FRISE PEINTE DU CABINET DE TALMA, HUE DE L\ TOUT.-DES-DAMES
Paul Vouillemont, phot.
tragédien de contrôler chacun de ses gestes, de modifier les moindres plis de son costume.
Dans le cabinet d'étude de la rue de la Tour-des- Dames, une frise court autour de la pièce, et cette frise encadre une série de médaillons reproduisant les portraits des auteurs préférés du grand tragique : Corneille, Voltaire, Racine... Népomucène Lemercier, Arnault, Luce de Lancival, étrange salade!
Voici, modifiée et remaniée, la chambre où mourut Talma. La Comédie-Française possède — offerte par
Robert Fleury, son auteur — la reproduction du tableau célèbre, la Mort de Talma, exposé au Salon de 1827. C'est ici que Robert Fleury travailla d'après nature. Le docteur Biet. dont toute la science n'avait pu soustraire Talma à une mort horrible, avait mandé d'urgence Robert Fleury, qui fit le portrait de l'artiste mourant pendant que Jouy, l'auteur de Sylla, Àrnault, l'auteur de Marius, contemplaient, désolés, leur sublime interprète expirant en une chambrette envahie par onze personnes. Au fond, sur la muraille tendue de vert, la silhouette de Napoléon apparaît en un cadre d'or!
Paris tout entier assista aux funérailles de Talma (*); le Théâtre-Français fit relâche; ce fut vraiment un deuil national. Le char funèbre, traîné par quatre chevaux, pouvait à peine se frayer un passage au milieu de la foule compacte.
Le cercueil — porté par les élèves de l'École royale de déclamation — mit plus d'une heure à franchir la courte distance séparant les portes du Père-Lachaise de la fosse où il devait reposer. Sur le cercueil étaient posés une couronne de lauriers et un manteau rouge, celui avec lequel Talma avait joué un de ses rôles favoris... Les gens du peuple admiraient l'immense cortège
(1) Après le 9 thermidor, l'acteur Fusil, que Von accusait d'excès révolutionnaires, reçut des spectateurs injonction de chanter le « Réveil du Peuple ». Sa voix tremblante l'empêcha d'obéir. On appelle Talma, que l'on charge de lire cet hymne et qui le fait ayant à son côté Fusil tenant le flambeau dont la clarté soulageait la vue basse du tragédien. Ch. Maurice, Théâtre-Français, p. 155.
LA RUE DE LA TOUR-DES-DAMES
mais s'étonnaient fort de « ce qu'il n'y avait pas de gendarmes pour ouvrir la marche » (d).
Un seul incident : au moment où le cortège franchissait le seuil du cimetière, un coup de sifflet strident. Stupéfaction, colère... c'était le gardien chef
qui
suivant
la coutume, avertissait les employés do l'arrivée du convoi ! . . .
Poursuivant notre visite, nous gagnons
(1) Delescluzr. Revue rétrospective (Souvenirs inédits), t. X, p. 2G2.
POr.TE PEINTE DU CABINET DE TRAVAIL DE TALMA,
R-ue de la Tour-des-Dames.
Paul Vouillemont, pnct.
{•ar un escalier intérieur la « très belle salle à manger — signalée dans les baux — ornée de stuc, de peintures et d'un pavé de marbre blanc et griottes d'Italie (*) ». .
De là nous passons — de plain-pied — dans le jardin mélancolique et charmeur où les buis, les houx, les fusains, les lierres prodiguent leurs verts sombres et métalliques. Nous évoquons tous ces vieux souvenirs en foulant les feuilles d'or que les premiers froids de l'automne font tomber des arbres comme des papillons blessés et qui, sous le pied du promeneur, rendent des crissements de soie froissée.
Les antiques statues qui se dressent comme de blancs fantômes sur les fonds violâtres semblent écouler notre conversation. Elles ont connu ces morts dont nous parlons et l'on voudrait interroger ces muets compagnons de marbre qui gardent encore, malgré leur sourire énigmatique,
L'infini de douceur qu'ont les choses brisées (2)...
(1) L'hôtel fut vendu le 10 avril 1827 par la veuve de Talma « d'avec lequel elle était séparée judiciairement quant aux biens...» Papiers consultés avec l'aimable autorisation de MM. Jouct-Pastr£, chez Me Leclerc, notaire, place de la Mairie à Charcnton.
