendue du Domaine, écrasé l'Allemand à Bouvines avec ses amis des milices et commencé les cathédrales. Soixante-dix-huit cités lui devaient confirmation de leur charte.
Auprès du roi, il faut placer Févêque, Baudouin, Nivelon, Passavant, Evrard, Guillaume de Seignelay, Maurice de Sully, rude homme autant que saint homme, qui fait les premières largesses pour l'église de sa métropole, quand il n'en bâtit pas à ses frais toute une partie. Et auprès de l'évêque, il faut mettre les bourgeois, les bourgeois libres de par le roi, les combattants des milices communales, ceux qui dotent l'église et qui la décorent, les francs bourgeois des échevinages, les pieux bourgeois des confréries. Et puis il faut dire le peuple, les paroisses répandues largement sur les routes, avec les femmes, les vieillards et les tout petits, les pèlerins qui accourent aux adorations célèbres et aux reliques efficaces, le cœur plein d'amour pour la Vierge, pour la Dame de Bonté dont le' culte resplendit sur le moyen âge. La cathédrale est bâtie avec
Il.l J5S.È
l'argent de tous, elle doit surtout aux dons des pauvres. Leurs largesses touchantes se répandent sur les chantiers où commandent les Robert de Luzarche, les Pierre de Montereau, les Jean de Ghelles. La veuve laisse une rente de quelques sols; qui n'a pas d'or apporte ce qu'il a. Voici la pierre, le bois, la chaux, la nourriture des maçons. Derrière les villages en marche, derrière les bannières, derrière les chants, des charrois rustiques traînent tous ces trésors, pierre de France et bois de France, — offrande, prière, imploration, gratitude, joie.
ATHÉDRALES de PhiHppe-Auguste, cathédrales de saint Louis, Tœuvre qui naît de cette ardeur et de cette confiance n'est pas toujours complète, elle est toujours un jaillissement de jeunesse et de foi, elle est toujours recohilaissable, parmi ses sœurs, comme un être doué de vie, d'harmonie et de personnalité. A chacune d'elles on donne le nom de sa ville, comme si elle en était l'âme et la vertu secrète. Paris. Entre les deux bras de la Seine, sur le terre-plein de l'île pareille à un navire dont la poupe porte, comme un château d'arrière, son inoubliable chevet, Paris est sobre, grave, majestueux et fort ; sa façade est épique par la largeur, l'assiette et la simplicité. Cette - carrure et cette économie se sentent encore de la sévérité des origines, et il est vrai que Paris est une de nos cathédrales les plus anciennes.
JJmkns. Amiens est un chef-d'œuvre de poésie, de douce raison, d'audacieux savoir : la hauteur des collatéraux semble tripler l'étendue de la nef; nulle part le système organique des nervures et des arcs n'est plus clair, plus facile à suivre; nulle
Art gothique. — CATHÉDRALE DE BEAUVAIS
Le chœur. — Construite de 1247 à 1272, écroulée en 1284, restaurée en 1347 par Enguerrand le Riche. — Hauteur à la clef de voûte, 47 mètres.
Bourges^ Beairi>ats,
R^uifn.
Chartres.
part ces grandes forces souveraines n'engendrent une plus harmonieuse beauté.
La nef de Bourges est une prodigieuse futaie parcourue par cinq grandes allées de pierre, auxquelles donnent accès cinq portails qui semblent les guichets de l'Éternité. Beauvais n'est qu'un chœur, mais le comble de ce chœur atteint le sommet des tours de Notre-Dame : il n'est plus pierre, il est lumière. Il n'est plus une architecture qui repose sur la terre des vivants, mais une assomption ravie au ciel des anges. L'abside du Mans rayonne et s'épanouit comme une fleur merveilleuse. Bayeux, Saint-Lô, Coutances ont leur lanterne, Saint-Pol de Léon le clocher de son Kreiszker, Strasbourg sa musicale façade tendue de cordes et de nerfs. La Sainte-Chapelle a ses grandes baies qui l'ajourent comme un reliquaire. Le plan de Sens est; l'exemple des basiliques anglaises.
