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LA COUR DE LA SORBONNEVERS

supprimée le 5 avril 1792. le régime nouveau ne lui par-

(1) Robert de Sorbonne, chapelain de saint Louis, avait acquis vers 1252, ou échangé avec le Roi quelques maisons dans la rue de Coupe-gueule et dans la rue voisine.

Saint Louis permit à Robert de la faire fermer à ses extrémités,

donnant ni son « intolérance » ni son «isolement de la vie nationale » ! Hôtes et associés ayant refusé de prêter le « serment civique », furent mis en demeure de déménager et les vastes bâtiments restèrent vides.

Dès 1792 la Sorbonne, mise en adjudication, était louée « partie au citoyen Bachelart qui y tailla une soixantaine de petits logements, partie au citoyen Ghalierqui y tint des réunions de section »... Les meubles, les livres, les bustes, les « corps d'armoire » avaient été, bien entendu, dispersés «dans les dépôts où il se trouva de la place » (d).

Rapidement, le délabrement fut complet... l'herbe poussait « bonne à faucher » autour des pavés de la grande cour et dans le promenoir. Une nuit, grand fracas, une partie du dôme s'écroule. Par les fenêtres brisées, les gamins du quartier venaient polissonner dans les amphithéâtres déserts ; les filous s'introduisaient dans le monument, volaient les plombs des toitures, les marbres des chapelles... Un architecte consulté propose cet admirable remède : « démolir ce qui reste encore debout »... ! et ce crime — bien professionnel — eût été commis si « le mauvais état des piliers soute-

et celui-ci y fit bâtir un collège et une chapelle ; il acquit ensuite ce qui restait de terrain jusqu'à la rue des Poirées et y fit construire le collège de Calvi ou la petite Sorbonne, en 1271.

Le cardinal de Richelieu, qui y avait étudié la théologie, fit rebâtir le collège en 1627 et posa lui-même la première pierre de l'église, le 15 mai 1G35. Jaillot, Recherches sur Paris, t. V, p. 141.

(2) Archives Nationales, F7, 7233.

nant le dôme n'eût rendu l'opération dangereuse pour les ouvriers (j).

Comment utiliser ces ruines? En 1796, on songe à y installer la « chalcographie » ; on y renonce bien vite, la dépense serait trop onéreuse. On émet l'idée folâtre de convertir la Sorbonne en un « dépositoire en faveur des morts de la Commune de Paris... » (2). Enfin, le 18 mars 1800, l'architecte Peyre offre de partager l'église dans sa hauteur en deux grandes salles : « la salle intérieure servira pour les conlérences et distributions de prix » ; la salle supérieure, « déjà toute décorée par les belles fresques de Ph. de Champaigne, sera aménagée (3) en musée pour des expositions de peinture et de dessin ». Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur, agrée la proposition ; des fonds sont votés... mais ces fonds, insuffisants pour une installation, ne servent qu'à arrêter les progrès de la destruction. C'est alors que les artistes envahissent le « Musée des Arts » (ce fut le nom nouveau attribué à la Sorbonne), où l'architecte Moreau, ainsi que nous l'avons dit précédemment, les installa tant bien que mal, et plutôt mal que bien.

De 1802 à 1821, ce Musée des Arts abrita, successivement, plus de cent familles de sculpteurs, peintres, graveurs, anciens prix de Rome pour la plupart. Les logements aménagés pouvaient recevoir une cinquan-

(1) Archives Nationales, F13, 1248, n° 58.

(2) Archives Nationales, F13, 871.

(3) Archives Nationales, F1*, 671.

taine d'hôtes à la fois. Ici tour à tour se succèdent Pajou, Ramey père, Meynier, Lordon, Demarne, Lesueur, Hittorf, Roland, Vandael, le sculpteur Marin, le bon Boilly, Cartellier, le grand Prudhon... La règle était d'attribuer à chaque occupant trois chambres de maître et trois pièces de service ; mais combien doivent se contenter d'un modeste appentis, d'un comble « éclairé par un œil-de-bœuf », d'un atelier obscur « où l'on ne peut travailler plus de deux heures à cause de l'ombre portée par les maisons d'en face ». En 1813, Petit, paysagiste en renom, protégé par le général Canclaux, n'a pour logis et pour atelier qu'une chambrette lambrissée, de moins de trois mètres de hauteur, « où il es* impossible de développer une toile » (*).

