‹ Les pierres de FranceChapitre 8 sur 23 · III, LES PIERRES ROMAINES · texte numérisé non relu

III, LES PIERRES ROMAINES

Celles ff •qu'apportaient les Romains?

^"""'"^- \) Non pas une poésie de plus,

mais des règles pratiques et des lois, la science de leurs ingénieurs, la 'technique de leur grande édilité, l'art de construire les routes, les aqueducs et les canaux. A la Gaule, animée déjà URNE CINÉRAIRE oALLo- d'uH pfofond Sentiment national,, mais iMu,4e de Lyon.) ^ans cohésion politique, ils donnèrent

l'unité. A ces hommes de désordre, de passion et de générosité ils enseignèrent leurs méthodes. Us n'hésitèrent pas à prendre les" meilleurs d'entre les Celtes pour faire d'eux des citoyens et des sénateurs. Enfin, par les Romains, ce peuple si sensible et si doué connut, avec les divinités méditerranéennes, les chefs-d'œuvre de la statuaire qui en avait multiplié les images. Les dieux et les déesses des Gaules, Ccrunnos, Sirona, le génie aux trois visages, ne furent pas oubliés. Us se mêlèrent sur les stèles aux hôtes glorieux du panthéon nouveau. On vit paraître, brillants de force et de jeunesse, l'Hercule gaulois, Apollon, Neptune et Mars, coulés avec une autorité incomparable par les maîtres fondeurs,

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dans des ateliers anciens, au fait de tous les secrets de l'art et qui n'avaient besoin que de modèles. Dans les villes de pierre, les arènes, les théâtres et les arcs de triomphe s'élevèrent comme autant d'hommages à la majesté du nom latin. A Paris, à Reims, à Autun et dans bien d'autres lieux subsistent des vestiges de ce magnifique passé monumental. C'est sur les bords du Rhôn^ qu'ils se présentent à nous avec le plus d'ampleur et d'unité.

JLi! RJiôna. \ E Rhône tombe des Alpes comme une chute immense et,

jusqu'à la mer, il est un torrent échappé des monts. Il draine en chemin d'autres torrents, non moins rapides. Longtemps il bondit dans un étroit couloir, pour se perdre à la fin, écumant encore, dans un delta de cailloux. Il est pourtant une route et un véhicule. Par lui sont unis, associés, le formidable château d'eau de l'Europe centrale et la mer heureuse sur les bords de laquelle la race blanche établit les puissantes assises de la civilisation. Par lui les peuples des montagnes sont en contact avec les nations marines. Lyon, de nos jours encore la dernière grande république des Alpes, lui doit quelque chose de plus que la splendeur de son site géographique, et lui devra peut-être son avenir. Comme le Danube et le Rhin, il est l'axe de la vie des peuples.

romaim.

JLa Provence ç> ON cours inférieur et son cours moyen baignent les terres

sur lesquelles Rome, avant César, établit d'abord sa domination, cette Narbonaise qui fut une sorte de grande route militaire jetée entre l'Espagne des Celtibères et l'Italie. Qu'est-

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ce que la Provence, avec son nom latin, sinon la province par excellence, le plus ancien territoire romain dans les Gaules ? Sans doute, au cours des âges, les aspects de l'existence ont pu changer, les rencontres ethniques ont brassé de singuliers mélanges. La flamme sarrasine acheva de brûler le sang de cette race ardente. De nos jours, après un long sommeil, un éclatant poète latin. Mistral, plein du génie agreste et de la majesté familière des anciens, a fait renaître Virgile parmi les bouviers de Camargue, puis sa veine héroïque s'est multipliée et perdue en minces filets; de gentils tambourinaires font retentir la musique des chevriers à l'ombre des murs romams.