(2) A. SAMAfN. Le Chariot d'or (les Roses dans la Coupe), d. 17.
/if
Il j ou s eûmes hier une surprise charmante : deux aéroll nautes bien connus, MM. André Schelcher et A. Omer-Decugis nous faisaient la grâce d'apporter au Musée Carnavalet une étrange série de photographies documentaires : Paris vu d'un ballon... un Paris déconcertant, insoupçonné des simples mortels, et comme seuls peuvent le contempler les pigeons des Tuileries, les pierrots de nos mansardes, les corneilles des tours Notre-Dame... et les aéronautes!
Tour à tour, Montmartre et le Sacré-Cœur; les palais du Louvre et du Luxembourg; la Cité — immense bateau de pierre amarré en pleine Seine; la place Vendôme — qui semble un plan-relief dérobé aux collections du musée de l'Armée; la place de la Concorde, les Champs- Elysées, le Panthéon et l'antique montagne Sainte- Geneviève, le Marais strié de rues biscontournées, défilèrent sous nos yeux amusés... et pendant que ces aspects imprévus de notre beau Paris nous stupéfiaient
par leur étrangeté, nous ne pouvions nous empêcher de penser : « Mais où diable avons-nous déjà vu cela?... » C'était dans le fameux plan, — dit de Turgot — qui date cependant de 1739!
La vision est la même, et — le croirait-on — certaines images semblent juxtaposables; le Marais, les entours du Panthéon, la place Vendôme, la place des Vosges... nous passâmes une heure délicieuse à îechercher les reliques du Vieux Paris, enchâssées dans le Paris moderne. Elles se raréfient, hélas! Le bouquet de feuilles vertes au centre duquel s'épanouissait jusqu'au xixe siècle — « la plus belle ville du monde t se fait plus mince de jour en jour! Certes, la vision est toujours admirable; mais combien elle semble moins amusante et pittoresque qu'autrefois ! Voilà qui expliquerait la folie aérostatique de nos bons aïeux...
C'est peut-être pour contempler Paris sous cet aspect nouveau, que l'original marquis de Bacqueville annonça en 1783, que tel jour, à telle heure, il s'élancerait dans les airs du haut du toit de son hôtel — sis quai Malaquais, à l'angle de la rue des Saints-Pères : — Toute la ville est en émoi; les quais, les berges delà Seine, les maisons voisines, les ponts regorgent de curieux. A l'heure fixée, le marquis paraît — les ailes au dos— suivi de son domestique, également emplumé... Mais une contestation s'élève; le marquis décide que son valet s'envolera en même temps que lui ; correct et protocolaire, le laquais refuse ; il se contentera de suivre
Le Louvre et les Halles à yoo mètres d'altitude.
(Extrait de Paris vu en Ballon, de André Schelcher et
A. Orner Decugis).
son maître... à distance respectueuse. M. de Bacquevilie se jette dans les airs; son premier élan le porte
TUE DAY's FOLLY (dHWVX AND ENGUAVED BY A. Y. SEr.GENT 1783).
jusqu'au milieu de la Seine; là, on le voit « battre de l'aile » ; il tombe sur un bateau de blanchisseuse et se
casse la cuisse... Le domestique descend alors — par l'escalier— et va recueillir, à l'aide d'une barque, son maître fort mal en point.
Le rêve des « hommes-volants » — car Bacqueviîie eut maints prédécesseurs — fut réalisé par les aéronautes... Chacun connaît la première expérience d'aérostation tentée par les frères Montgolfier le 5 juin 1783, devant les Élals du Vivarais. Un « globe céleste », gonflé d'une fumée obtenue à l'aide d'un mélange de paille mouillée et de laine cardée, s'enleva magnifiquement... On crut avoir réalisé la conquête de l'air et toute la France — depuis le Roi jusqu'au déchargeur des quais — s'engoua d'aérostation. C'est alors que des « fous sublimes » se demandèrent s'il ne serait pas possible de se confier aux « montgolfières » pour « se baigner dans IMther ». Les Parisiens réclament leur ballon ; une souscription de huit cents billets à un écu est couverte aussitôt; la police doit mobiliser des escouades de soldats de guet à pied et à cheval pour protéger les ateliers — place des Victoires — où se confectionne l'aérostat. Enfin, le 27 août 1783, avant le jour, le ballon tout gonflé est solennellement transporté au Champ-de-Mars, à la lueur des flambeaux. Quelle cohue!