Les « bons » logements occupaient le fond de la cour, face à la chapelle, ou bien s'ouvraient sur la rue de la Sorbonne. Neuf ateliers envahissaient l'église, coupée dans sa hauteur par une cloison : un dans chaque chapelle, deux dans les parties supérieures des chapelles du centre, un sous le Dôme. MM. Cartelier, Esparcieux, Roland, Lordat, statuaires, occupaient ces locaux; et aussi M. Vandael, peintre de fleurs, qui, de plus, possédait derrière le chevet de la chapelle « un jardin cultivé à la hollandaise, dans lequel il pouvait aller, de plain-pied, peindre d'après nature les fleurs et les feuillages sur leurs tiges, aux pleins rayons du soleil ou après

(1) Archives Nationales, F13, 1248.

les rafraîchissements de la pluie... » (*). Et l'heureux Vandael dut défendre, par une haie d'épines, son « jardin à la hollandaise » contre les convoitises de ses voisins et les maraudages des gamins du quartier...

Le statuaire Roland s'était installé dans la chapelle latérale — dite chapelle de Richelieu — où le ministre fut inhumé et où s'élève son monument funèbre, chefd'œuvre de Girardon. C'est en cet atelier que la mort surprit Roland en 1816, alors qu'il commençait l'exécution de la statue du Grand Condé. David d'Angers — élève de Roland — revenait alors de Rome, tout jeune et rêvant de gloire. Il occupait aux environs de la Sorbonne un pauvre logis, et sa fièvre de travail était telle qu'il y couchait « sur une porte sculptée, afin de ne pas dormir trop longtemps » (2), Ce fut lui qui eut l'honneur d'exécuter, dans cette chapelle de la Sorbonne, la statue ébauchée par son vieux maître mourant, et ce coup d'essai fut triomphal. C'est à la Sorbonne que David d'Angers naquit à la célébrité.

Inutile d'ajouter que la médisance, la jalousie, les commérages fleurissaient dans la ruche artistique... On se disputait âprementpour des chéneaux engorgés, pour des ordures jetées par les fenêtres, pour des tapis indû-

(1) 0. Greard : La Nouvelle Sorbonne, p. 207.

(2) « En 1815 ou 1816, mon père, revenant de Rome, avait un atelier dans les environs de la Sorbonne. 11 y couchait sur une porte sculptée pour ne pas dormir trop longtemps... »

(Extrait d'une lettre de M. Robert David d'Angers), 17 février 1909 (collection Georges Cain).

ment secoués ; on se jalousait un « débarras » inutilisé... (*).

Cependant, entre deux orages, ces braves artistes organisaient de petites fêles, des sauteries familiales, des représentations de «Proverbes», des concerts (2). En hiver, on dansait chez Lordon, chez Dumont ou chez

(1) 3 août 1815. — Pétition rédigée et signée par une trentaine d'artistes logés au « Musée des Artistes » au Ministre de l'Intérieur pour défendre aux habitants des rues de Gluni, des Gordiers et des Poirées, d'ouvrir et d'agrandir, dans les murs mitoyens donnant sur l'enclos intérieur de la Sorbonne, des croisées qui, autrefois, n'étaient que de simples jours de souffrance garnis de barreaux et de mailles en fer qui forment des vues droites et directes ouvertes tout le jour et par où les occupants jettent leurs immondices, laissent souvent tomber du feu en allumant leurs fourneaux sur les appuis, y font sécher leur linge ou sur des cordes ou sur des étendoirs placés en saillie sur la Sorbonne et communiquent par l'étage des combles jusqu'aux mansardes occupées par les artistes.

Signé: Du Tertre, Boye, Rolland, Beauvallet, Knip, Ramey, Stouf, Milbeét, Gartellier, Pajou, Dumont, Meynier, etc., etc.

F*3, 1248. (Archives nationales.)