Rouen, avec son fleuve pareil à un bras de mer, avec ses rues bordées de maisons à pignons et à charpentes de bois, son Gros- Horloge, son Bourgthéroulde, son Palais de Justice flamboyant, Rouen, la plus étonnante cité de la vieille France, montre ces trois dates de l'histoire du gothique : la cathédrale, où tout est variété, richesse, luxuriance fine, où, de l'époque romane à la Renaissance, chaque génération a mis le dépôt d'une noblesse nouvelle ; Saint-Ouen, élégance, savoir et fermeté d'un art auquel un siècle de plus a donné l'exquis de la technique et une sorte de rigueur positive ; Saint-Maclou, enfin, grande flamme resplendissant sur le déclin de l'architecture médiévale.
u bord du plateau de Beauce, dominant un vallon au fond duquel coule TEure divisée en plusieurs bras, s'élève un
LES PIERRES DES CATHÉDRALES 7s
sanctuaire plus ancien et plus vaste. L'énorme cathédrale de Chartres couronne de ses tours et de ses clochers une cité charmante, dont les feuillages et les vieilles pierres se mêlent le long des pentes avec une gracieuse bonhomie provinciale. Les maisons montent vers l'église et se pressent de chaque côté des rues pareilles à des sentiers de montagne. Au-dessus des toits, des murailles et des cheminées, noblement, - elle s'élance. Elle a quelque chose de hardi et de libre.
En bas, dans le dédale des canaux qui font courir partout un bruit d'eaux jaillissantes, sommeille parmi ses jardins une bourgade très pauvre et très vieille, presque abandonnée. Là aussi il y a de belles églises, une grande place solitaire qu'ombragent des arbres de seigneurie. Nulle part le$ soirs ne sont plus doux : dans l'ombre grise, on croit voir passer des apparences légères, on croit entendre chuchoter des voix anciennes. Plus loin, la Porte Guillaume donne accès à des rues bordées de beaux toits pointus et de pignons à encorbellements. Un frais silence les habite, avec toute sorte de songes.
Mais sur le plateau sans cesse parcouru par des haleines larges, ces prestiges se dissipent, une immense réalité nous domine. L'air est de la plus transparente pureté. Nulle fumée, nulle tare corruptrice n'a gâté le calcaire à coquilles qui n'a que sa patine de siècles et de soleil. La fille blonde des plaines est vêtue d'une belle robe claire. Cette pierre de Berchères, rude de matière et délicate de ton, cyclopéenne et aérienne à la fois, c'est une des noblesses de la cathédrale et du terroir.
L'art gothique a produit des oeuvres d'une plus grande unité : du Portail Royal au Clocher Neuf et au tour du chœur,
on parcourt un chapitre de notre histoire monumentale qui va de la seconde moitié du douzième siècle à la fin du dix-septième, et, bien que l'essentiel de la construction reste circonscrit au treizième, des parties comme la façade donnent l'impression d'un compromis. Paris est plus un, Amiens est doué d'une vie plus brillante. Mais le moyen âge n'a rien créé de plus large et déplus fier. Ailleurs nous trouvons une statuaire • plus mystérieuse et plus savante, plus riche en notes suaves et profondes. Le sourire de l'ange de Reims est la plus captivante énigme... Ici l'on saluera avec gravité l'homme de la terre, le berger rêveur des campagnes, les pèlerins, les bons pasteurs et les Samaritains des dimanches partagés entre la messe et l'auberge. Le grand paysan de Chartres est Timage la plus fidèle de ces foules au cœur vaillant qui portaient à l'œuvre commune leurs indicibles espoirs et leurs largesses humbles.