Mais ces vieilles pierres rousses sont plus éloquentes que les échos des cours d'amour et le charmant tapage des félibres. La gravité des origines y repose tout entière, comme dans un spacieux tombeau, avec la vraie grandeur de la Provence. Aux carrefours des petites villes, rongées de soleil et de solitude, au bord des routes, où se lèvent des nappes de poussière étincelante, Rome se dresse, une Rome de débris augustes, aussi large, aussi solide qu'aux champs du Latium.

sMarsdlU^ f^ENDANT uu été de cette guerre, sous une lumière belle et

aride comme la gloire des morts, j'ai revu ces antiquités vénérables, j ai suivi à mon tour, le long du Rhône, le chemin par lequel le génie antique est monté au cœur des Gaules, derrière les aigles d'argent de Marius et de César. Au bord du golfe, la rivale grecque de Carthage, la puissante cité des Massaliotes, jadis souveraine sur ces rivages, jadis hellé-

nique et romaine, est devenue ce Marseille Porte de l'Orient illustré par Pu vis de Cbavannes, le plus noble des peintres du dixneuvième siècle et peut-être le mieux doué de sens historique. Plus qu'une fille de Phocée, elle me parut d'abord une Sidonienne : jamais la confusion des peuples n'y fut plus grande et plus variée. Les courtiers levantins, venus des Échelles de la Méditerranée orientale, les passants ordinaires de ses promenades, y croisaient sans surprise les hommes d'Afrique et d'Asie accourus pour prendre place dans nos rangs. Le soleil du sud leur était encore une patrie. Avant de se mesurer avec les races du septentrion dans les dunes des Flandres ou dans les boues crayeuses de la Champagne, avec un gai tumulte ils s'abandonnaient à la joie de vivre et de saluer encore la lumière.

Non, nous n'étions pas éloignés des temps, où, derrière le Bœuf et la Louve, à la voix d'un grand paysan, les alliés s'enrôlaient en foule dans les légions, pour défendre contre les Cimbres l'avenir de l'intelligence et ses droits acquis. A quelques lieues de cette mer sereine et de ses rivages fortunés, l'ordre^ la raison et la force ont fait taire une première fois les effrayantes clameurs des barbares. Aujourd'hui les alliés et les protégés de la République accourent aux mêmes lieux pour remplir le même dessein, mais ils ne font que débarquer ici pour mener plus haut une bataille plus vaste encore. Voilà ce que ne doit pas nous faire ouWier le pittoresque et plaisant pêle-mêle de ce vieux quai grec, le spectacle de ses ruelles orientales, peuplées de filles et de navigateurs.

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Jrks. f E voyage du Rhône nous conduit à des aspects plus graves

et plus calmes, non moins riches de sens. En Arles, à Orange, ce ne sont plus des souvenirs de batailles qui nous accueillent, mais les témoins d'une domination stable, majestueusement paisible, et les débris de la magnificence civique. La paix ROMAINE, — ces mots ont leur accent et leur sonorité entre les murailles dressées par les anciens, sous le ciej brûlant et silencieux, dans les villes aux toits roses, au milieu des plaines d'oliviers. C'est là qu'ils prolongent le mieux leurs échos dans nos* cœurs. La paix romaine s'étend avec largeur sur les songes et sur les travaux des hommes, glorifiée par les monuments et par les statues.

Elle dort dans la • paix romaine , la petite musicienne d'Arles, Julia Tyrannia, dont la tombe, décorée des attributs de son art, voisine, au Musée Lapidaire, avec tant de vestiges éloquents. Dans la lumière et dans la paix, les Arènes surmontées de leur donjon sarrasin, le Théâtre, d'où l'on exhuma la Vénus et qui conserve encore deux colonnes corinthiennes, élégantes et délicates, la Voie Aurélienne, bordée de sarcophages dès le iv^' siècle et continuant en plein moyen âge la tradition antique des sépultures dressées le long des routes où passent les vivants, attestent la grandeur de la race qui n'ajouta rien, sans doute, au trésor des vertus cachées, mais qui leur conféra la noblesse de l'ordre. Entre Saint-Césaire-le- Vieux et la chapelle des Porcelets, le nom même du chemin est parfiimé de paganisme : les Aliscamps, ce sont les Champs- Elysées.

Orange. \ Orange, Tare de Tibère, plus ancien que les arcs érigés

sur le sol romain en l'honneur de Titus, de Septime Sévère et de Constantin, n'est pas, malgré son luxe décoratif, la commémoration prolixe d'un petit triomphe local. L'honorable révolte de l'Éduen Sacrovir menaça d'un danger l'unité de l'empire. On ne doit parler qu'avec respect de ce remous de l'indépendance celtique : mais que fût-il arrivé, si la tentative avait réussi ? Les Celtes étaient-ils assez forts pour contenir la Germanie et les Barbares ? L'arc de triomphe d'Orange signifie quatre siècles de plus donnés à la sécurité des Gaules et de l'occident.