(2) J'ai retrouvé quelques programmes de ces concerts écrits à la main sur un solide papier à dessin, par un calligraphe consommé- Voici un de ces documents :

Première Partie. — 1° Concerto de piano de Dussek, exécuté par Mlle L. Dumont.

2<> Air de Jean de Paris, de Boieldieu, chanté par M. G.

3° Air varié pour le violon, de M. Baillot, exécuté par M. N.

,4° Air de Sémiramis, de Gatel, chanté par Mlle Dubois.

5° Concerto de flûte, de Berbiguier, exécuté par M. Farrenc.

Deuxième Partie. -— 1° Variations exécutées §ur la guitare par Mlle Camus.

Pajou ; Jacques Eclme jouait sur son vie Ion le quadrille à la mode, la Petite Laitière. Les danseuses « se paraient de mousselines blanches ou de robes grises rehaussées d'un mince filet vert ; décolletées à la vierge, elles posaient sur leurs cheveux une petite couronne de fleurs à l'antique » (4).

L'éclairage était modeste et les rafraîchissements se composaient de verres de groseille et d'orgeat galamment offerts par les danseurs... mais les danseuses aimables, jeunes et jolies, gracieuses, avaient l'honneur de porter le nom d'artistes justement révérés ; les danseurs étaient intelligents et joyeux. Toute cette belle jeunesse illuminait un moment de sa turbulente gaîté les vieilles pierres grises du « Musée des Arts »... A

2° Air de la Journée aux aventures, de Méhul, chanté par M. G.

3° Pot pourri pour piano et flûte, par M. Bazé et Berbiguier, exécuté par Mlle L. D. et M. Farrenc.

4° Romance de Jeannot et Colin, de Nicolo, chantée par Mlle Dubois.

5° Fragment d'un concerto de violon de M. Crémont, exécuté par M. Maussan.

6° Duo de Françoise de Foix, chanté par M,le Dubois et M. C.

G. Vattier, Augustin Dumont, p. 34.

(l)Les danseuses s'appelaient M1'03 Dumont, Bourgeois, Roland

— qui devint M,ue Lucas de Montigny — Lordon; MIlcs Gastelier, mariées, l'aînée au statuaire Petitot, la seconde au peintre Heim ; Mlle Lesueur, MUe Trézel — mariée à Milne Edwards — -, MUe Stouf

— qui devint M016 Gouderc — et les quatre demoiselles Bosse — dont la plus âgée s'enorgueillissait de s'appeler Victoire et d'être née au mois de maie,

G. Vàttiisu, Augustin Dumont {passim).

minuit, tout s'éteignait; l'antique monument retombait dans le silence et l'ombre.

En 1802, le sublime artiste Prudhon habitait « au fond delà cour, à gauche de la porte d'entrée, au second étage, au-dessous de l'horloge ». Son atelier, éclairé par une large fenêtre, prenait jour sur les jardins, du côté de la rue Saint-Jacques et ne communiquait pas avec son appartement (*). L'immense talent de Prudhon n'était plus discuté, il réalisait enfin l'ambition de ses jeunes espérances ; jamais pourtant le grand artiste n'avait été aussi malheureux. Prudhon subissait la torture d'être le mari d'une femme indigne de lui. La pauvreté d'esprit de cette triste compagne, la bassesse

(1) Rapport présenté au Ministre de l'Intérieur (Du 18 messidor an X.):

Le citoyen Prudhon, peintre, représente que pour loger sa famille dans le logement qui lui a été donné au Musée des Artistes, il est indispensable de déplacer pour la reculer de deux pieds une cloison qui forme un cabinet inutile. Cette opération donnera au citoyen Prudhon la facilité d'établir une chambre à coucher pour ses enfants qu'il ne pourrait garder chez lui s'il est privé de l'avantage qu'il sollicite. 11 demande que ce travail soit fait aux frais du gouvernement. Le citoyen Moreau, consulté sur cette demande, assure que la dépense de ce changement n'excédera pas 150 francs. Il ajoute que le Ministre pourrait s'en charger surtout pour un père de famille aussi recommondable par ses talents que le citoyen Prudhon.