Chartres n'a pas seulement son peuple de pierre, naïf et grave, Chartres a ses deux clochers, dont le plus vieux est un chef-d'œuvre. Souvent je me suis arrêté au pied de la grosse tour, sur cette petite place d'angle où règne une bise d'une violence éternelle, et, la tête renversée, j'ai suivi des yeux dans les airs cette ascension fulgurante. L'été, par delà les nappes de blé, des confins de toute une province, on voit briller les flèches de Chartres, comme une mâture à l'horizon des flots.
Chartres a les porches de son transept, vastes et complets à eux seuls comme deux églises, ses arcs-boutants étrésillonnés de colonnettes rayonnantes, enfin les prodigieux fenestrages de sa nef, ces sortes de claires- voies occupant toute la longueur de la travée, ayant les grosses piles pour montants, et pour
archivoltes les formerets. C'est là que s'encastrent les verrières, pareilles à de grandes tapisseries de soleil. Sublime démonstration du néant des masses inertes, désormais remplacées par de la lumière. Tel est le majestueux défi que Chartres maintient depuis des siècles, ou plutôt, c'est son offrande particulière et, entre tant de beautés, celle qui nous émeut le plus.
Rjims. j 'offrande de Reims, c'est toute l'histoire de la vieille France
monarchique. Pour parler de la cathédrale du sacre, quels mots trouver qui puissent tout dire ? Le tumulte de la guerre réveille là aussi mille souvenirs assoupis qui tournoient comme de grandes ombres sous les voûtes crevées. Au milieu des rafales de feu, meurtrie de tant de coups, Fégiise de nos rois, la cathédrale des anges dresse encore vers les cieux sa grâce souveraine. Elle qui consacra tant de princes chevaliers, défenseurs de nos bois, de nos plaines, de nos cités, la voici guerrière à son tour, devenue boulevard et marche de France. Elle est debout dans la bataille, non comme im témoin attristé des âges, mais comme un étincélant rempart Frappée de loin, elle vibre comme un graijd cœur sonore, elle s'enveloppe de fumée, çlle crépite, elle luit, elle résiste, elle se bat. Calcinée et rayonnante, elle est un château fort contre Jequel se déchaîne un inutile assaut. -Que lui fut cette violence injuste ? Un sacre de plus. Aux jours de la paix, on la voyait dominer avec une élégante majesté l'ennui royal de la ville. Les siècles avaient coulé au pied de ses murailles sans les ébranler, toujours elle avait été préservée des fureurs des hommes, de tout temps elle fut célèbre. En 1484, des lettres de Charles VIII la proclamaient
Art gothique. — CATHÉDRALE DE CHARTRES
Lea arcs-boutants. — Perspective d'arcs à double volée, étrésillonnés de
colonnettes. — A gauche, les piles des contreforts, noyés dans l'ombr». —
A droite, butée des arcs contre les membrures latérales. — En bas, toiture
des collatéraux.
8o LES PIERRES DE FRANCE
« noble entre toutes les églises de France ». Plus tard la monographie illustrée par Nicolas de Son la place au-dessus des sept merveilles de Tunivers. Elle échappait au discrédit où le goût classique avait fait tomber l'art national. Intacte à travers l'histoire, sereine, supérieure aux passions publiques comme aux préférences des générations, elle résumait en elle, non son propre passé seulement, mais une histoire monumentale plus ancienne encore, celle du sanctuaire primitif, encore debout au neuvième siècle, restauré par Ebbon et Hincmar, où les vieux archevêques firent œuvre de maîtrise et de monarchie, celle de l'église de Louis VII, qui remplaça presque entièrement la basihque carolingienne et qui fut détruite par un incendie en i2io- Un an après, les plans de la nouvelle cathédrale étaient arrêtés, l'archevêque Aubri posait la première pierre. A la fin du quinzième siècle, un autre incendie arrêtait les projets, mais, telle quelle, l'œuvre était accomplie, l'immense hymne de pierre s'élevait sous le ciel des Gaules à peu près comme nous l'avons connu.