Les bords de la Seine, l'immense plaine du Champde-Mars, les cours, les fenêtres, les toits de l'École Militaire sont noirs de monde... A cinq heures, un coud de canon donne le signal : on lâche les cordes... le ballon file et se perd dans les nuages. Un orage épouvantable
ne refroidit pas le zèle des curieux et « l'on vit des dames les plus élégantes suivre longtemps des yeux « l'éton- « nante merveille » sans paraître s'apercevoir de l'ondée
■Si. .,,»
iàia- iiu Cbàt. de k Mw«e,par M.l'ilatre de Rc
qui les trempait ». Une heure plus tard, la « Montgolfière » s'abattait à Gonesse, au milieu de paysans qui crurent leur dernière heure arrivée; « c'élait pour les uns
l'apparition de la bête de l'Apocalypse, pour les autres la chute de la Lune ». Ils tirent — de loin — des coups de fusil au monstre qui « crachait de la fumée » et finissent par l'éventrer à coups de fourche, de fléau, de bâton.
Ce fut au faubourg Saint-Antoine, dans le jardin doublement historique de Réveillon, que l'on tcnla tout d'abord une série d'expériences en ballon captif; enlin, le 21 novembre 1783, Pilaire de Kozier « un homme à projets», en compagnie du marquis d'Arlandes, elTeclua la première ascension en « hallon perdu «dans le parc de la Muette, au bois de Boulogne. Ces deux vaillants se servirent de l'aérostat de Réveillon, qui, déjà fatigué par de nombreuses expérience^, se déchira au moment où les intrépides novateurs allaient y prendre place; il fallut le dégonfler, le recoudre... et Ton put voir les plus grandes dames de la Cour empressées — l'aiguille et le fil en main — à réparer les dommages... En une heure tout fut terminé, les audacieux « navigateurs aériens » quittaient majestueusement la terre, devant une foule enthousiaste et émue, dont les premiers rangs avaient dû s'agenouiller pour permettre aux spectateurs plus éloignés de contempler — eux aussi — : les « Dieux de l'Atmosphère portés sur des Nuages »... L'aérostat s'élève à une hauteur de 340 toises (plus de 400 mètres), traverse Paris et, après avoir frisé la culbute sur les moulins à vent de Gentilly, va s'abattre à la Butte-aux-Cailles, plus loin que la barrière d'Italie.
Ces expériences avaient affolé Paris; aussi le
>jbs
Smf la' Xhntdtiuv
u, ii," ,„■„', .,.,», = ■, ,,n.„, fà-MTtrr,
1er décembre 1784, quatre cent mille personnes s'entassaient-elles dans le jardin des Tuileries, sur les quais, sur les toils, pour assister au départ des aéronautes Charles et Robert, en « un ballon gonflé par le gaz hydrogène ». Les corps académiques et les souscripteurs ayant payé quatre louis prirent place dans l'enceinte particulière, et sur l'amphithéâtre autour du bassin...Le reste du jardin fut rempli en un clin d'oeil parles autres spectateurs à trois livres le billet. On avait établi des pièces d'artillerie sur la terrasse du palais et arboré un grand pavillon sur la coupole pour servir aux signaux. Le vaste globe de 21 pieds de diamètre s'élève avec lenteur, emportant dans un élégant char bleu et or les deux audacieux voyageurs (d). Après un
(1) MM. Charles et Robert firent une machine de plus de 15.000 francs et annoncèrent qu'ils partiraient en liberté avec elle», Ce grand jour eut lieu le 1er décembre 1784... La machine était posée sur le grand bassin du pat terre des Tuileries.
Qu'on s'imagine la belle façade, et ces combles et ce beau jardin rempli du plus beau monde, les deux bords de la rivière, la place Louis XV, le Cours et, au loin, les environs remplis d'une telle foule que mon fils, qui m'en envoya le meilleur dessin de sa main et le meilleur détail, me marquait que c'était pour cette fois qu'oa pouvait dire que tout Paris y élait, et heureusement il fit beau temps.-
MM. Charles et Robert cadet montèrent dans le char (de huit pieds de long) et partirent à l'air à 1 h. 40 minutes, à l'enthousiasme de tout Paris... Passant sur la multitude qui était à fa place Louis XV, ils jetèrent, pour faire honneur, leur pavillon qui, zigzaguant dans l'air, fit trembler tout le monde, croyant que c'étaient eux qui dégringolaient. — Journal inédit du duc de Croy, publié par le vicomte de Grouchy cl Paul Gollin, t. IV, p. 318 (E.Flammarion, édit.).
