TALMA, RÔLE DE PYRRHUS
Française, « sa femme au bras et le bonnet de coton sur les oreilles pour se préserver des transpirations ren-
trées » (d), Talma tenait alors et très justement le haut du pavé (2).
C'était le « Roscius français », un personnage dans l'État; les femmes arboraient son portrait « en camée » ; Napoléon, qui l'admirait, n'avait pas oublié la promesse faite à l'ami des mauvais jours : « Je vous ferai jouer devant un parterre de rois », et le 6 octobre 1808, à Erfurt, Talma avait interprété la Mort de César devant deux Empereurs, trois Rois, une Reine, vingt princes, six grands-ducs... et l'illustre Gœthe. En 1822, le roi des Pays-Bas lui accordait l'usufruit d'une rente de 10. 000 francs sous la seule condition que « pendant six ans, il irait à l'époque du congé que lui accordait la Comédie-Française jouer les principaux rôles de son répertoire sur le Théâtre-Royal de Bruxelles ». On se battait pour entrer au théâtre les jours où Talma paraissait en scène... Souvent, dans notre enfance, mon frère et moi avons entendu de vieux amis de notre famille, Alexandre Dumas père, le docteur Firmin, le marquis de Saint-Georges causer de cet inoubliable Talma qu'ils avaient connu.
Le spirituel Henry Monnier nous l'imita bien des fois et de la plus émouvante façon dans Oreste, dans Brutus; il nous dessinait la tête de Talma dans Cinna, avec la
(1) Ch. Maurice. Histoire anecdotique du Théâtre, t. I, p. 24.
(2) a Qu'était-il donc Talma? — Lui, son siècle et le temps antique ». — Chateaubriand, Mémoires d" outre-tombe, tome II, p. 274, édition Biré.
LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES
mèche coupant le front, « l'Empereur... c'était l'Empereur! » s'écriait-il avec émotion. Il nous contait encore
Que-Jiom? j-p dcc/orc ou pour au ronJic /iouj-. Mourant p„,tr oouj- j-erott; ton/ /or j,/nMcr<i</o«.t
ce qu'il avait fallu d'audace et de ténacité au grand tragédien pour bouleverser les antiques traditions d'autre-
fois qui costumaient les héros de Corneille, de Racine et de Shakespeare en manière de danseurs coiffés de plumes comme les comparses des ballets du Roi-Soleil, ou les vêtaient comme les troubadours de bronze doré peuplant les dessus de pendules de la Restauration, « tunique polonaise bordée de fourrure, maillot collant de couleur abricot, toque à plumes, bottes à glands ». Méprisant ces ridicules traditions, Talma avait paru sur la scène drapé à l'antique dans la toge et le péplum, ou la tunique serrée par une ceinture de fer, les bras nus, les cheveux à la Titus, « rebâtissant une époque », galvanisant les foules, sublime et simple. « Il a l'air d'une statue romaine », s'était écriée Mlle Contât en le voyant apparaître dans Brutus. « C'est Garrick ressuscité », murmurait un vieux dilettante (*). Seul un rétrograde enragé, Vanhove, navré d'abandonner la culotte de soie cramoisie de son costume d'Agamemnon, avait protesté. « Le beau progrès... ils ne font pas seulement une poche sur le côté de la cuisse pour mettre la clef de sa loge!... »
Tous ces souvenirs nous hantaient en franchissant le seuil de l'hôtel historique dont les propriétaires, MM. Jouet-Pastré, voulaient bien nous faire les honneurs avec leur bonne grâce coutumièrè.
L'hôtel a été respecté dans ses dispositions géné-
(1) «...La tunique serrée par la ceinture de fer, le manteau du soldat sur l'épaule, les bras nus, rebâtissant une époque..*. » A. Dumas, Mémoires, t. IV, p. 73.
LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES
raies, mais les nécessités des locataires, qui s'y succédèrent depuis 1826, en ont modifié les aménagements intérieurs sans en changer l'aspect ancien. Nous retrou-