C'est au bout de cette mélancolique rue Libergier, qui porte le nom de l'architecte de Saint-Nicaise. J'y joins dans ma mémoire les beaux noms français des premiers maîtres de l'œuvre de la cathédrale, Jehan d'Orbais, qui encommença la coeffe de l'église, Jehan le Loup, qui encommença les portaux, Bernard de Soissons, auteur de la grande rose et de cinq travées de la nef. Gaucher de Reims, qui œuvra aux voussures et portaux. Jehan d'Orbais est le premier de tous : la coeffe, c'est le chevet, et c'est par le chevet que la cathédrale sortait de terre. Il est le premier et il est le maître, le père de cette grande
Pïolo M. B.
Art gothique. — CATHÉDRALE DE REIMS
Façade occidentale (xiir'-xiV siècle). — Plan d'ensemble établi par Jean d'Orbais, suivi par Jean Leioup. Gaucher de Reims, Bernard de Soissons, etc. — Système de lignes ascendantes : gables, pinacles, flèches, pyramidions. — Aération des masses. — Décor fleuri.
pensée, car l'harmonie de toutes les parties révèle ici un plan unique, toujours exactement suivi, au moins dans les grandes lignes.
Par là, Reims donne une magnifique leçon d'ordre. La façade occidentale se dresse d'un seul coup, née d'un seul jet. Les trois portails n'ont pas l'apparence d'un élément rapporté, ajouté après coup, extérieur à la logique de l'ensemble. Ils sont d'accord avec tout l'édifice. Entre les gables, les pinacles à colonnettes les enchaînent les uns aux autres et, à chaque extrémité, des couronnements de contreforts qui portent des statues colossales les associent aux façades des côtés.
Une autre grandeur de Reims, c'est l'art avec lequel la force des supports extérieurs est utilisée pour la grâce décorative. Ces effrayants contreforts qui s'enchevêtrent autour des nefs du treizième siècle comme des étais de charpente sont parfois, malgré leur grand air de noblesse, de pesants' travailleurs. Ici, une charmante parure de pierre dissimule l'extraordinaire compression des forces captives. Leur besogne aérienne, si grosse de conséquences, paraît un jeu. On dirait que tout tient par le plus élégant équilibre, que ces arches immenses ne sont là que pour faire un beau dessin sur le ciel. Ainsi, de chaque côté de la nef, s'étagent sept contreforts amortis par des pinacles octogones que flanquent quatre pyramides et que soutiennent en avant deux sveltes colonnettes. Sous les dais qui les surmontent, les niches de l'entrecolonnement sont les logettes des anges.
Les anges couronnent de leur spiritualité l'effort des vivants
Art gothique. — CATHÉDRALE DE ROUEN
Façade occidentale. — La tour Saint-Romain (nord) est du su' siècle (parties hautes du ïV), la tour de Beurre (si'.d) du xV, la façade date de 1370- 1421^ mais la partie centrale et le grand portail ont été repris de 150Q à 1530. En arrière, flèche de fonte de 1876.
de la terre et le transfigurent. A mi-chemin de la terre et des deux, ils semblent s'être abattus sur la cathédrale comme un vol de prodige, pour recueiUir les prières et les hymnes, pour prendre dans leurs mains surnaturelles et pour hausser vers Dieu les 'outils de la Passion . Je pense aux anges musiciens de Saint-Maurice, a Vienne, à Fange de Bourges, blotti . dans ses trois paires d'ailes, à l'ange de Chartres, plus terrestre..* Nos Seigneurs les anges de Reims viennent vraiment des régions séraphiques, leur gracieuse et divine dignité est un reflet. de la lumière céleste. Leur cortège fraternel contourne le chevet que maintiennent deux rangs de contreforts sur lesquels s'appuient des arcs-boutants à double volée. Toute cette masse légère s'enlève doucement et joyeusement dans les airs.
