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LE GÉNIE CLASSIQUE. LES PIERRES DU ROI

AINSI Ton vécut à la ville. Ainsi l'on vécut à la campagne, J^cs maisons dans les belles maisons des champs dont les estampes ^^«^ ^*<^^P-^dlsraêl Silvestre et de Pérelle nous conservent une intelligente image, pleine d'accent, de largeur et de fermeté. Comme dans leurs hôtels de la ville, bourgeois et seigneurs y exprimèrent à merveille leur goût d'une existence libérale, ordonnée et sociable. Un corps central à plan carré, deux ailes qui dessinent une avant-cour, un majestueux perron dont les degrés sont larges et aisés, enfin d'amples fenêtres ouvertes sur un paysage de parterres et de bassins, tout signifie l'accueil d'une hospitalité noble, tout respire l'agrément d'une vie bien entendue. Cany, Maisons, Dampierre, enfin Vaux-le- Vicomte ne sont pas les mélancoliques retraites de chasseurs confinés à la vie des bois, l'asile des meneurs de loups ou des rêveurs solitaires ; ce sont encore moins des bastilles ou des réduits. Ce sont des demeures de France, où la politesse des mœurs associe d'honnêtes gens, où les plaisirs de l'intelligence et les plus élégants échanges de pensée sont l'exercice et le charme d'une communauté choisie.

L'accent personnel de la monarchie, c'est dans les monu- J^a colonnade ments publics, dans les palais des rois qu'il faut le cher- ^J^irorc. cher. Il n'y contredit pas les aspirations françaises. Qu'y a-t-il de plus français que la colonnade de Perrault ?. Nous étions menacés d'un décor de Bernin, d'une de ces immenses machines emphatiques que les architectes italiens postérieurs à la Renaissance, ces peintres de théâtre, ces entrepreneurs de girandoles, savaient improviser avec un étourdissant brio. Colbert vit

clair et, l'Italien parti, écarta ses plans. A la grandiloquence, au creux de l'effet, Perrault substituait ces gracieux colosses, ces colonnes doubles posées sur un soubassement d'une fermeté, d'une simplicité romaines, portant elles-mêmes Tentablement et les balustres, sans inutile profusion. Architecture linéaire, mais chef-d'œuvre de modération, de noblesse et de raison .

Vêrsaflks. T L est vrai, Versailles ferait craquer cette définition, trop étroite 1 pour ses splendeurs. Versailles n'est pas une série de façades seulement ; ce n'est pas un château, debout au milieu de son parc : c'est une ville, au centre d'une province de verdures, de tapis verts et de miroirs d'eau, c'est un miUeu organique, voulu, pensé par le prince, non comme un fastueux rendez-vous de chasse, non comme un séjour de paresseux loisir, mais comme la capitale d'un régne et comme l'image de la vie d'un temps. Versailles tout entier célèbre la domination, le triomphe, les lumineuses certitudes d'une monarchie éblouissante. Vous pouvez errer dans son parc en septembre, y respirer les enivrantes mélancolies de l'automne ou, l'hiver, tandis que les arbres noirs et dépouillés hérissent de silhouettes funèbres des solitudes de frimas, y rêver en romantiques à la vanité de l'orgueil humain, à la puissance du temps destructeur... Mais c'est pendant l'ardeur de juillet, au milieu du jour, dans le silence et la solitude, alors que des torrents de feu semblent pleuvoir du ciel sur les pierres, que j'ai le plus profondément senti la poésie de Versailles. Cette magnificence torride échappe à l'histoire qui ne la définit plus. Il semble que.

Art classique. — HOTEL DE VILLE DE LYON

Cour intérieure. — Construit par Simon Maupin, de 1646 à 1655, repris par J. H. Mansart en 1702.

perdue au milieu des sables, elle surgisse tout à coup à nos yeux comme le songe d'un despote oriental réalisé par le vœu tout-puissant d'un génie. Un peuple de marbre se dresse au milieu des pelouses désertes et se reflète au miroir immobile des eaux. Un accablement extraordinaire pèse sur ces grandeurs.

Mais derrière la colonnade infinie, dans les galeries spacieuses décorées de glaces, de stucs et de peintures, la vie a palpité avec une force étrange pendant des générations. Ici, la France incarnée en un homme organisa la paix et la guerre. Ici la féodalité matée tenta de combiner ses revanches d'intrigues et ne put qu'assister, dans une démence de rage obscure, au défilé, à l'ascension des forces bourgeoises. Dans ces jardins, la volonté du maître lui prodigua de savants plaisirs et, dorant sa domesticité, l'associa à de galantes apothéoses du règne. La colère de Saint-Simon dissipe avec violence l'inertie apparente de Versailles : l'immense château s'anime, se peuple, bourdonne de chuchotements, frémit de passion.

CE colossal déploiement de façades, de pilastres, de fenêtres, de trophées, nous mène loin de la maison des champs construite pour la génération précédente et dont la vie physique et morale est un des chapitres essentiels de notre histoire. Un vieil élément français a presque complètement disparu, la haute toiture inclinée qui donne si gracieuse allure à Maisons et à Cany. De même que l'escalier droit d'Azay a fait oubher l'antique tourelle à pans et sa vis gothique, l'attique de Mansart et de Perrault a tué les beaux toits en pente qui

ni-

couronnaient jadis les monuments publics et, dans les demeures privées, les a tassés, aplatis ou gauchement masqués. Désormais la façade l'emporte, envahit tout, se heurte contre le ciel. .

