LE PONT-NEUF VU DU YACHT
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Verascope Richard.
Chaque pierre conte éloquemment une belle aventure humaine, une page de l'histoire de France ou de l'histoire de Paris. Les tableaux de Raguenct accrochés au musée Carnavalet nous montrent — vers la fin du
xviiic siècle — celte berge du quai des Orfèvres, où noire bateau est amarré, couverte de maisonnettes bâties sur pilotis; les ponts Notre-Dame et Saint-Michel,
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coin de se:.\e.
le pont au Change supportaient, eux- aussi, d'étroits logis de bois — semblables à ceux qui se dressent encore à Florence sur le Ponte Vecchio. Ces bâtisses légères, que mainles fois les incendies détruisirent ne disparurent définitivement que vers 1788.
PAYSAGES DE SEINE
Des la Révolution, les bords de la Seine furent accaparés par les cordiers qui y tissaient leurs longs cordages... mais de tout temps et sous tous ies régimes les
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vrais familiers des berges furent les pécheurs à la ligne. Dans les tableaux d'Hubert Robert, de Raguenet, de Noël, de Demachy, de Canella, dans les dessins de Saint- Aubin, de Bâcler d'Albe, de Carie Vernet, de Duplessis- Bertaut, de Daumier ou de Berlall, on renconlre Finévi-
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table pêcheur à la ligne. 11 pêche pendant la Ternir, pendant les journées de Juin, pendant le siège, — il péchait encore durant la semaine rouge de mai 1871 ! Aux dernières heures de la Commune agonisante, tandis que les Tuileries, le Louvre, la Cour des Comptes, la rue de Lille et le palais de la Légion d'honneur flambaient comme des torches, alors que Paris brûlait, que l'on s'égorgeait, que Ton se fusillait... pas un seul jour — c'est un fait acquis — les berges de la Seine ne cessèrent de recevoir la visite de leur clientèle fidèle de pêcheurs à la ligne... que dis-je? les enragés y manquèrent d'autant moins qu'à la faveur de tant de cata clysmes ils pouvaient pêcher en temps prohibé!
Après les berges, les quais : ce quai des Orfèvres qui nous surplombe n'évoquc-t-il pas le souvenir fastueux de la corporation des orfèvres qui pendant si longtemps y étala son luxe et sa richesse? C'est ici que Paris avait pris l'habitude de venir admirer les somptuosités des Lalique, des Boucheron, des Cartier de jadis (*).
(1) Leur étalage ne le cédait guère en éclat à celui de ros boutiques du Palais-Royal qui n'ont fait, du reste, 'que leur succéder. Joignez-y la splendeur coquette des boutiques de bijouterie qui étineelaient sur la même ligne et l'éclat varié de ces magasins de haut brocantage, dont ceux de Fagnani, Malafer et Granchez étaient les plus magnifiques, et vous aurez une idée de l'aspect brillant que présentaient les environs du Pont-Neuf. Ces brocanteur»
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En 1700, on comptait sur ce quai trent-six boutiques d'orfèvre; aux vitrines reluisaient les chaînes d'or, les pommeaux d'épée, les agrafes, les baudriers, les plats
' Pll0t°S- LA BEKGE DU QUAI DES ORFÈVRES.
étaient, ce qu'on avait d'abord appelé avec certain mépris, des marchands mêlés, « ce sera, dit Etienne Pasquier, une denrée meslée, telle que de ces marchands quincailliers, lesquels assortissent leurs boutiques de toutes sortes de marchandises pour en avoir le plus prompt débit ». — Edouard Fournier. Histoire du Pont- Seuf. t. I., p. 282.
d'argent, les ciboires, les reliquaires, les monstrances... et le jour de la Fête-Dieu les orfèvres édifiaient place Dauphine de gigantesques reposoirs où ils prodiguaient leurs trésors... les marchands de tableaux voisins mettaient à leur disposition « les toiles qu'ils ne craignaient pas de voir gâtées et dont les sujets étaient les moins profanes (*) «. Huit jours plus tard, la même place Dauphine — ce triangle monumental dont le roi Henri IV avait lui-même tracé le plan — appartenait aux jeunes peintres indépendants, c'est-à-dire ne faisant partie ni de l'Académie royale ni de l'Académie de Saint-Luc; ils avaient, ce matin-là (le jeudi de la petite Fête-Dieu, de six heures à midi), le droit d'accrocher leurs œuvres sur les contrevents des boutiques de la place. Tout Paris se pressait à cette triple fête de la jeunesse, de l'art et du printemps; les jolies femmes, les modèles au minois affriolant y affluaient... et les amateurs de peinture comme les amateurs de beauté y trouvaient leur compte.