Qu'on la contemple de l'intérieur, elle monte avec la même force heureuse. Naguère j'ai vu ce beau vaisseau empli d'un grave et pur rayonnement : j'y verrais aujourd'hui ramper et flotter les monstrueuses nuées de la guerre ; j'y foulerais un sol brûlant, jonché d'irréparables débris. L'incendie a dévoré le revers de la façade occidentale, les niches surmontées de délicieux feuillages et qui abritaient les plus beaux songes plastiques du treizième siècle. A quel douloureux désastre de pierre nos arriére-neveux n'iront-ils pas rêver, au pied des piliers robustes, sous les grandes arcades que surmontent le triforium et les fenêtres hautes, avec leurs baies jumelles et leur rose à six lobes! Reims, terroir de Champagne, lyrisme du comte Thibaut, grâce et courage de France, cette belle futaie abrite encore bien des grandeurs, pour l'émotion et pour l'en-
seignement des hommes. Aux murs de la maison de Dieu, tout un peuple blessé nous prodigue encore ses sublimes leçons.
La statuaire de Chartres est la plus grave et la plus simple de toutes. La statuaire d'Amiens est baignée de vie intérieure et d'onction chrétienne. La statuaire de Reims est à la fois pleine de science et de suavité. Certaines figures continuent en plein moyen âge la tradition de l'antique. La Vierge et la sainte Anne de la Visitation sont drapées comme des Livies. D'autres sont toutes pétries d'humanité et rayonnent d'un mystère tendre. Les anges des contreforts sont posés comme de lumineux oiseaux au sommet des piles aériennes, contre le départ des arcs. Ils reparaissent prés de nous et viennent reployer leurs ailes dans Tébrasement des portails ou sur les registres des tympans. Avec respect, avec soumission, avec un empressement naïf,^ ils présentent à Abraham les âmes des morts. Ils nous avertissent, ils nous admonestent, le doigt levé, avec une énigmatique bonté. Les deux anges qui entourent saint Nicaisc dans l'ébrasement du grand portail gauche, portent sur leur front et sur leur lèvre le rayon le plus profond et le plus solennel de l'âme médiévale. Humains et divins à la fois, ils attestent la survie d'une croyance au bonheur, le culte d'une beauté qui ne réside pas uniquement dans le caractère ou la force expressive. Descendus des cieux, ils nous apportent comme la promesse d'en réahser sur la terre les mystérieuses voluptés, et leur sourire mélancolique paraît vouloir nous en détacher d'avance...
COMMENT s'arracher à ces vieilles pierres, toutes chaudes de l'assaut quotidien, toutes retentissantes de souvenirs et d'échos ? Comment quitter ces paysages de l'Aisne, de l'Oise, de la Marne, de la Seine, où naquit la France, où elle grandit et d'où le génie d'un art nouveau s'envola pour conquérir toute l'Europe ? Cette terre, perpétuellement foulée par la guerre, perpétuellement féconde en idées, en formes, en héroïsmes, en vertus, ses champs heureusement cultivés, ses cités charmantes, ses clochers, n'est-ce pas le meilleur de notre bien, et le meilleur de nous ? Mais si cette France des origines a fait toute la patrie, toute la patrie est là pour attester ses bienfaits, et ce n'est pas l'abandonner que d'aller les retrouver au loin. L'art des cathédrales n'est pas limité à son berceau. Il a fait son pèlerinage et son tour de France, les compagnons des chantiers ont remonté les vallées, gravi les pentes, se sont partout installés, entre les montagnes et les deux mers. Comme les saintes et comme les reines des verrières, chacune de nos provinces, chacune de nos villes est une haute et puissante dame, qui porte dans ses mains une basilique d'or. Au cœur des bourgades perdues s'élève quelque muraille éloquente. Le silence et la mélancolie des villages abritent des chefs-d'œuvre de pierre. Partout, il y a lieu d'aimer et de se souvenir. Partout, la grande force nouvelle s'adapte aux nécessités des lieux et transfigure les passions des hommes.