A cela je songeais encore devant le grand mur doré du Théâtre voisin, mur célèbre, mur vanté par les orateurs et par les comédiens, et dont les graves échos répètent aujourd'hui les acclamations d'une foule ardente qui salue au passage les vers de nos jeunes poètes humanistes, inégalement beaux. Combien ces blocs sont supérieurs en noblesse, je rie dis pas aux accents de notre muse française, mais aux mauvais drames latins qui furent joués devant eux ! Peuple de législateurs, d'architectes et d'agronomes, et non de poètes tragiques. Mais qu'ils aient haussé de telles pierres, cela suffit.

Le Pont du Gard, cette élégance formidable, la Maison Carrée de Nîmes, l'arc et le mausolée de Saint-Rémy, les antiquités d'Arles et d'Orange ne doivent point éveiller en nous de futiles méditations romantiques sur la fragilité des empires, mais nous exalter au contraire sur la durée des œuvres de l'homme. Autour de ces débris immortels, nous n'errons pas vainement, le cœur plein d'inquiétude et de tristesse, comme

nous ferions autour d'une pagode écroulée, dans une forêt de Sumatra, — nous les reconnaissons avec amitié, nous saluons en eux les signes et les témoins d'une alliance intime entre deux races dont le mélange devait faire naître le plus ancien et le plus grand des peuples modernes.

Yiennt^. J^ J ous éprouvons les mêmes sentiments, peut-être avec une

force plus poignante, en voyant se dresser avec une majesté triste, sous un ciel humide, chargé de vapeurs, le temple d'Auguste à Vienne et les tombeaux romains de Lyon. La Provence, c'est encore l'Italie. Après avoir franchi les passes des Alpes, les légionnaires purent croire qu'ils venaient, non pas ajouter aux conquêtes de la République, mais défendre son sol même. Le ciel, la végétation et, de nos jours encore, un parler plein d'accent et de sonorité, tout l'enchantement du sud dans les veux des femmes et sur les lèvres des

hommes, c'est la suite naturelle de la terre voisiné, malgré la barrière des monts. La même mer baigne les mêmes rives heureuses et reflètent les mêmes profils.

A Vienne, à Lyon, nous sommes au cœur des Gaules, et le génie romain n'est pas dépaysé. Rien n'est plus digne d'être confié à la mémoire que le paysage de Vienne, avec ses petites collines rondes, hautes comme l'Aventin. En hiver, j'ai vu le Rhône y rouler précipitamment son flot bourbeux et, l'été, glisser ses eaux légères sur un lit de cailloux. Sur son beau socle, Saint-Maurice érige sa dramatique façade en pierres jaunes, toute rongée par le temps ; des vestiges rares attestent le charme ou l'autorité de l'art religieux des grandes époques.

Arles. — LES ALISCAMPS

Restes de la nécropole séculaire des Gaules, bordant [la Voie Aiirélienne

{iv«-xiii" siècle). — Au fond, entre les rangées de sarcophages, l'église

Saint-Honorat (fin xiii» siècle).

Mais c'est dans d'autres lieux de la ville que nous irons honorer le souvenir de l'alliance morale entre les Gaules et la latinité, — c'est au temple d'Auguste, aux jardins de Sainte-Colombe, où dormait la Vénus Accroupie, dans les ruines des thermes étincelants de mosaïques auxquels le génie populaire donnait le nom de Palais du Miroir, c'est à l'église Saint- Pierre, devenue musée romain- Que l'on ne se détourne pas de ces musées de vieilles pierres : sous les arceaux de la basilique romane où Vienne conserve les siennes, reposent, .oubliés, de grands témoins. Plus encore que la charmante Victoire arlésienne, m'émeut tel fragment de colosse où revit, durci par un ciseau romain, noirci par le sol et par le ciel de notre pays, le style des Parques du Parthénon.