trajet de neuf lieues, le ballon ayant atterri dans la prairie de Nesles, fut rejoint par le duc de Chartres qui, « monté sur un excellent cheval, l'avait suivi depuis Paris sans le perdre un instant de vue (*)! »
Jusqu'à la Révolution, c'est une fièvre d'aérostation (2). Pas de fêtes, pas de réunions joyeuses sans ascensions de ballons et de figures aérostatiques en baudruche... A Paris, dans les jardins de Ruggieri, l'habile artificier lance une « statue équestre de 8 pieds 1/2 et une nymphe de 8 pieds, lesquelles montèrent fort haut en gardant leur équilibre et redescendirent aux environs de Paris sans être endommagées (3). Les généraux républicains utilisent à leur tour la géniale invention. C'est à la bataille de Fleurus que, pour la première fois, on fit usage d'un ballon « tiré à bras d'homme », du haut duquel Guyton de Morveau et un officier nommé Lomet observèrent et démasquèrent les mouvements de l'ennemi. Lazare Carnot commande à Lyon les aunes de
(1) Mémoires secrets, t. XXIV, pp. 53-57, 62, passim.
(2) — Avez-vous vu passer chez vous, à travers les airs, M. Montgolfier de Lyon ! Il a dû partir de cette ville pour Paris ou pour Marseille, suivant le vent qui soufflerait alors... Je frissonne seen me rappelant le globe des Tuileries passant à deux lieu de Saint-Denis à une hauteur de 1.400 toises perp'endiculaires. Et là étaient deux hommes ! Cette espèce de voiture n'est pas faite pour moi et mille expériences, plus heureuses l'une que l'autre, ne me détermineraient jamais à la préférer au fiacre le plus dur et le plus délabré (9 janvier 1784). — Lettre autographe de l'abbé Mai, chanoine de Saint-Denis.
(3) Mémoires secrets, t. XXIX, p. 259.
taffetas nécessaires pour la confection des aérostats militaires; et le petit château de Meudon est affecté spé-
Mme DE MONTGOLF1ER,
étalement, en l'an II, par le Comité de Salut public, aux établissements aérostatiques... Sous le Directoire, c'est la folie du jour; chez Ruggieri, dans les jardins de
Tivoli et de Frascati, on enlève des ballons montés... non sans danger parfois, à une époque où rémigration était punie de mort. Aussi l'aéronaute Garnerin prend-il grand soin d'envoyer, le 26 thermidor an VI, aux administrateurs du département de la Seine, l'amusante lettre suivante : « ... J'ai l'honneur de vous faire part que je suis dans l'intention d'entreprendre demain un voyage aérien de long cours. Gomme il est possible que les vents qui me maîtriseront me fassent dépasser les frontières de la République, je viens vous déclarer que mon intention n'est pas d'émigrer et d'abandonner ma patrie. Je vous prie de vouloir bien me donner acte de ma déclaration pour me servir de passe-port. . . Salut et fraternilé. — Garnerin : rue Dominique; maison nUe des ci-devant Jacobins, à Paris (d). »
Tous ces récits semblent aujourd'hui légendaires... C'est l'histoire ancienne de l'aérostation... (2). Les petits
(1) Lettre autographe. (Collection G. Gain.)
(2) L'ascension "s'est faite avec majesté. Une jeune personne de dix-huit ans et le citoyen Garnerin montèrent celte voiture aérienne qui a baissé beaucoup plus promptement qu'on ne s'y attendait. Garnerin s'est eflorcé de gagner le Luxembourg, mais il n'a pu aller plus loin que la rue de Tournon, qui, heureusement pour lui et sa compagne de voyage élait suffisamment large pour recevoir la montgolfière dont le contour était énorme et d'où les flammèches tombaient continuellement en quantité. Deux commissaires de police et les pompiers sont accourus rue de Tournon au moment de la descente de la montgolfière. La jeune dame paraissait avoir conservé le plus grand sang-froid au milieu du danger que les voyageurs ont couru. — Journal des Débats du 17 thermidor an VIII. (Aulard. Paris sous le Consulat, 1. 1, p. 578.)