Jf/A/. pNy ANS le nord, la cathédrale est un sanctuaire, œuvre de
tous, ouvert à tous et qui évide sur la place publique ses portails béants ; dans le sud, elle est féodale, elle est for-
teresse et donjon. Les pays de pierres prodiguent aux artisans de ses chantiers l'admirable calcaire que patine et que colore la variété des climats ; les pays de .briques bâtissent de hauts murs roses, que les siècles dorent ou noircissent. La cathédrale de briques vaut la cathédrale de pierres : Albi, ce château fort, avec sa tour carrée, sans sculptures, sans ornements, Albi, escarpé, militaire, nu, réduit de l'évêque autant que maison de Dieu, est de la plus déconcertante et de la plus émouvante grandeur.
ENFIN, il y a l'église de granit. Là-bas, au centre d'une J^e Mont C* ' t TùF' IL / baie normande qu'ensablent peu à peu de petits fleuves ''" '* *''
côtiers, devant l'immensité grise des flots, se dresse le rocher sur lequel des moines ont bâti la merveille de l'occident, l'abbaye du Mont- Saint-Michel-au-Péril-de-la- Mer. L'art roman et l'art gothique, l'architecture religieuse et l'architecture militaire ont associé là leurs caractères et leurs prestiges. Autour de cet écueil noir sans cesse souffleté par les vents et contre lequel semblent converger toutes les fureurs déchaînées des grandes marées, entre le ciel et les eaux, comme un phare, trois étages d'édifices se superposent, mordant sur la matière même du récif, faisant corps avec elle et couronnant enfin la tablette supérieure par une extraordinaire basilique.
Nulle parure, dans cette demeure des moines. Sur les dalles, les pas du voyageur ne font retentir que d'anonyrnes échos. Mais les blocs de granit paraissent des blocs de fer. Autour d'eux, nulle rumeur humaine, rien que la souveraineté des
forces élémentaires qui, se heurtant à cette falaise faite de main d'homme, y font courir un frisson sonore, mais ne Tébranlent pas. L'antique pierre des pays d'ouest, vieille comme les assises du monde, la matière immortelle des menhirs, des dolmens, des calvaires de Bretagne, use les siècles, confirme la solitude et mure dans son éternité les vivants oubliés qui hantèrent le Mont.
Le long des côtes, sur les bords de ces fleuves nés dans l'enchantement des forêts celtiques dont ils portent à la mer les ombres et le secret, sous les pluies fines, les sanctuaires de granit, bleus, roses, gris et noirs, abritent une poésie lointaine et mystérieuse entre toutes. L evéque et le pasteur de tous ces pèlerins muets, qui prient au bord de la mer, c'est ce mur debout dans la tempête, dédié par saint Aubert, ermite, à l'archange saint Michel.
JLifs forh- /'^N ne connaît pas tout de cette France ancienne, si Ton ne rr.v.vn-. \^^ connaît que ses églises. Les pierres des forteresses sont moins œuvrées que les pierres des cathédrales, mais elles sont, elles aussi, les témoins des temps. L'église est le lieu fort des pauvres et des simples. La muraille à créneaux entoure la place d'armes des barons. En ruines sur un versant rustique, ces grandes surfaces arides sont d'une mélancolie plus poignante que la décrépitude des sanctuaires. La race qui les éleva semble plus éloignée de la nôtre que les constructeurs de Reims, de Chartres, d'Amiens et de Paris. Ses violences, ses appétits, ses joies frénétiques, ses amertumes désespérées reculent dans un passé indiscernable, que rend plus lointaine encore la paix des
1 il
bourgades construites au pied des châteaux, et de leurs débris mêmes.
