‹ Les pierres de FranceChapitre 6 sur 23 · DIEU CELTE ET DIEUX ROMAINS · texte numérisé non relu

DIEU CELTE ET DIEUX ROMAINS

(Autel de Reims.)

Ls viennent de Test. Ils ont déferlé J^esCtlia. sur l'Europe comme une magnifique mer. Entre l'Océan, le Rhin, et la Méditerranée, au cœur d^ Alpes et jusque sur les rives du Danube et dans la haute Allemagne, ils installèrent des confédérations puissantes.

De tous les anciens hommes qui peuplèrent l'occident, ils furent les plus audacieux, les plus brillants, les mieux doués pour comprendre, les plus aventureux, les plus sensibles à k poésie des choses cachées. Prompts à entreprendre, ils furent plus prompts à abandonner. Bavards, ingénieux, charmants, rêveurs aussi, fiers de donner et de recevoir d'illustres blessures, habiles à les vanter, ils eussent peut-être fondé un empire, s'ils avaient été moins amoureux de leur liberté et s'ils avaient possédé, même à un faible degré, cette vertu médiocre qu'on appelle le sens politique. Ils prirent Rome, mais non le Capitole, et passèrent. Une autre course les mena jusqu'en Asie. Au centre des Gaules, une communauté d'élite, les Bituriges, semble avoir réglé cette vaste pulsation périodique qui

lançait à travers le monde des hordes de héros, capables de remporter des victoires légendaires, incapables de fonder au loin une domination. A l'époque de César, ils étaient apaisés et prospères. Les trésors de leurs rois étaient célèbres. Gais, spirituels et sociables, ils connaissaient, par les villes du Rhône,

quelques aspects de la pensée grecque. Ils habitaient de belles cités de pierre et de bois, où travaillaient avec art des métallurgistes et des émailleurs.

Mais ils n'avaient.ricn perdu de leurs vertus militaires, leur courage était intact. Sur les côtes de l'Océan, les Vénètes, montant de grands voiliers manœuvres avec des cabestans de fer, balancèrent la fortune de Rome. Au pied des forteresses bien défendues^ les légions attendirent longtemps la victoire. Conquis, mais non pas annulés comme race, toujours prêts à revendiquer leurs libertés, ils étaient trop intelligents pour se refuser à accepter l'excellent de la culture romaine, mais ils lui donnèrent un accent que l'art de leurs mosaïstes, de leurs fondeurs, de leurs céramistes nous a conservé.

JLa Brafagnc, ^^^ e génie séduisant et profond, courageux, ardent aux aven-

V-> turcs, sensible à la voix mystérieuse des choses, fertile en riantes et pénétrantes fictions, nous le connaissons par la terreur et par les affabulations des Latins, à la suite des incursions anciennes, par le sec rapport de César, si vanté, sur la conduite de la guerre dans les Gaules, enfin par des traditions et par des légendes où l'àmede la race est déposée comme un trésor caché. Une de nos provinces entre toutes lui doit sa séculaire poésie, —^ la Bretagne, la vieille terre où l'invasion

celtique, par sa première, et sa plus ancienne vague, a laissé les traces les plus durables. Tandis que les peuplades du centre et du sud étaient exposées à des mélanges, à des influences, celle-ci s'est maintenue sur sa forteresse avancée.

Ecoutons une fois encore les voix confuses qui montent de la terre et celles aussi qui' résonnent dans les mémoires, avec les contes, avec les chants. Sur les landes infinies où pèse un ciel bas, au cœur des forêts de chênes, au bord des sources mystérieuses perdues dans le secret des bois, des échos légers portent jusqu'à nous les accents de Tâme ancienne.

