ET LA PLACE DE GRÈVE
le 3i Juillet j83o
Il y a déjà quelques années, le hasard d'une flânerie nous fit grimper les six interminables étages de l'hôtel des Invalides, dont les combles recèlent une précieuse collection de « plans-reliefs des places de guerre », visible seulement à certaines époques, parcimonieusement espacées. Ces plans-reliefs, dont quelques-uns remontent au xvne siècle, garnissent une longue série de pièces mansardées et forment un petit musée trop ignoré, fort amusant à visiter. Les plus anciens furent exécutés par ordre de Louvois, jaloux de placer sous les yeux de Louis XIV la représentation de ses conquêtes ; le plus récent, — le plan du port et de la ville de Cherbourg, — fut terminé en 1872. Lors de l'invasion, en 1815, les alliés « empruntèrent» aux Invalides quelques-uns de ces beaux joujoux topographiques, qui font encore aujourd'hui l'ornement de musées allemands et autrichiens...
Rien de plus surprenant au premier abord gue ces minuscules et précises reproductions de villes, évoquant non seulement des souvenirs héroïques, mais encore offrant l'image parfaite d'une cité lilliputienne contemplée du haut d'un ballon. Fossés, contrescarpes, bastions, redans, cultures maraîchères, rues sinueuses, maisonnettes mansardées, hôtels fleuris de sculptures, cathédrales hérissées de clochetons, rien ne manque. Voici les promenades bordées de tilleuls, les mails, les quinconces, les « jeux de boules » chers à nos aïeux... Ainsi nous apparaissent Maestricht, Berg-op -Zoom, Bouillon, — entourée de forêts épaisses, — Namur, Laon, — haut perchée sur son rocher. — Arras, Saint- Omer, Ypres. Voici Avesnes, ses fortifications, ses prairies... Voici même en un coin de la grande place, sur la droite, tapie contre l'église au clocher espagnol, l'hospitalière maison que nous aimons si fort et d'où nous pensons voir sortir, au petit jour, notre ami G. Lenôtre, guêtre comme un Mohican, un arsenal de cannes à pêche sur l'épaule, s'en allant « ferrer » d'une main sûre la carpe traquée en quelque étang voisin...
Poursuivant notre pittoresque promenade, nous contemplons Constantine, Sébastopol, Anvers ; Gibraltar... et soudain une grosse surprise. Devant nous, vision merveilleuse : la place de Grève, le 31 juillet 1830, alors que Louis-Philippe, lieutenant général du royaume, la traverse sous les acclamations du peuple, pour se rendre à l'Hôtel de Ville où il achèvera de conquérir le
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trône de Charles X, renversé par les « trois glorieuses » journées de batailles populaires.
Il nous sembla, devant cette étonnante apparition, que, reculant de soixante-dix-huit ans en arrière, nous assistions, ainsi que l'avait fait notre grand-père, à cette apothéose de la Révolution de 1830. Gomme d'une fenêtre ouverte sur la place, nous apercevons tout le « grouillement » d'un peuple en effervescence... Des milliers de petits personnages s'agitent autour de la « Maison de Ville », entourant les plus célèbres coryphées de cette comédie politique. Voici Louis-Philippe à cheval; près de lui, une chaise à porteurs renferme le banquier Laffitte, immobilisé par une intempestive attaque de goutte; une seconde chaise est occupée par Benjamin Constant, deux des principaux chefs du mouvement. La garde nationale manifeste, les tambours battent, le peuple souverain acclame le héros qu'il sifflera demain ; aux fenêtres, sur les trottoirs, sur les terrasses, des milliers de curieux... Ce « plan-relief », large de lm,80, profond de près de 3 mètres, est décidément le premier des « instantanés » et il date de 1833 ! Son auteur, Foulley, était un vieux soldat retraité qui consacrait ses loisirs à reproduire de merveilleuse façon les faits les plus saillants de son époque.
La reproduction photographique de ce plan donne vraiment la sensation d'un document pris sur la nature
même.. . Le plan lui-même est plus impressionnant encore, puisqu'à la sensation de la foule s'ajoute la magie de la couleur...
Voici les maisons peintes, les vieilles pierres, les antiques fenêtres, les « carottes » des marchands de tabac, les toits de tuiles; voici les uniformes, les shakos, les fusils levés ; les dames portent des « shalls » et des robes à crinolines... les marchands de coco circulent parmi les badauds; la poussière qui saupoudre le sol de la place de Grève est une « poussière d'époque ! »
Un peu d'imagination aidant, l'illusion est complète : devant nous surgit la masse imposante et glorieuse de l'antique Hôtel de Ville, cet Hôtel de Ville parisien où se jouèrent quelques-uns des plus célèbres drames de notre histoire de France. Nous avons contrôlé la sincérité de cette étonnante reconstitution et pouvons attester que jamais la nature ne fut reproduite avec une plus scrupuleuse fidélité. La maison à la tourelle gothique, les lanternes historiques fichées à l'entrée de la rue du Mouton, la rue de la Mortellerie, l'arcade Saint-Jean, le cabaret « A l'image de Notre-Dame », les boutiques multicolores, rouges, vertes, bleues, les échafaudages entourant le campanile de l'Hôtel de Ville, la couleur jaune de la chaise de M. Lafiittef1) « portée par des Savoyards », la chaise verdâtre de M. Benjamin Constant, le cheval blanc de Louis-Philippe, les polytechniciens
(1) Histoire de dix ans, par Louis Blanc, p. 349, passim.