Couc}. /'^ u^ ^ vu Coucy , essayé de gravir les degrés de ses escaliers Vy géants, sondé ses douves, mesuré du regard Ténormité du donjon, pense à une humanité formidable et triste, abolie à jamais. Pierrefonds est en partie l'œuvre élégante du génie archéologique au dix-neuvième siècle ; la reconstitution y est méticuleuse, accomplie, presque prolixe. Coucy, — peut-être définitivement détruit par lés barbares, — Coucy. croulant de décrépitude, rongé par la solitude et par l'ennui, envahi par une extraordinaire sylve pariétaire, Coucy paysan, sauvage, abattu nous parlait avec plus de force et d'austérité. C'était le repaire des chasseurs de loups et de sangliers, chasseurs d'hommes aussi. Au milieu dé leurs feuillages, ces pierres étaient les bonnes gardiennes et les dépositaires fidèles de tout ce qu'il y eut de rustique, de forestier et d'aventureux dans la vie des vieux féodaux, — ; la tradition franke des grandes randonnées d'automne, les départs au fin matin sur les routes pluvieuses, les retours exténués, le soir, alors que, dans l'air humide, les valets d'armes allumaient en jurant les lanternes d'écurie, et, peut-être aussi, quelque rêverie plus fine, derrière les volets de bois d'une fenêtre entr'ouverte sur les champs mouillés...
Carcassonne. f A forteresse du roi est du mê.me type que la forteresse du
seigneur. Elle défend les marches militaires et surveille les vassaux incertains. Vaste et complexe comme une ville, la cité de Carcassonne est une vieille guerrière visigothique, empor-
MlDtO 11. U.
' Art gothique et de la renaissance. — HOTEL DE VILLE DE COMPIÈGNE
Début du xvi^ siècle . — Type des maisons communales du nord de ta France.
avec comble élevé, surmonté d'un beffroi. — Structure gothique, décor
de la Renaissance.
tée d'assaut, puis relevée par saint Louis et Philippe le Hardi. Un mont chauve porte sa double enceinte sur laquelle un soleil exterminateur ruisselle comme le plomb fondu des assauts. Naguère un terroir herbeux s'étendait entre les deux murailles, et les troupeaux paissaient le long des rampes flanquées de tours, comme les bœufs et les vaches de la Rome papale, cité de basiliques et de pâturages, sous les frondaisons du Campo Vaccino. Les ruines ont été restaurées, les créneaux couronnent de nouveau les défenses, les tours sont coiffées de leurs toitures coniques. Mais la solitude et le pesant soleil demeurent les hôtes austères et magnifiques de la cité : aux pierres d'aujourd'hui comme aux pierres d'autrefois ils confèrent une sorte de chevalerie sauvage.
Jt^ignon. r^N Avignon, sur le rocher qui domine le Rhône, prés d'un
Lf jardin charmant où, sous les rameaux nerveux d'un pin d'Italie, le ciel de Provence paraît plus aérien, plus profond et plus léger, c'est une surprise et une émotion que de voir s'élever, au-dessus des toits roses de la ville, le château des papes, cette majestueuse muraille, d'un profil si ferme, patinée, non comme une église de chez nous, mais comme un temple. De l'île de la Barthelasse ou, mieux encore, de Villeneuve-lez-Avignon, que commande une autre forteresse, le château Saint- André, de mine plus bourrue que le château des papes, Avignon et son palais fortifié présentent une ligne d'une largeur et d'une unité admirables.
C'est ainsi que je les vis, un mois de septembre chaleureux, sous un ciel d'argent. J'avais passé des heures inoubliables
dans la chartreuse du Val de Bénédiction, dont le garde m'accompagnait. Heureux vieillard, pareil aux périégétes antiques, vos paroles aimables et sages s'accordaient avec le charmé de toutes ces pierres dorées ! La fortune vous avait fixé sur l'autre rive du Rhône et, du haut de Saint-André, vous contenlpliez Avignon, votre ville chérie. Les gens de Villeneuve descendent des Sarrasins ; ils nourrissent des sentiments peu cordiaux pour les Avignonnais; votre indulgent mépris vengeait la ville des papes, mais le paysage était encore plus harmonieux que vos discours.