C'est sur les volets — il en reste encore — de quelqu'une des boutiques de la place Dauphine — éventrée pour faire place au disgracieux et encombrant escalier du Palais de justice — qu'en 1717 Lancret accrocha les deux tableautins qui commencèrent sa réputation, et que les critiques d'alors, presque aussi infaillibles que ceux d'aujourd'hui, n'hésitèrent pas à attribuer à Wat-
(1) Le Panthéon littéraire, 1789. p. 187.
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teau. C'est sur quelque autre recoin qu'en 1720 un jeune homme de vingt ans, J.-B. Chardin, « fils du maître menuisier qui faisait des billards du Roi », suspendit une toile, « imitation de bas-relief ancien » si parfaite, que J.-B. Vanloo l'acheta immédiatement « plus cher que Chardin n'avait osé l'espérer »; c'était sa première exposition. Huit ans plus tard, le même Chardin exposait, toujours place Dauphine et dans les conditions que Ton sait, la Raie, ce chef-d'œuvre que nous admirons aujourd'hui au musée du Louvre (*).
A notre gauche, du côté du quai des Grands- Augustins, le plus ancien des quais parisiens, ces maisons neuves qu'une rue étroite sépare du restaurant Lapérouse, aux jolis balcons de fer forgé, aux élégants
(1) Désirant pressentir les opinions des principaux officiers de ce corps, Chardin se permit un innocent artifice. Il plaça dans une première salle comme au hasard les tableaux et il se tint dans la seconde. M. de Largillière, excellent peintre, l'un des meilleurs coloristes et des plus savants théoriciens sur les effets de la lumière, arrive; frappé de ces tableaux, il s'arrête à les considérer avant d'entrer dans la seconde salle de l'académie où était le candidat ; en y entrant : « Vous avez là, dit-il, de très beaux tableaux ; ils sont assurément de quelque bon peintre flamand, et c'est une excellente école pour la couleur que celle de la Flandre; à présent, voyons vos ouvrages.
— Monsieur, vous venez de les voir. — Quoi ! Ce sont ces tableaux que...? — Oui, Monsieur. — Oh ! dit M. de Largillière, présentez-vous, mon ami, présentez-vous ».
La réception de Chardin, reçu et agréé comme peintre de fleurs, fruits et sujets à caractères, eut lieu le 23 septembre 1728. — E. et J. de Gongourt. (Chardin). VArt au XVIIIe siècle.
mascarons sculptés, furent bâties sur l'emplacement du marché à la Volaille, construit en 1809 sur les ruines du couvent des Grands-Augustins, démoli révolutionnairement en 1791. Ici passèrent, au temps des Valois, les grotesques processions des Mignons allant faire pénitence en l'église des Grands-Augustins, où s'assemblèrent les chevaliers du Saint-Esprit lorsque cet ordre fut fondé par Henri III, en 1579.
Après la Révolution, les quais depuis le Pont-Neuf jusqu'au pont Royal furent convertis en un immense magasin de bric-à-brac.
Là, dans les boutiques, le long des murs, accotées aux troncs d'arbres bordant la Seine, étaient entassées les épaves, les dépouilles arrachées aux châteaux, aux couvents, aux églises, aux grands hôtels démembrés... Là gisaient pêle-mêle portraits de famille et mobiliers dépareillés, tableaux de sainteté et de divinités de l'Olympe, tapisseries armoriées et boîtes à musique, porcelaines de Sèvres et clavecins désaccordés... Sur ces quais également, la Terreur avait dressé les « labiées révolutionnaires » où les miséreux se disputaient « les assiettes de harengs saurs grillés, saupoudrés de ciboules, alternant avec les terrines de salades et de pruneaux ».
C'est quai des Orfèvres, que le 9 thermidor, vers huit heures et demie du soir, fut amené Robespierre, mis hors la loi par la Convention et refusé comme prisonnier par le concierge de la maison d'arrêt du
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Luxembourg. Ses fidèles l'accompagnèrent, en l'acclamant, à l'administration de police dans les vieux bâtiments qui jusqu'en 1871 furent occupés par la Préfecture de police. Ces bâtiments comprenaient, non seulement l'ancien hôtel du président de Harlay — dont les jardins descendaient jusqu'à la Seine, — mais encore un ensemble de maisons branlantes, disloquées, où, au fur et à mesure des besoins, on avait installé « les services ». Robespierre ne quitta l'administration de police que sur les instances réitérées de ses partisans réclamant sa présence à l'Hôtel de Ville... où l'attendaient le coup de pistolet de Méda, l'effondrement, l'arrestation, puis la mort.