JL:)on. À Lyon, au Palais des Arts, les stèles des morts sont dresl\ sées sous les voûtes d'un cloître, autour d'un noble jardin français qui associe à ces gravités la beauté tremblante de ses feuillages et le chant d'une fontaine dont l'eau s'écoule par la fente d'un tombeau. Les pierres funéraires ou votives sont la mélancolique grandeur de ces lieux choisis, où la rêverie du promeneur trouve en elles un cortège de souvenirs et d'exemples. Par elles, la grande leçon des morts donne son vrai sens à la cité vivante, à la capitale romaine des Gaules devenue un des marchés de l'occident. Le cœur de la vieille ville rhodanienne est là. Et c'est encore un admirable symbole de l'alliance celto-latine, plus frappant et plus concret que les noms gravés des magistrats et des particuliers, que la statue

de Mars trouvée dans la vallée de TAin et conservée dans ce beau musée.

Avec TApoIlon de Lillebonne et le Jupiter d'Évreux, il est le plus noble monument de la statuaire gallo-romaine, il est gaulois autant que romain. Quelque modèle consacré, quelque image d'athlète ou de dieu, inventée jadis dans les ateliers du Péloponèse et divulguée par des Campaniens, l'inspira. Au héros glorifié par les anciens maîtres hellènes, Rome a donné sa majesté sévère. Au dieu romain, la Gaule a donné de la force et de la largeur. Oui, le Mars de Lyon est nôtre; fondu par les bronziers de notre pays, ces incomparables servants du feu, sa matière même, comme celle du buste de la Junon viennoise, qui lui fait face, est plus rude et plus belle que le bronze d'Italie. Ses membres sont amples et pleins ; leurs attaches ne sont pas lourdes, elles sont solides. Ce n'est pas l'élégant athlète d'Olympie, ce n'est pas le beau gladiateur du cirque, mais le combattant de nos antiques mêlées, dans les forêts et sur les landes. Dans la plénitude de sa vigueur, il se dresse comme l'auguste génie de ces lieux.

barbarts.

-^*'J A u quatrième et au cinquième

/~\ siècle, les vaincus de Marius sortent de la nuit de leur défaite. Ils ont longuement harcelé les frontières et fatigué les légions. L'infiltration des barbares a préparé la ruine de l'édifice impérial. Enfin les Ph«. N..ni.in- peuples du nord fondent sur les pro- UR |(il\rrk ^' vinces et sur l'Italie même. Jours de désordre et de violence. Il semble que l'aube du dernier jour vienne de se lever sur l'occident. Anciens clients, anciens auxiliaires de Rome, défenseurs des marches impériales contre la ruée alamanique, les Franks Saiiens, peut-être appelés par les évéques contre les Goths ariens, descendent à leur tour en Gaule. Ils arrivent sans autre bagage que leurs armes et leurs chariots de bois, sans autres traditions, sans autre statut politique que des légendes et des coutumes de peuplades. Mais la vie et la pensée s'abritent sous les décombres du vieil ordre. Les évéques, les magistrats, les stratèges et les poètes donnent des leçons à la sauvagerie des vainqueurs et la font plier. La

vieille société survit, malgré la turbulence et l'anarchie des instincts.

QUE pouvaient-ils contre les cités, quand ils ne les avaient JLa grandit pas détruites, ces nomades habitués à la vie errante de * leurs cantons sylvestres, aux grandes chasses, aux expéditions périodiques, à tous les caprices de leur humeur sans frein ? Y installer un comte, représentant le chef de guerre, et surveiller les levées d'impôts, rôder autour des murailles bien bâties, s'enfoncer dans la solitude des champs.

Sur notre sol, ils cherchèrent pour s'étabHr des lieux qui fussent l'image de leur berceau. L'immense forêt septentrionale était encore debout, la grande Ardenne légendaire répandait son flot vert sur les deux rives de Meuse ; au nord et à l'est, ses bastions avancés bloquaient la cité des Parisiens. La belle forêt de Compiégne n'est aujourd'hui qu'un îlot perdu, débris de la forêt de Cuise. C'est à la lisière des fourrés, dans les clairières, que s'établit la monarchie des bois, errant d'un village à l'autre, de Braisne à Attigny, d'Attigny à Verberie. Les siècles ont ébranlé nos théâtres et nos arènes ; ils ont rapidement consumé ces palais rustiques.