OUTRE son château, son rocher, ses toits roses et son pont JUgues-^ ruineux qui, comme un bras tendu, porte hardiment ^^^'''^•''• une chapelle écroulée suspendue au-dessus du tourbillon des eaux, Avignon a ses murs, car les villes elles aussi sont des forts et ont une ceinture de remparts. Plus bas, au pays des étangs, sur l'immensité plate des sables, dans une sorte de désert mouillé, voici surgir, intacte et carrée, la cité mélancolique d'où saint Louis partit pour mourir, l'ancien port d'embarquement des croisés, la ville des eaux mortes, Aigues- Mortes. Point de faubourgs ni de banlieue. La ville est exactement limitée à sa muraille, qui tombe toute droite et toute blanche sur la terre miroitante. A l'intérieur se presse une forêt de toits; au dehors, c'est la solitude d'un sol inculte abandonné par les flots. Rien de plus étrange, de plus lointain dans le temps que cette bourgade du treizième siècle, lumineuse et funèbre sous le soleil. Même l'enchantement des Baux, cette prodigieuse cité déserte qui semble sculptée à
même sa montagne, est moins fort et moins captivant. C'est peut-être que des Baux les hommes seuls sont partis, tandis que k mer s'est retirée d'Aigues-Mortes. La ville repose là/ sur son ancien rivage, comgie une épave des siècles et des. flots.
J^ex rues. T^iRE Abbayes, cathédrales, forteresses et remparts, ce ,^^'\ L^ ne sont pas là toutes les pierres du moyen âge. Pour imaginer entières et vivantes les vieilles cités de France, il faut cheminer au hasard des rues incertaines, dans les quartiers anciens de nos petites villes. Il faut refaire à petites journées l'admirable voyage dont le baron Taylor a donné le modèle et tracé l'itinéraire aux jours de la ferveur romantique, pénétrer dans les cours encombrées d'appentis €t de baraques, monter en- trébuchant la vis de Saint-Gilles dont Taxe de pierre, à son sommet, s'épanouit en nervures merveilleuses, se laisser aller au caprice des ruelles bordées de maisons hautes et de pignons à sohves sculptées. Que de vestiges inconnus encore sommeillent sous le rayon des après-midi provinciales ! Qu'il est doux de les découvrir et de les aimer ! Alors la vie s'empare à nouveau des lieux déserts, des rues abandonnées où l'herbe croît entre les pavés, une vie agitée, drue et gaillarde, une vie qui n'est pas le crépuscule tourmenté auquel ont cru les historiens de la vieille école, une vie où il y a de l'ardeur, une fièvre gaie, de la malice, de la passion, de la Hberté.
Passent les jurandes et les maîtrises, pressées en ordre autour de leurs saints patrons. Passent les confréries, précédées de leurs bannières, fort bien peintes de leurs emblèmes et attributs. Passent les messieurs du corps de ville, les échevins, le
Pi. y.
Art gothique. — HOTEL JACQ.UES COEUR, A BOURGES
onstruit avant 1453. — l'ype de la demeure seigneuriale urbaine du xv* siècle, avec sa cour entourée d'une galerie sur cintres très surbaissés et sa tourelle d'escalier. — Calcaire du Berri, toits d'ardoise.
vicomte-maire. On s'assemble, on discute, on délibère. Dans les cités du sud, c'est sur les dalles de l'ancien forum, toutes chaudes de soleil, à la manière de Rome la Grande. Dans les cités du nord, à Compiégne, à Noyon, à Saint-Quentin, à Béthune, à Arras, c'est dans la maison commune, que domine le beffroi, donjon des libertés municipales. Cette seigneurie publique, ouverte à tous, cette forteresse du droit de tous, elle se dresse sur la place de chaque ville et de chaque bourgade dans les Flandres. Arras avait la sienne, charmante et fine, sous sa haute toiture éclairée de lucarnes, avec sa jolie galerie gothique, au fond d'une place carrée bordée d'arcades : un des plaisants ensembles de la vieille France. Tout cela est à terre, écrasé sous le canon. Arras est, avec Reims, la plus douloureuse victime de la guerre inexpiable.