LE GÉNIE CLASSIQUE. LES PIERRES DU ROI
donne, sans la glacer, de la fermeté, de l'élégance, presque du style. 11 s'en sert pour rajeunir et pour vivifier la décoration intérieure, mais il se défend d'en appliquer la formule à l'architecture monumentale. Point d'églises gondolées comme des pendules ou comme des commodes : le goût français continue à respecter les lois de ce classicisme éternel qui oppose la stabilité des grandes masses et le juste rapport de leurs parties aux désordres les plus ingénieux.
u'est-ce donc qui distingue les pierres françaises du dix- J^^ goût huitième siècle de celles du dix-septième ? Il semble que la matière pèse moins, qu'elle soit moins enchaînée à l'inertie, distribuée avec plus d'économie et plus de grâce. Aux mains des architectes des générations précédentes, les formes antiques restaient sévères, elles n'avaient pas encore cet accent français, cette note de justesse, ces proportions qui font de l'art de
Gabriel comme la mesure de l'élégance absolue. La colonnade
de Perrault est un chef-d'œuvre un peu laborieux et tendu : la colonnade du Garde-Meuble n'a pas moins de majesté, mais elle est douée d'une aisance souveraine. On sent qu'elle a été conçue et réalisée par un génie libre, facile, intelligent, heureux. Versailles nous dépasse et nous écrase : le petit Trianon qui, dans des proportions modestes, est admirable de largeur et d'assiette monumentale, est un hommage aux grâces et à la raison. Le mélange de raffinement et de simpHcité qui le caractérise se discerne d'un seul coup et s'impose naturellement aux esprits bien faits. Il est l'exemple et la définition du goût. Ici comme à l'hôtel de Salm, comme à l'École
Militaire, jamais le génie français n'a été plus voisin du génie grée.
JLegoût \^\^ Paris, quelle émulation admirable se répand sur les procnpnrowce, y^ viîîces ! Avec Gabriel et Perronnet*, qui construisent, l'un le pont de Blois, l'autre le pont de Neuilly et bien d'autres chefs-d'œuvre en ce genre, c'est la plus belle époque de l'art des ponts. Les grands ports de l'ouest enrichis par lés mers tournent vers les flots des façades plus belles : la compagnie des Indes reconstruit Lorient ; l'intendant d'Aiguillon, Nantes ; M. de Tourny, Bordeaux, où l'architecte Louis édifie un théâtre célèbre. Le roi Stanislas bâtit un Nancy nouveau, qu'il enjolive d'un luxe de rocaille. Soufflot dote Lyon d'une architecture sobre, large et puissante, digne du fleuve dont elle décore. les rives. Immortelles leçons de goût, prodiguées par les monuments illustres, sensibles dans des demeures anonymes et dans de simples vestiges ! Au détour d'une rue silen-
cicuse, au fond d'une province perdue, un fronton, un portail, une fenêtre apparaissent et remettent d'un seul coup sous nos yeux, avec toute l'autorité du génie français, toute la grâce morale d'une élite charmante. Même aux jours où le style rocaille est en pleine vitalité, la prolixité, la lourdeur, l'enflure sont absentes. Même aux jours où le style Louis XVI
I. Perronnet et Soufflot ramènent l'Académie d'architecture à Tétude des monuments gothiques (de la technique, -s'entend, non du décor ou du parti). En pleine renaissance antiquisante, les hommes de la seconde moitié du dix-huitième siècle se sont rajeunis aux sources françaises. J'ai cité un beau texte de Perronnet sur les cathédrales, contemporain de la polémique du Panthéon. Le même auteur ajoute : « C'est d'après de pareilles réflexions [sur les gothiques) que j'ai osé hasarder de faire des ponts d'une exécution plus hardie et avec beaucoup moins de matériaux qu'on n'avait fait ci-devant... »
est le plus Strict et le plus dépouillé , il est exempt 'de sécheresse.
montjrcbk.
J^a fin delà k iNSi chaque âge et presque chaque génération ont mis dans
i\ les pierres de notre pays quelque chose de leur âme même. Les chefs de guerre et les bourgeois des communes, les rois légistes et les rois chasseurs, les grands seigneurs et les grands parlementaires, les femmes d'esprit et les- amoureuses, tous les passants de ces siècles chargés d'histoire; ne se sont pas évanouis comme de légères ombres. Ils ont laissé d'euxmêmes dans une matière qui résiste aux années, non un faible sillon, mais l'empreinte la plus profonde. Bâtir, voilà l'attribut de toute grandeur humaine, bâtir des tombeaux dont la masse semble une injure au temps destructeur ou des sanctuaires qui paraissent vouloir chercher Dieu dans les nues, bâtir pour des voluptés fragiles des abris plus durables qu'elles.