On propose au Ministre d'autoriser le citoyen Moreau à faire faire le changement proposé dans le logement de Prudhon.

Le chef de la 3e division des Beaux-Art». (Signature illisible).

de ses goûts, ses violences, ses grossièretés, torturaient le timide Prudhon. La mégère faisait partout les scènes les plus violentes et les plus ridicules ; elle parcourait les corridors, envahissait les ateliers des confrères de son mari pour y crier ses plaintes, ses invectives.^.. Déjà, alors que Prudhon habitait le Louvre, deux de ses voisins, les peintres Girodet et Meynier, avaient émigré aux Capucines (près la place Vendôme), mis en déroute par les hurlements incessants de cette furie !

Prudhon en était arrivé à fuir son atelier. Se sauvant comme un criminel, il s'en allait respirer chez des amis... A bout de force, il se décida à une séparation judiciaire ; malgré cela, les scènes continuèrent, et Prudhon désespéré dut se résoudre à demander aide et assistance à Denon, — directeur des musées. « C'est une peine pour ma délicatesse, — écrit le malheureux artiste à la date du 30 septembre 1803 — de vous entretenir de choses qui me révoltent et me font rougir; je suis outré et humilié tout à la fois quand je parle d'une femme qui, n'ayant ni fierté ni amour-propre, n'a pas craint de montrer la bassesse de son âme par les scènes atroces, dégoûtantes et scandaleuses qu'elle n'a cessé de me faire, par ses propos infâmes contre toutes les personnes qui m'avoisinaient et par la manière insupportable dont elle a agi avec tout le monde. Sans la- considération particulière qu'ont pour moi mes confrères... ils auraient porté des plaintes au ministère de Plnlérieur, pour écarter quelqu'un dont la méchanceté soutenue

récidivait journellement tout ce qui pouvait leur être désagréable ou incommode... D'après ce, on sent combien une telle femme est un objet insupportable et scandaleux dans un lieu comme la Sorbonne.

« Le gouvernement qui considère les Arls loge les Talents. Dans le local qu'il leur accorde, il est nécessaire pour l'ordre et la tranquillité qu'il y ait une police qui puisse en exclure quiconque oserait les troubler... Ma femme est dans ce cas... »

Rien n'y fît, cet effroyable supplice dura quelques années encore et ne cessa que le jour où Mm6 Prudhon, parvenue jusqu'à l'Impératrice, fit devant Sa Majesté une scène tellement scandaleuse qu'on dut interner la démente en une maison de santé surveillée par la police. C'est à ce moment de détresse morale qu'une douce main de femme vint panser les plaies saignantes du cœur brisé de Prudhon.

Le pauvre artiste vivait à la Sorbonne, triste et seul, jusqu'au jour où — sur les sollicitations réitérées d'un ami — il consentit à donner ses leçons à Mlle G. Mayer, une élève de Greuze que la mort du peintre (1805) laissait sans maître, et pendant seize ans Mlle Mayer illumina la vie de Prudhon.

Une étude évoquant l'image de cette amie adorée fait aujourd'hui partie de la collection Groult, où nous l'admirions hier.

Qu'elle est séduisante, cette jolie laide !... Le nez est torp large, la bouche trop grande, les pommettes sem-

Mlle CONSTANCE MAYER.

Étude peinte par Prudhon. Appartient à Mme Grou

« MUSÉE DES ABTS )) 109

blent trop écartées... mais que d'intelligence en cette tête expressive !... Mille boucles brunes noient d'ombres légères le front bombé et mettent en pleine valeur des yeux voluptueux, ardents, tendres... Comme l'on s'explique aisément, devant cette esquisse émouvante, enlevée de verve en une heure d'inspiration amoureuse, la tendresse profonde que le vieux maître au cœur douloureux dut vouer à cette femme souriante et douce, dont les longues mains pâles pansaient les blessures, dont le regard mouillé disait l'amour admiratif et silencieux.