SUR la route qui va de Paris à Reims par Soissons, en pleine JLa FarUterre mérovingienne, on trouve encore des lieux qui per- -^^^^n, mettent de songer à ces commencements. Du haut de la terrasse de la Ferté-Milon, à l'ombre d'une lourde forteresse médiévale, la vue embrasse un large paysage : il s'étend jusqu'aux abords de Villers-Cotterets, jusqu'aux frontières de ce

Valois qui est, au cœur de l'Ile-de-France, comme une réserve charmante de souvenirs et de traditions. Braisne n'est pas loin. Le site a ce caractère de majesté gracieuse qui est si frappant dans nos vieux pays, et si doux. La petite ville se groupe sur la pente et monte vers son château. C'est la patrie de Racine, dont on nous dit que les ancêtres maternels, de vieille souche franke, les Skonin, lui avaient légué une humeur de violence et de domination. Là j'ai relu, non pas Iphigénie ou Bérénice^ mais les Récits d'Augustin Thierry.

Quel beau livre, que cette histoire du courage des civilisés et de leur résistance patiente ! On dirait que ce grand esprit impartial, se faisant le contemporain du plus sombre crépuscule de l'histoire, n'y paraisse que pour veiller la flamme du foyer menacé et pour la ranimer. Il la ranime, il la sauve, en la faisant briller une fois encore à nos yeux. On dirait qu'elle renaît peu à peu et que, d'étape en étape, de région en région, elle devient plus haute et plus claire.

Le droit romain avait survécu à la chute de l'empire. Les rois franks restaient éblouis par le prestige des Césars, charmés par la théologie des docteurs et par les poèmes pieux. L'aristocratie urbaine et le clergé gallo-romain conservaient .leur crédit. La liberté des villes avait gagné à la retraite des fonctionnaires impériaux, dont les curies municipales avaient accaparé les pouvoirs. Dans les communautés du sud, les décurions prirent le titre de clarissimes, et leur conseil devint Sénat. Si la langue se perdit dans les vieilles cités romaines du Rhin, submergées par la Germanie, la vie libre des muni-

cipes y continua de siècle en siècle, entourée de prérogatives et d'honneurs jaloux.

LA civilisation avait d'autres refuges, aussi fermes et plus JLemonas" délicats, de grandes âmes seigneuriales, comme celle de ^^^ . TArverne Florentius, évêque de Tours sous le nom de Grégoire, des âmes charmantes, toutes parfumées de latinité et de vertu, comme celle de Radegonde la Thuringienne. Reine en son pays, elle était passée de son palais de bois, au milieu des forêts, à la villa royale de Braisne, qu'elle finit par quitter pour fuir les tristesses du siècle et pour .fonder, à l'exemple de la Romaine Caesaria en Arles, un monastère de femmes à Poitiers. Elle vécut là sa vraie vie de femme, entre son amie Agnès, qu'elle fit abbesse, et le poète Venantius Fortunatus, dans une intimité pleine de tendresse et de mutuel respect.

Plus que les élégantes habiletés d'Ausohe ou de Claudien m'émeuvent les effusions de Fortunat. Il ne faut pas le comparer à Virgile, ni même à saint Ambroise ou à Prudence. Mais on doit le louer d'être resté un Italien et un rhéteur, d'avoir fait retentir une fois encore, dans l'ombre des demeures mérovingiennes, les accents de la grande muse latine qui allait se taire pour des siècles. Qu'il ait célébré Hilpérik et ses noces barbares, la prodigalité des leudes et les obscures victoires des petits chefs, il n'importe guère. Mais il le faisait en invoquant les dieux immortels de sa patrie, dans une langue dont la vieillesse était auguste encore et qui restait romaine par la cadence et par le ton.

JLus cryptes, f E souvenir de ces luttes et de cette résistance, ces noms,

JL ces paysages, ces échos oubliés, voilà ce qui demeure des premiers âges de la monarchie franke dans les Gaules, — mais non pas un monument. Quelques détails d'architecture, quelques fragments décorés révèlent la persistance du prestige de Rome impériale et la leçon de l'orient byzantin, — les chapiteaux de la crypte de Jouarre, taillés dans un marbre de Proconése, le tombeau de l'abbesse Tetchilde et les autres cuves funéraires qu'abrite la même crypte, pauvrement guillochées de géométries enfantines, les chapiteaux de la chapelle Saint- Laurent, à Grenoble, et, plus tardifs, ceux de Germigny. La plus ancienne fondation religieuse de nos rois, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, tant de fois transformée depuis Clo vis, conserve peut-être, mêlées à la terre, quelques traces indiscernables des cendres de leurs ancêtres, comme Compiègne, Soissons, Braisne et leurs campagnes gardent pour nous le souvenir de leur séjour séculaire. A défaut d'édifices qui les décorent et dont la vétusté vénérable porte jusqu'à nous le témoignage des temps, à défaut d'églises et de palais bâtis par des mains mérovingiennes, aimons ces lieux, pénétrons-nous de leur âme même : c'est cœur de France.