Les derniers jours de la monarchie ont encore vu nos princes magnifiques en bâtiments. Alors la raison classique, rajeunie par les découvertes des grandes fouilles et par les splendeurs sévères extraites, une fois encore, du sol romain, donne à U pierre une assiette plus carrée et plus ferme, des arêtes plus coupantes, une surface plus égale et plus calme. Les architectes de Louis XVI bannissent la luxuriance de l'ornement et, ce qu'ils en ont conservé, ils l'ont traité sans caprice et sans abandon.
On dirait que, sur le sol de France, ils dressent le décor d'une solennité funèbre et qu'ils sont obsédés par la grandeur des nouveautés formidables qui vont venir. Des modèles
Art classique. — LE PANTHÉON
Intérieur. — Construit par Soufflet, commencé en 1756, terminé sous la RiîvolutioR, — < Modèle de construction solide qui, sans s'écarter des proportions élégantes que nous donnent les monuments antiques, approche de la hardiesse et de la légèreté des ouvrages gothiques. * (Lettre de Perronnet .-l Soufflet, a6 janvier 1770,)
légués par le génie civique de Rpme ancienne, ils extraient le plan et les proportions d une cité colossale faite pour assister aux funérailles d'une longue suite de rois, des cirques capables de contenir les passions publiques et les orages de tout un peuple, des bibliothèques alignant sur des lieues de rayons les monuments de la sagesse universelle. Les pavillons construits par Ledoux aux portes des -barrières de Paris semblent garder l'entrée d'une nécropole de géants.
C'est dans cette atmosphère où s'ébauchent des énormités qu'éclatent et se déploient les pompes efirayantes de la Révolution, des chantiers du Temple de la Gloire au Panthéon coiffé de charpentes. Elle-même, elle n'a rien bâti. Une plaine aride, le champ de Mars, et, devant les façades de Gabriel, une estrade en planches grossières où elle donne au peuple le spectacle des châtiments qu'elle inflige, telle est son arène, tel est son monument. Tout entière à sa précipitation et à sa fièvre, courant à la délivrance des peuples, elle ne songeait pas à dresser des autels au génie de la Liberté.
J^'Empire. T^ LLE lègue à l'Empire son immense inachèvement, avec les
LL édifices ébauchés par la monarchie, auxquels Napoléon va joindre d'autres commencements. Mais l'histoire va plus vite, que les tailleurs de pierre. Chalgrin conçoit!' Arc de Triomphe et le destine à célébrer les grandeurs de l'Empire : il est terminé pour le retour des cendres. La vraie matière qui convienne à ces temps et qui semble sortir, toute brûlante, de la fournaise de la guerre, c'est l'airain. Des canons pris aux vaincus fondre la colonne Vendôme, ce n'est pas seulement l'idée
Art classique. — LE GRAND THÉÂTRE DE BORDEAUX
L'escalier. — Construit par Victor Louis de 1773 à 1779.
d'un soldat heureux, c'est celle d'un voyant qui devine ce qu'il y a de fulgurant dans sa destinée et qui demande à une coulée de bronze de l'immortaliser d'un seul coup.
L'Empire a pourtant laissé une belle avenue de pierre, pareille, non à quelque alignement militaire, comme 6n l'a dit, mais à une marche triomphale, de la plus solennelle cadence, les arcades de la rue de Rivoli. Il a favorisé le pur et gracieux talent de deux architectes, formés par l'Italie et par les disciphnes archéologiques de la fin du siècle, mais restés Français, Percier et Fontaine. Ce diminutif élégant de tant d'impériales grandeurs qu'est l'arc de triomphe du Carrousel est peut-être plus parisien que romain. Plus ouverts que les architectes leurs contemporains, les théoriciens idéahstes, Percier et Fontaine ont été des éclectiques. Comme décorateurs, ils n'ont pas oublié que jadis, sur les bords de la Loire, les maçons d'Amboise, de Blois et de Chenonceaux avaient déjà traité d'une manière personnelle, française et vivante les motifs empruntés aux Italiens et aux Romains. Par là, ils sont les parents et les émules des grands ordonnateurs de formes qui donnèrent vie et personnalité aux pierres de notre pays.