Entre la mer et les rochers, elle s'est imprégnée de gravité. Le déchaînement du flot dans les passes, ses retentissantes clameurs, ses assauts eff^rayants contre les falaises, voilà la chanson dont elle fut bercée. Le vent qui secoue les végétations courtes des landes, qui tord pour toujours les ormeaux des chemins creux, a couru sur la mer, arraché la voile et noyé le marin avec sa barque. Au bout du pays, c'est la fin de la terre. Quelques îlots sans cesse assiégés, auxquels on n'aborde qu'après avoir traversé une confuse et mortelle mêlée d'éléments, semblent la prolonger encore et la marier aux vagues. Après, c'est l'immensité, le désert des eaux, ce sont les grandes routes de la mort. Sur les rivages, les monstrueuses Pierres-Debout, les menhirs, se dressent comme des présages funestes, comme des signes d'interdiction pour les navigateurs- Mais remontons le cours d'un de ces petits fleuves noirs dont les ondes semblent colorées d'une mélancolie éternelle. Des forêts paraissent, au milieu desquelles s'élève le château de la Belle-au-bois-dormant. De petites cités rustiques, où le

PAYSAGES CELTIQUES ii

passé se perpétue miraculeusement dans le sommeil de la vie, se serrent autour de la flèche aiguë d'un clocher. On dirait que les siècles ont passé sans toucher les générations, les aspects de l'existence, les coutumes, la langue. Le temps, qui détruit tout, ici a tout conservé. Il n'a pas sauvé seulement les vertus inertes, la passivité, la résignation, la religion des habitudes. L'antique gaîtédu Celte, son humeur sociable et plaisante revivent dans les assemblées, sa ferveur aux pardons ; son audace aventureuse l'entraîne chaque année dans les mers d'Islande; sa religion lui est une poésie, d'ingénieuses fictions peuplent sa mémoire. Jadis il sut enfanter tout un cycle d'épopées pleines de grâce et de mystère; autour des chevaleries d'Arthur, de Merlin l'Enchanteur, au Pays de Galles et en Bretagne, sont nées les légendes les plus séduisantes qui aient jamais captivé les hommes.

Une mélancolie sans âpreté, parfois une gaîté douce, un don divin : l'indulgence, une sensibilité délicieuse, voilée, armée de divination et qui trouve des accents pour exprimer l'inconnu et l'insaisissable, tel fut le ton moral qui donna son unité à la vie des ancêtres et dont leurs romans féeriques et chevaleresques ont conservé la note la plus pénétrante. L'humanité s'est consolée de la tristesse de vivre en inventant des dieux. Le génie celtique a inventé les fées. Elles lui prodiguèrent en retour leurs plus subtils enchantements.

L'absence des monuments n'abolit pas le souvenir. Quand JLa champ les demeures romaines se substituèrent dans les Gaules ^^ j^^f^^^^ aux foyers celtes, quand la langue elle-même se fut peu à peu

perdue, sauf dans le réduit rocheux battu de trois côtés par les flots, quelque chose de vivant et de profond subsista dans les cœurs. La vieille naïveté gauloise, la malice, la sensibilité, l'éloquence se perpétuèrent à travers les âges : ce sont ces vertus qui donnent leur charme et leur accent à ceux de nos poètes qui sont à la fois les plus délicats et les plus populaires. Là mémoire française retentit de ces grands échos.

Les peuples n'élèvent pas leurs temples sur les champs de bataille qui virent leur déclin. Ces sublimes paysages de l'histoire peuvent s'en passer. Au cœur de la Bourgogne, dans un pays qu'on appelle TAuxois, non loin de cet austère Morvan des arbres et des pierres qui conserve encore un caractère celtique, se dresse la dernière et la plus illustre citadelle de la race. Suivons les pentes douces qui mènent au plateau d'Alise, parcouru de vents légers et dominant des vallées charmantes. Làbas, vers le sud, Flavigny, la vieille cité monastique et militaire, robuste dans ses ruines, n'abrite plus derrière la ceinture de ses murailles que des jardinets paisibles et le silence d'une bourgade pauvre. Non loin de ce beau rocher. César installa un camp, et les routes de la vallée coupent les lignes de la double circonvallation dans laquelle il s'enferma pour résister

aux assiégeants et à ceux qui tentaient de les délivrer, sorte de

champs clos qui limite la bataille et la rend plus furieuse. C'est là, au pied de la forteresse des Celtes, dans ce vaste paysage où se croisent les voies de l'ambre et deTétain, que succomba la hberté des Gaules.

Certes, rien de plus cher à nos cœurs que nos provinces frontières, dont on s'est généreusement évertué à nous dire le rôle

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