Caur d(f T AMAis ils n'ont été plus douloureux, plus éloquents et plus France. J beaux. La flamme de la bataille éclaire tous ces lointains. La plus terrible des guerres n'y piétine pas seulement le berceau des cathédrales, le printemps de l'art gothique, elle y bouleverse le sol sur lequel grandirent les premières races de nos rois et qui les humanisa. Comme si la barbarie descendue le

long de la Meuse, après les Franks de Tournai, après les ancêtres de Charlemagne, voulait revendiquer ces princes que nous avons faits nôtres et qui nous menèrent à la bataille contre les Saxons. De tout temps, cette terre fut patrie. Son perpétuel miracle, ce fut de dompter et de transformer. A la lisière de la forêt mérovingienne, les descendants de Clovis pouvaient se croire encore protégés par la grande sylve germanique : mais ce sol, ces arbres les entouraient d'enchantements nouveaux. Que le conquérant des Gaules, successeur officiel du patrice de Soissons, se pare naïvement de la pourpre consulaire, présent d'Anastase, qu'il se convertisse au Dieu de Clotilde pour s'assurer la victoire, ce sont des faits insignes, mais, dans Thistoire de ses descendants, il y a une continuité plus émouvante encore. Le long de l'Aisne et de l'Oise, ils ont connu des formes plus élevées de la vie morale, ils ont respiré un air plus doux, ils ont appris à respecter les évêques, à ménager les villes. A la fin, leurs arriére-neveux s'amollissent et succombent. C'est là, sur ces routes rustiques, que, vaincus dans leur chair et dans leur énergie, ils se sont fait porter par les chars à bœufs. Et c'est là que descendirent les pères des Carolingiens, venus de la Meuse pour renverser les rois fainéants. 11 n'est pas un écho de ces vallées qui ne répète quelque illustre nom. Les répéter une fois encore, c'est • dire toute la noblesse de notre terre.

L'Oise prend et distribue les forces historiques nées et J^Visii d .accrues sur les bords de la Meuse. A Crécy naît Charles ''^'^''*'- Martel, à Kiersy Charles le Chauve promulgue le capitulaire

qui permet aux seigneurs de bâtir des forteresses et qui consacre la féodalité, naguère refrénée. Noyon acclame Charlemagne roi des Franks et abrite la caducité de sa dynastie. A Compiégne, Louis le Bègue est sacré par Hincmar, et c'est à Compiégne qu'il meurt. Soissons aux maisons claires, Soissons, debout sous le canon, est plus riche et plus vénérable encore. Prés de Soissons, Clovis défit et tua le chef des dernières forces romaines en Gaule, Syagrius ; près de Soissons, Charles Martel écrasa les Neustriens. C'est à Soissons que Radegonde s'était d'abord réfugiée, pour demander le voile à Saint- Médard ; au tombeau tutélaire de l'évêque, Frédégonde fit en vain porter son fils agonisant; dans l'abbaye bâtie autour des reliques du saint. Pépin réunit le concile de 744 et prit la couronne, aux mêmes lieux qui entendirent plus tard la pénitepce publique de Louis le Débonnaire. A Soissons, Carloman fut acclamé roi contre Charles son frère, et Robert I^^ contre Charles le Simple. A Soissons, le roi Raoul fit sa paix avec Herbert de Vermandois. Plus loin, dans la même vallée, le vieux palais d'Attigny, bâti par Clovis II, vit le baptême de Witikind en présence de Charlemagne.

Le retentissement de ces scènes formidables n'émeut plus la pierre des villes et des villages, mais le canon les réveille. Longtemps endormi dans sa paix provinciale, voici que ce sol nous restitue toutes ses grandeurs. La guerre ranime les voix les plus lointaines, des ombres royales sortent de la poussière et reviennent à nous pour nous enseigner l'histoire.

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