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faisant la haie, épée au poing; la paille qui, la veille encore, avait servi à bivouaquer, éparpillée devant la porte; la boutique du mastroquet du quai Pelletier ébréchée par les boulets ; les vitres des fenêtres brisées
QUAI DE LA GHÈVE ET PARTIE DE l' HÔTEL DE MLLE VERS 1830.
Lithographie de Lemercier.
par la pluie des balles... tout est d'une rigoureuse exactitude et nous offre le plus précieux des documents sur cette extraordinaire révolution qui, en trois jours, mit à bas le trône de Charles X et remplaça le drapeau blanc fleurdelisé par le drapeau tricolore.
Rien de plus amusant, de plus coloré que l'histoire
de ce mouvement populaire réunissant presque toutes les classes de la société. Les meilleurs écrivains d'alors avaient signé l'appel aux armes : MM. Thiers, Mignet, Armand Carrel, Chambolle, Rolle, de Rémusat, Baude,1 Alexis de Jussieu, Gauchois-Lemaire, Évariste Dumoulin. Léon Pillet, Bohain, Roqueplan... Quarante-cinq hommes de lettres, — au nom de la liberté de la pensée, — avaient risqué leurs têtes en inscrivant leurs noms au bas d'une protestation contre les ordonnances royales rédigées par M. de Polignac et signées par le vieux roi Charles X.
L'explosion de colère qui souleva Paris fut terrible et instantanée. En quelques heures, les barricades sortirent de terre, les attroupements des protestataires armés se formèrent, les tambours battirent le rappel de la garde nationale, les ouvriers et les étudiants descendirent dans la rue, les élèves de l'École polytechnique, «après avoir aiguisé sur les dalles des corridors de l'École leurs fleurets, dont ils avaient fait sauter les boutons », forcèrent les portes et, — en grande tenue, — prirent le commandement des bandes d'insurgés; tout Parisien se transformait en militant, et les infortunés soldats de la garde royale tombaient sous les coups de fusils chargés avec des caractères d'imprimerie à défaut de balles.
Côte à côte, avec de vieux soldats du premier Empire, héros d'Iéna, d'Eylau, d'Austerlitz et de Waterloo, couverts encore de leurs glorieux uniformes,
Ces habits bleus pas la victoire usés (1),
(1) Le vieux soldat (Béranger).
SI
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on put voir des combattants en veste de chasse, en redingote, en bourgeron, en blouse ; d'autres encore étaient revêtus d'uniformes de fantaisie, provenant du Vaudeville, où se jouait alors une pièce militaire, le Sergent Mathieu. Alfred Arago, directeur du théâtre, avait mis armes et costumes à la disposition des émeutiers ! Le musée d'artillerie avait été forcé et les admirables lithographies de Raffet, composant YAlbum de 1831, nous montrent des gamins de Paris, la tête enfouie sous une « salade » de ligueur ou un casque de piquier, munitionnaires improvisés, apportant aux « barricadiers » des « balles de zinc pour les cuirassiers » (4).
(1) Les soldats qui occupaient la place de Grève se défendaient avec beaucoup de courage et de tristesse. Chaque maison était devenue un château fort et l'on tirait de toutes les fenêtres. Trois hommes s'étaient postés derrière une cheminée et, de là, ils faisaient depuis longtemps sur la troupe un feu meurtrier, lorsqu'ils furent enfin découverts. Un canon fut pointé contre cette cheminée fatale ; mais avant de l'abattre, le canonnier fit signe à ceux qu'elle protégeait de se retirer... Un détachement du 50me, précédé par des cuirassiers, arrivait par les quais pour gagner la place de Grève. On le fit entrer dans la cour de l'Hôtel, et ses cartouches, dont il refusa de faire usage, furent distribuées aux soldats de la garde... Un détachement suisse avait été envoyé des Tuileries au secours de l'Hôtel de Ville ; il entra sur la place de Grève au pas de charge... Une barricade est occupée par le peuple. Les Suisses soutiennent cette attaque avec vigueur; la garde arrive pour les appuyer et déjà les Parisiens pliaient lorsqu'un jeune homme, pour les ranimer, s'avance agitant un drapeau tricolore au bout d'une lance en criant : « Je vais vous apprendre à mourir » ; à dix pas de la garde, il tomba percé de balles. — Histoire de dix ans, 1830-1840, par Louii Blanc, t. I, p. 217.