De là une des tristesses des cités modernes. Les bâtisses, réduites à de simples cubes, plates par le haut, sont inertes et sans vie. Les ombres qu'elles projettent les unes sur les autres, manquent de caractère et de beauté. De chaque côté des rues étroites, les maisons sont pareilles à des falaises creusées d'alvéoles et non à des monuments humains. La pierre succède à la pierre avec une monotonie aride.

Des énormités comme Versailles étaient-elles capables de porter sans discordance ces vieilles et plaisantes coiffes dont l'ardoise se mariait si bien à la pierre de taille et à la brique, et que Du Bellay, excédé d'italianisme, voyait passer dans ses songes d'exilé comme l'image la plus fidèle et la plus délicate de la patrie perdue ? Non sans doute, bien que Vaux, cette immense maison des champs, soit couronné d'un beau toit et que sa noblesse n'y perde rien. Mais Mansart a sûrement gâté l'hôtel de ville de Lyon en le surélevant d'un attique. Son dôme des Invalides est un chef-d'œuvre, une des plus fiéres élégances de Paris, mais les toits plats à l'italienne de tant d'édifices, comment nous feraient-ils oublier l'ardoise fine, la silhouette charmante de nos vieilles cités et les grands combles penchés d'autrefois ?

Par Tordre, l'aisance et l'harmonie souveraine qui distribuent tant de grandeurs, Versailles est le seigneur de tous les palais d'occident. Est-il la somme, la conclusion, l'aboutissement du

classicisme ? Versailles, cette extraordinaire nouveauté, ce royaume absorbé en une ville, cette ville en un palais et ce palais dans le culte d'un homme, cette concentration entre des murs de pierre et des parois de verdure de toutes les adorations, de toutes les énergies, de toutes les rancœurs d'un siècle, Versailles est-il à la limite d'un effort ? Désormais nos pierres françaises vont-elles être ordonnées par des copistes ? Bien loin qu'il en soit ainsi, par deux fois, elles reçoivent un nouveau don de vie ; la première moitié du dix-huitième siècle humanise toutes ces majestés, la fin du siècle leur confère une élégance jusqu'alors ignorée.

diX'buiUimif siècU.

JL^ T ouïs XIV meurt, dans l'horreur et dans la confusion d'une

cour qui s'affaisse d'un seul coup. Comment croire à quelque chose de fixe et de durable, puisque ce soleil humain vient de s'éteindre ? Des décombres d'une grande époque sort l'enfance du nouveau siècle, tout entourée de charmes et de périls.

La femme paraît, son règne commence. Elle s'installe au premier plan de l'histoire pohtique, de la vie morale et de l'art. Avec elle, les caprices de la mode, la fureur de l'agio, le goût des petits théâtres, mille rites puérils, mille futilités se déclarent et se font valoir comme autant de surprenantes grâces. Sur les vieilles pierres du pays, que peuvent cette brillante légèreté, ce charme qui passe et qui ne se fixe à rien ? Mais la Française n'a-t-elle pas mis déjà un accent et une poésie dans l'art de la Renaissance ? Le délicat génie qui inspira Azay et Chenonceaux ne doit-il rien à Philippa Lesbahy et à Cathe-

fine Briçonnet ? Ces commencements du dix-huitième siècle me font penser au délicieux printemps architectural de l'Indre et du Cher, aux fines voluptés dont il est baigné.

Et puis Paris reprend sa place. Versailles nous le cachait. J'ai montré le grand Paris des gothiques, la capitale de Henri IV, dont le plan même devait être la figure et le garant de Tunité nationale, enfin ce puissant Paris bourgeois qui épaula si fortement la monarchie et qui se construisit de si hautaines demeures. Le Paris du dix-huitième siècle, c'est plus encore, c'est une immense force morale, c'est tout le libre génie, toute l'antique souplesse de la race. A ce moment-là, Paris récapitule la Franee, et toute la France, la gaîté d'un peuple bon, humain, sensible, prompt à aimer et à se donner, la malice d'un peuple très vieux, très fort et très fin, la courtoisie d'une race élue qui n'a cessé de donner des chefs à la nation et à l'Europe, Paris, dont les jolies manières étourdissent la province et l'étranger, Paris, dont les artisans ont des doigts de génie, un esprit de feu, un cœur gonflé de tendresses et de chansons.

Ce qui sort de tout cela, c'est une force exquise supérieure à l'ordre, le goût, qui est l'ordre même, et quelque chose de plus. Un ordre spontané, facile, spirituel, qui ne tyrannise rien, qui met du premier coup les choses à leur bonne place, qui sait choisir sans sécheresse, qui élimine sans dogmatisme, qui ose épouser les caprices, les souplesses, les hasards de la vie. La rocaille, cette troublante pléthore de fleurs, de coquilles et d'attributs, inventée, comme une plaisante folie, par le génie italien, le goût français s'en empare, la décante, la calme, lui

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