L'âme tendre du bon Prudhon se livre sans réserve ; pendant près de vingt années le grand artiste est heureux. Cette liaison semble lui porter bonheur. En 1808, l'empereur Napoléon le décore devant son tableau la Vengeance divine poursuivant le Crime ; il a l'honneur de peindre l'impératrice Joséphine dans les frais jardins de la Malmaison; on se dispute ses œuvres; M. de Talleyrand vient poser dans l'atelier de la Sorbonne ; l'Institut lui ouvre ses portes... C'était trop beau pour durer 1

Les années n'avaient pas épargné Mn* Mayer qui se sentait vieillir; elle devenait «mélancolique » — ainsi s'appelait la neurasthénie sous Louis XVIII ; — sa santé l'inquiétait justement ; sa petite fortune avait disparu. Le matin du 26 mai 1821, plus souffrante encore que d'habitude, Mlle Mayer fait appeler le docteur Brale, son médecin, qui lui trouve « l'œil hagard et le front affreusement plissé». Le docteur s'éloigne; M11* Mayer, malgré

1 d 0 LES PIERRES DE PARIS

sa faiblesse, monte à l'atelier de Prudhon, s'installe devant son chevalet, à quelques pas en arrière du maître, à sa place habituelle. On apporte une lettre timbrée de Toul — c'est là que Mme Prudhon achève de mourir, chez son fils Épaminondàs. — Cette lettre donne les plus graves nouvelles et présage une fin prochaine... un grand silence angoissé... puis Mlle Mayer jette cette question : « Prudhon, vous remarieriez-vous si vous deveniez veuf? »

Sans réfléchir à ce que sa réponse contenait de douloureux, d'injuste et de blessant pour l'àme tendre de son amie, Prudhon, tout au souvenir du calvaire conjugal qu'il avait gravi, ne put s'empêcher de répondre, avec un geste d'effroi : « Oh! ça... jamais! ! ! » — Silencieuse, atterrée, décomposée, Mlle Mayer passe alors dans un cabinet voisin, où Prudhon avait coutume de s'habiller; elle ouvre un meuble, prend un rasoir, traverse la cour de la Sorbonne, remonte dans son appartement, se place devant la glace de son petit salon et se tranche la gorge en deux coups de rasoir, « dont le second, dit le rapport du commissaire de police Monyer, pénétra jusqu'au vertèbre cervical... » (*).

(1) Extrait de l'acte de décès de MUe Mayer:

«L'an 1821, le 27e jour du mois de mai, dix heures et demie du matin, sont comparus MM. Pierre-Félix Trézel, peintre d'histoire, âgé de 38 ans, demeurant à Paris, rue et maison de Sorbonne, n° 11, et Pierre-Gérôme Lordon, peintre d'histoire, âgé de 41 ans, demeurant mômes rue et maison, voisins de la défunte, lesquels nous ont déclaré que le 26 de ce mois, à 2 heures de relevée, Mlle Marie- Françoise-Constance Mayer La Martinière, peintre d'histoire, âgée

Prudhon, ne soupçonnant rien du drame atroce et rapide, achevait de s'habiller pour se rendre à l'Institut. Il descend, voit des visages effarés, perçoit des cris, des sanglots... il se précipite et tombe sur le corps ensanglanté de Mlle Mayer. Il fallut lutter pour l'arracher de ce cadavre qu'il étreignait convulsivement...

Volontairement solitaire, farouche, appelant la mort comme une délivrance ; n'ayant plus « ni la patience de vivre ni la force de souffrir », Prudhon se retira dans les solitudes de la rue du Rocher, au numéro 34/ C'était alors un quartier absolument désert. Reclus dans son atelier, le pauvre maître vécut là deux années, achevant les tableaux ébauchés par Mlle Mayer, errant sur les boulevards extérieurs, fuyant Paris, ne sortant plus que pour porter des fleurs à « sa » morte, tout en haut du Père-Lachaise...

Le 16 février 1823, le grand artiste cessa de souffrir.

de 46 ans, native de Paris, y demeurant susdites rue et maison et quartier de la Sorbonne, est décédée en ladite demeure célibataire.