Les « grognards » dirigeaient le combat, la croix de la Légion d'honneur piquée sur un tablier de cuir. « Tirez sur les chefs et sur les chevaux, jeunes
gens, et f -vous du reste!» Tous se battaient aux
cris de : « A bas Charles X !... A bas Polignac !... A bas les ordonnances !... Vive la Charte !... » La presque totalité des combattants ignorant absolument, d'ailleurs, ce que comportait la Charte et ce que contenaient les ordonnances !
On sait le reste... les barricades, les blessés, les morts promenés sur des brancards à la lueur des torches par des insurgés criant « vengeance ! » les postes royaux désarmés, trois cents hommes campés dans la cour des Tuileries, la ville entière hérissée de barricades, sentant la poudre, une fièvre belliqueuse s'emparant de toute une population, les coups de canon, — les appels du tocsin ! La Fayette, le vieux héros de 1789, — celui que des irrespectueux dénommaient « Giiles-César », — siégeant, acclamé comme une idole, à l'Hôtel de Ville ; l'émotion de Paris voyant, — enfin ! — le drapeau tricolore flotter sur les tours Notre-Dame, des « messieurs » inconnus et bien mis distribuant dans les rues des pistolets et des charges « de poudre », les patrouilles de bourgeois armés, les « vieux de la vieille », rêvant de l'avènement de Napoléon II, — l'aiglon ! — Le dauphin, furieux et ahuri, se coupant les doigts en arrachant son épée au maréchal Marmont, l'hôtel Laffîtte devenu 1' « hôtellerie de la Révolution... On y affluait de tous
h ARCADE SAINT-JEAN, RUE MO?iCEAU-SAlNT-GBRVAIS.
Lithog. de Lemercier.
l'hôtel de ville et la place de grève
les points de Paris. Pas un homme d'intrigue qui n'y vînt raconter ses services »... le départ de Charles X, de la duchesse de Berri et des enfants de France escortés par les gardes du corps, la lieutenance générale du royaume oiîerte au duc d'Orléans, les hésitations du prince, les
l'hôtel de ville pendant la révolution de 1830.
prières des députés, la foule criant : « Vive le duc d'Orléans! »(*), le duc enfin se décidant à prendre, au milieu
(1) Les députés venus au Palais -Royal apporter au duc d'Orléans leurs hommages avec la proclamation qu'ils adressent aux Français sont émus comme le prince lui-même ; il les entraîne sur ses pas ; ils forment sa garde et son escorte jusqu'à la grève.
des acclamations et des cris de joie, le chemin de la place de Grève, — cette place de Grève dont, depuis trois jours, chaque maison avait été une forteresse. Il y venait chercher la sanction de l'Hôtel de Ville à la dynastie nouvelle, et La Fayette, — au nom du peuple, — donnait publiquement l'accolade au nouveau « roicitoyen ».
C'est l'épisode final de la révolution triomphante que représente notre plan-relief. Louis-Philippe va s'emparer de la couronne de France dans l'ancienne Maison- Commune, dans l'Hôtel de Ville de Paris, tigré encore des balles du 10 thermidor et où se retrouvait presque intacte la salle tragique, le « cabinet vert » dans lequel Robespierre eut la mâchoire fracassée par la balle de Méda, où fut arrêté Saint-Just, où se suicida Lebas... Devant ce « cabinet vert » passait extérieurement
Ils le conduisent à travers le peuple qui, le voyant passer au milieu d'eux, écarte les barricades pour le laisser passer et commence à crier : « Vive le duc d'Orléans ! » en serrant la main au princecitoyen.
Les acclamations de la foule annoncent l'arrivée du cortège. La commission municipale, La Fayette, son état-major, vont à sa rencontre sur le perron de l'Hôtel de Ville et lui ouvrent les portes du palais. Le prince monte le grand escalier appuyé sur le bras du général en chef. On s'arrête dans la salle Henri IV. La proclamation des députés qui fonde une dynastie et qui promet des garanties nouvelles aux vieilles libertés du pays est relue avec solennité. Louis-Philippe, la main sur le cœur, confirme les promesses de cette proclamation. — Dulaure. Histoire de la Révolution de 4830. — Cu. Simond. Paris de 4800 à 4900, t. II, p. 21.
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Extrait dhin Plan de la place de Grève et de V Hôtel de Ville en i83o. Collections du Musée Carnavalet. {Cartons de la topographie.)
l'hôtel de ville et la place de grève
la corniche en saillie sur laquelle, dans la nuit du 9 thermidor, se hasarda Augustin Robespierre, — frère de l'Incorruptible, — ses souliers à la main, cherchant à fuir, pendant que les troupes conventionnelles en-