Une ruelle — la ruelle de Jérusalem — débouchait sur le quai; à gauche, une vieille tourelle, puis des cimes d'arbres (le jardin du préfet); à droite, une maison à pignon datant du xvnr5 siècle; au fond, un porche cintré (réédifié aujourd'hui dans le jardin du musée Carnavalet) servait d'entrée principale à la Préfecture. Tout cela couvrait l'actuelle rue de Harlay.
Sans compter les ministres de la police — Fouché, Rovigo, Beugnot, Pasquier, etc., logés quai Voltaire et rue des Saints-Pères, — que de préfets se succédèrent rue de Jérusalem. En 1848, ce fut l'étonnant Caussidière qui, après s'être promu lui-même, s'entoura d'une garde prétorienne, « les Montagnards de Caussidière » (infanterie et cavalerie) lesquels, pendant près de trois mois,
terrifièrent Paris. Préfet de police imprévu, Caussidière, après avoir rompu toute relation avec le Gouvernement, recommandait par voie de proclamation « expressément au Peuple, de ne quitter ni ses armes, ni son attitude révolutionnaire... (*) ».
MM. de Maupas, Boitelle, Pictri, sous le second Empire, MM. Edmond Adam et Cresson, sous la troisième République, furent les derniers préfets ayant habité le quai des Orfèvres. En 1871, la Commune de Paris leur donna comme successeur un disciple d'Hébert et de Marat, un gaillard qui traitait Couthon de « vieille béquille », et trouvait Saint-Just « sans énergie »... Raoult Rigault.
Après avoir occupé pendant quelque temps les beaux logis de 1' « ex-préfet de police », ce singulier « procureur » alla s'installer au Palais de justice
(1) La Préfecture de police, soumise aux ordres de Caussidière et de Sobrier, se peuplait d'anciens membres des sociétés secrètes qui s'organisaient en compagnies fermées comme une garde prétorienne pour un futur dictateur. Caussidière ne communiquait pas avec l'Hôtel de Ville ; il avait, de son chef, publié comme liste officielle du gouvernement celle de la Réforme. Dans cette première proclamation, on lisait : « Il est expressément recommandé au peuple de ne point quitter ses armes, ses positions et son attitude révolutionnaire. II a été trop souvent trompé par la trahison ; il importe de ne plus laisser de possibilité à*d'aussi terribles et d'aussi criminels attentats ».
Conformément aux, avis de cet ami du peuple, la ville était devenue un grand bivouac, ce qui n'ajoutait ni à la sécurité publique ni à la confiance. — Victor Pierre. Histoire de la République de 4848, t. I, p. 58.
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d'où, le 23 mai, il expédiait l'ordre « d'extraire et de fusiller les gendarmes détenus dans la maison de justice...^1) » Le lendemain, la vieille Préfecture de police — préalablement imbibée de pétrole — flambait comme une allumette, et avec elle les plus précieux dossiers de la vie secrète de Paris... « Nous allons griller la Boîte aux Curieux ! » avait déclaré le gredin chargé de l'autodafé... Il tint parole.
N'avions-nous pas raison de dire que chaque pierre de ces vieux quais de Seine avait son histoire... histoire étrange où le rire est près des larmes, où la vertu côtoie
(1) Dans la journée du 23, à raidi, un officier fédéré, suivi d'un peloton qui s'arrêta sur le quai, pénétra dans le greffe ; envoyé par Raoul Rigault, il était muni de l'ordre d'extraire et de fusiller les gendarmes détenus à la maison de justice ; par bonheur, c'était un ordre collectif, sans indication, de nombre ni de noms...
M. Durlin — alors directeur — fit preuve de beaucoup de sangfroid. Il prit l'ordre des mains du mandataire de Raoul Rigault et lui dit négligemment : « Nous n'avons plus de gendarmes ici. 11 y a erreur, les gendarmes ont été transférés. Voyez dans les bureaux de la Préfecture ».
Le fédéré s'éloigna, revint au bout d'une demi-heure. — « Nous ne trouvons rien, les gendarmes doivent être ici. — Non, reprit le greffier » ; puis, s'adressant à Génin, le surveillant : « Ouvrez toutes les cellules afin que le citoyen délégué puisse se convaincre qu'elles ne renferment aucun soldat ».
Le délégué fit consciencieusement son devoir. Il n'aperçut pas un gendarme. On se garda bien de le conduire au Quartier des cochers, dont il ignorait l'existence.
11 se retira en saluant : — « Fâché de vous avoir dérangé ». Les otages étaient sauvés. — Maxime Du Camp. Les Convulsions de Paris, t. I, d. 169
le crime, où tout nous apparaît pêle-mêle, incohérent, grotesque, odieux ou sublime... comme ces feuilles qui tombent mortes des platanes voisins et se mêlent, dans les boîtes des bouquinistes, aux plus belles légendes de gloire et d'amour.