« Signé : F. Trézel, Lordon. »

Un procès-verbal dressé par Jean-François Monyer, commissaire de police, en présence de M. Cloquet, médecin, porte : « La demoiselle Mayer (Constance) étant dans l'appartement de M. Prudhon, artiste peintre, où elle avait une partie de ses effets. Mlle Sophie Duprat, élève en peinture de la défunte, venant de la quitter vers »es 11 heures et de la laisser seule dans cet appartement... se porta deux coups de rasoir dont le dernier pénétra jusqu'au vertèbre cervical... Elle dut mourir sur-le-champ. Elle s'était placée devant une glace pour se porter le deuxième coup et était tombée sur Je dos, les pieds tournés du côté de la porte de communication... »

LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES

La Nouvelle-Athènes. — La maison de Talma.

IA rue de la Tour-des-Dames n'est pas ce qu'il est convenu d'appeler « une rue passante », elle commence rue Blanche à la hauteur de l'église de la Trinité et rejoint — par une pente raide — la rue de La Rochefoucauld. Pas de boutiques, pas d'autobus, peu de voitures ; une rue vieillotte, discrète, silencieuse. Au n° 9, une plaque, apposée sur un mur d'hôtel de belle allure, apprend aux rares promeneurs que l'illustre tragédien Talma y mourut le 19 octobre -1826. Tout d'abord cela surprend, cette rue d'aspect provincial paraissant plutôt destinée à abriter des communautés religieuses que des demeures dé comédiens; mais, à la réflexion, on se souvient qu'au siècle dernier un grand nombre d'artistes — littérateurs, peintres, acteurs, musiciens, statuaires — vinrent habiter cet aimable coin de Paris

paisible et verdoyant, égayé de jardins lotis sur les anciennes « cultures » des communautés religieuses dissoutes par la Révolution, sur les pelouses et les parterres encadrant les « folies » du xvme siècle, sur les terres et les marais vendus comme biens nationaux.

Autrefois la majeure partie du quartier relevait jadis de l'énorme domaine abbatial de Montmartre, qui pour cette région seule s'inscrivait entre le faubourg Poissonnière, la rue de Glichy et la rue Saint-Lazare. Déjà, en 1775, Jaillot écrivait : « Dans la direction du château des Porcherons (e'est aujourd'hui le square de la Trinité et l'église se dresse sur l'emplacement de l'ancien château de Le Coq, évêque de Laon, ami d'Etienne Marcel; l'impasse du Coq fut un rappel de cette époque lointaine) on rencontrait les ruines du moulin de Ja Tour-des-Dames, transformé en colombier et marquant la fin des propriétés de l'abbaye de Montmartre ». La rue s'élève sur remplacement de ce colombier, terreur et fléau des maraîchers voisins qui voyaient fondre sur leurs petits pois et leurs rames de haricots les pigeons pillards des abbesses de Montmartre ; ceci explique pourquoi la destruction des pigeonniers .« à privilèges » fut l'une des premières conquêtes de la Révolution triomphante.

Ce moulin de la Tour-des-Dames figure sur les plans de la Censive de 1383; il rapportait alors « 6 livres de rente » ; le loyer grandit en 1594, il s'élève à « 48 livres,

LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES

avec obligation de moudre les blés nécessaires à la nourriture des religieuses et de leurs domestiques (!) ».

Eu 1717, le moulin ne tourne plus, les terres sont affermées à un marchand de chevaux

et en 1763, le

(1) ....« Le moulin était fort ancien, car on le voit déjà figurer sur un état des propriétés de l'abbaye dressé le 11 février 1383, où il est mentionné comme étant situé derrière un petit hôtel assis en la

terrain « dit, la Tour-des-Dames » est loué moyennant 150 livres par an à un M. de Saint-Germain... En 1822, on détruisit les derniers restes de « la Tour-des- Datnes »; dans l'épaisseur des murs, on découvrit uns petite provision de vin mis en bouteilles au temps de Henri IV... Déception! ce vin n'était plus buvable (i). La rue passe sur remplacement des confins du domaine abbatial des religieiioes de Montmartre.

