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IX. LA PIERRE ET LE FER

LE dix-neuvième siècle vient de .finir. Éperdu de recherches, d'archéologie et d'histoire, il s'est longuement penché sur nos origines et, du même coup, il outillait l'humanité pour des formes inédites et surprenantes de la vie. La guerre nous isole de lui à jamais et le recule dans les lointains du temps. Nous voici posés sur une autre rive. Les palais qu'il profile à l'horizon, les cités dont il a ouvert les avenues, sont encore un témoignage et un testament.

Le maçon du dix-neuvième siècle bâtit des cathédrales gothiques et des gares de fer. Sur des arches immenses qui semblent franchir précipitamment les vallées, il fait courir, non l'eau des monts, mais des chariots de métal emportés par le génie du feu. Dans des cités provisoires murées de verrières que portent des colonnettes de fonte, sous des coupoles de cristal, il convoque les peuples à de vastes et pacifiques concours. Pleines de fièvre, de labeur, d'inquiétude

nouvelles.

sacrée, les cités surpeuplées foulent leurs anciennes limites, les dépassent et dévalent dans les campagnes. Jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle, elles étaient restées à peu près telles que les avait conçues et ordonnées l'architecte du dix-septième, mais une économie nouvelle s'est imposée à ces agglomérés de nations, à ces immenses républiques urbaines. De hautes falaises de pierre se dressent partout, les derniers jardins sont arrachés, les dernières solitudes sont envahies, mais leurs arbres reparaissent le long des. avenues, les bassins et les statues décorent les placés publiques. Le parc royal se mêle aux pierres de la ville et sur la foule balance ses beaux ombrages.

J^i' far. \ y| Ais les vénérables matériaux façonnés et mis en œuvre par

le génie des vieux constructeurs disparaissent peu à peu des chantiers. Les cités ne tendent pas seulement à croître en largeur, mais en hauteur aussi. Les basiliques de l'industrie, du négoce et de la finance sont vastes, profondes et complexes comme les- cathédrales, mais elles ne sauraient comme elles attendre des siècles leur achèvement. Il faut qu'elles soient promptement édifiées, que leurs éléments puissent être au besoin démontés et ajustés ailleurs, que la lumière les traverse, que la vie s'empare d'elles et les empHsse en quelques instants. Il faut qu'elles résistent aux ardeurs corrosives de l'activité moderne, mais ce n'est pas par la masse qu'elles doivent s'opposer au temps.

Mieux que la pierre de taille, le marbre, le granit ou la brique, le fer répond à ces besoins divers. Les métallurgiste

P si

du dix-neuvième siècle ont su le travailler comme les maçons de Chartres ont su tailler et ajuster le calcaire de Berchéres. La formidable puissance de leurs moyens mécaniques leur a permis de tout oser.. Mais l'architecture du fer n'est pas née d'un seul coup. Elle a rencontré des adversaires.

Ce ne fut pas seulement un combat entre deux systèmes de forces extraites de la matière, mais le choc de deux courants de la pensée. L'homme qui, le premier, donna ses lois à la sidérurgie monumentale, Hector Horeau, lutta toute sa vie, pour mourir méconnu. Contre l'architecte moderniste se dressaient les architectes érudits, formés par l'école historique et par le romantisme. Leur immense mérite, c'était d'avoir compris la poésie de nos vieilles pierres, de les avoir restaurées et sauvées. Obsédés de souvenirs, quand il s'agit de créer, ils furent des copistes, ils s'attachèrent étroitement aux chefsd'œuvre du passé, dont ils donnèrent de pâles répliques. De là, en plein dix-neuvième siècle, ces monuments du treizième, Sainte-Clotîlde de Paris, Saint-Epvre de Nancy.

Mais l'architecture religieuse du moyen âge est un art parfait, complètement évolué, auquel il n'y a rien à changer. Le conflit de la pierre et du fer n'a pas là son vrai sens. C'est à propos d'édifices conçus pour des besoins modernes et répondant à la vie décuplée des cités que les deux formules se heurtèrent. Les Halles Centrales furent d'abord édifiées par Baltard en pierre, puis l'architecte se convertit aux idées de Horeau • et de Flachat, et des halles de fer s'élevèrent au cœur de Paris, à la fois gare, entrepôt et marché couvert, en face des pierres grises de Saint-Eustache. Des nefs de fer se dressèrent partout

Art du XIX' siècle. — LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, A PARIS

Salle de lecture. — Construite par Henri Labrouste et ouverte en 1868. —

Coupoles sur pendentif tendues par une armature métallique et reposant

sur des coloanettes de fonte.

OÙ fumait une chaudière, partout où des hommes s'empressaient autour d'une machine. Les bêtes des abattoirs furent vendues et tuées dans des palais de fer. Des halles, des abattoirs et des gares, le fer passa aux bibliothèques, et ce chefd'œuvre d'aérienne grâce et de légèreté solide qu'est la salle de lecture de la Bibliothèque Nationale fut construit par Labrouste. Des nervures de fer charpentèrent même des églises, Saint-Eugène et Saint- Augustin. A l'occasion des expositions universelles, pour leur architecture colossale et provisoire, l'art du fer inventa des formules plus audacieuses encore. Quelques-unes de ces vastes machines, bariolées d'une polychromie sauvage, éclairées d'aveuglantes lueurs, toutes bruissantes d'orchestres exotiques, laisseront à ceux qui les ont vues et parcourues une sensation poignante de barbarie, de trépidation et de charme, le souvenir d'un moment critique et singulier de la civilisation occidentale...

Jt-^enir de T^ ST-CE donc dans des villes de fer, de ciment armé et de tôle' la pierre, j^ ondulée que la vie moderne doit trouver son aplomb définitif et cette tenue morale qu'elle n'a pas encore ? Faudrat-il chercher les pierres de France dans les rues des vieilles cités silencieuses ou dans les promenoirs de nos musées? Seront-elles uniquement réservées aux tombes de nos morts et à la décoration des nécropoles ? Non, car il n'est pas sûr que les immenses phalanstères urbains du dix-neuvième siècle n'aient pas atteint le terme de leur développement. Peut-être vont-ils se desserrer et se répandre largement au loin. Le transport et la répartition de l'énergie peuvent dénouer ces

puissants faisceaux d'activité qui entassaient les hommes dans les villes à hauts étages.

Alors on verra reparaître, riantes, à demi cachées par le feuillage, les demeures famihales de l'ancienne France, avec leurs murs de belle pierre blanche, les grands combles inclinés, couverts d'ardoises brillantes. Car toutes ces forces nouvelles n'ont pas chassé le passé : elles en maintiennent, elles en épureat la religion.

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