L'endroit ne pouvait qu'attirer le? artistes amoureux de lumière, de verdure, de recueillement, bien vite « la Nouvelle-Athènes » — tel fut l'aimable surnom du quartier — 08 peupla et c'est ainsi que la rue de la Tourdes-Dames compta 3n peu d'années (do 1820 à 1870) d'illustres locataires. Mlle Mars Mu Théâtre-Français) occupa !e numéro 1, Mlle Duchssnois le numéro 3, Horace Vernet et son gendre Paul Delaroche eurent

censive de Sainte-Opportuns, au lieudit les <r Marais sous Montmartre », et rapportant 6 livres de rente (Cartulaire de Montmartre, publié par M. E. de Barthélémy, p. 200) ; de plus il est indiqué dans un registre des ensaisissements de Saint-Germain-l'Auxerrois, en 1494. (Jaillot, Recherches sur Paris, t. II, p. 19).

« C'est assurément de ce moulin qu'il s'agit dans le bail que Catherine Havart, abbesse de Montmartre de 1594 à 1598, passa avec Martin Levignard, meunier, demeurant sur la paroisse de Saint- Laurent, sous la condition de bien entretenir ledit moulin, de payer tous les ans à l'abbaye 48 livres, et de faire moudre tous les blés nécessaires à la nourriture des religieuses et de leurs domestiques ; dont acte a été passé par Jean Chappelain et Pierre Leroux, notaires au Châlelet de Taris. (Cheronnet, Histoire de Montmartre, p. 123). »

(1) Lefeuve, t. II, pp. 501 et 502.

Extrait du Plan routier de la Ville de Paris, en i83g, par Charles Picquel .

LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES

leurs ateliers aux numéros 7 et 5, où Carie Vernet vint mourir en 1835; le grand Talma logeait au numéro 9 (!), Grisier, le maître d'armes qui mettait si bien en scène les combats épiques imaginés par le bon Alexandre Dumas, les duels de d'Artagnan, de Bussy d'Amboise,

A Deveria, del. 1823 Paul Legrand, sculp.

TALMA, RÔLE DE SYLLA (ACTE IV, SCÈ.NE VIIl).

de Chicot, faisait ferrailler ses élèves au numéro 12.

Dans les rues voisines, rue La Rochefoucauld, rue

Blanche, rue de Douai, rue Pigalle, cité Frochot,

(1) Talma naquit à Paris le 15 janvier 1766, rue des Ménétriers.

logeaient Berlioz, Gh. Gounod, Victor Massé, Félicien David, Gustave Moreau, Gavarni, Degas, J.-L. Brown, Isabey, Pli. Rousseau, Ch. Jacques, Cabanel, Franceschi; Gérôme, Reyer, Bizet, Manel, Auber, Eugène Scribe... De jolies femmes, amies, élèves ou modèles de tant d'artistes sillonnaient « la Nouvelle-Athènes » qui longtemps garda son caractère charmant d'intimité. Chacun se connaissait, — ne fût-ce que par les potins des concierges, — on s'abordait? on s'interpellait, on se souriait : c'était comme uno petite ville en la grande ville, et cela dura jusqu'en 1870.

De tout temps les artistes ont éprouvé un impérieux besoin de lumière et de silence; les peintres, les littérateurs par nécessité professionnelle, les comédiens pour se dédommager de l'existence factice qu'ils ont l'obligation de mener en des coulisses malodorantes et insuffisamment éclairées de quinquets fumeux. De nos jours les multiples facilités de transport ont simplifié les choses; les coulisses sont éclairées à l'électricité; en quelques minutes il est facile de gagner Neuilly, Auteuil, Asnières, Colombes, la Varenne-Saint-Hilaire, Joinvillele-Pont. Il n'en allait pas de même autrefois, aussi les braves acteurs habitaient-ils pour la plupart la banlieue parisienne : Belleville, les Prés-Saint-Gervais, les Batignolles... les plus fortunés demeuraient à « la Nouvelle- Athènes ».

Lorsqu'en 1821 Talma s'en vint loger rue de la Tourdes-Dames, il était à l'apogée de sa gloire. Le temps

LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES

n'était plus où vers 1790 le grand tragédien se rendait à pied de la rue de Seine où il demeurait à la Gomédie-

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