Parisiens de 1870 se souviennent encore d'avoir contemplé, place Saint-Pierre, au pied de la butte Montmartre, les « ballons du siège » emportant au-dessus de nos lignes d'investissement non seulement Gambetta et Spuller (*), mais encore d'héroïques aéronautes dont plusieurs — hélas, — disparurent, tués, noyés, perdus on ne sait où... et aussi nos lettres à nos amis éloignés, nos appels aux armées de province... un peu de nos espé-
(1) Départ de M. Gambetta pour Tours le 7 octobre 1870.
Depuis trois jours V Armand-Barbes, et le George-Sand, gonflés de gaz d'hydrogène et maintenus par leurs cordages, se tenaient immobiles sur la place Saint-Pierre. Pas le moindre vent dans l'air. Un calme implacable. Enfin le samedi 8 octobre, une brise se leva et le départ des ballons fut arrêté.
A 11 heures du matin eut lieu l'ascension simultanée des deux aérostats. Dans la nacelle du premier prirent place MM. Gambetta et Spuller, son secrétaire, à côté de M. Trichet, l'aéronaute. Le second ballon emportait deux américains, MM. Raynold et May avec M. Cuzon, nouvellement appelé à une sous-préfecture de Bretagne.
La foule était considérable. Groupée sur le flanc méridional de la colline qui de la hauteur du télégraphe et des nouvelles batteries marines, s'évase en amphithéâtre jusque sur la place, elle a salué de ses cris de : Vive la France ! Vive la République les hardis voyageurs qui se dévouaient pour le pays.
En s'élevant peu à peu, l'aéronaute Trichet a fait flotter au bas de la nacelle de Y Armand-Barbes une longue banderole aux couleurs nationales, sur laquelle étaient écrits ces mots : Vive la République !...
V Armand-Barbes emportait avec lui des pigeons voyagaurs qui devaient, une fois raltcrrisscmcnt des ballons effectué, s'en revenir à Paris annoncer si Gambetta était arrivé à bon port...
Ce n'est que dimanche soir, c'est-à-dire trente-six heures après l'ascension, que M. Janody, le propriétaire du fameux colombier
146 LES PIERRES DE PAR-fS
rances et beaucoup de noire cœur... En 1879, nous avons vu le « ballon captif » amarré Cour du Carrousel, projetant son ombre légère sur les murs calcinés du palais des Tuileries. Depuis, nous avons assisté à la triomphante exposition aérostatique, nous avons entendu — avec quelle patriotique et fière émotion — les hélices de la Patrie et de la Ville-de-Paris, ronflant au-dessus de notre chère Cité; et l'on monte aujourd'hui plus désinvoltement en ballon que jadis Ton ne se risquait en diligence!
Cependant l'investiture, la « firme » xest d'avoir o ascensionné » soi-même. Comment parler d'aérostation sans avoir reçu le baptême sacré? Aussi, confus de mon ignorance, allais-je renoncer à ma tâche, quand mon frère Henri vint à mon secours. « Mais, m'assurat— il , je puis te renseigner; j'ai fait une ascension... c'est même une aventure que je n'oublierai jamais. Les étapes d'un déplacement m'avaient conduit à Annecy, il y a une dizaine d'années; j'étais seul, je m'ennuyais... Leshasards d'une flânerie m'amenèrent à une fête locale, sorte de
des Batignolles, a vu rentrer au logis Gros-Rouge et Gris-Meunier, qui étaient partis avec le George-Sand.
Lundi à cinq heures, un pigeon annonçait l'heureuse arrivée de Y Armand-Barbes à Monldidier. L'allcrrisscmcnl avait eu lieu dans la nuit du samedi et s'était effectué avec quelques difficultés mais sans accident. Le pigeon voyageur, outre celte nouvelle, apportait une longue dépêche chiffrée qui donnait au gouvernement les meilleures nouvelles de la province. — Le Monde Illustré, 15 oc lobre 1870.
foire en plein vent, installée en un faubourg de la petite ville.
« Un aéronaute, porteur d'une jaquette fortement galonnée, achevait de gonfler un ballon, dont la soie dorée reluisait au soleil... Ce « commandant » faisait appel à un compagnon de bonne volonté, qui, moyennant cinquante francs, aurait la joie de l'accompagner dans son voyage aérien... Comment l'idée me prit-elle d'acquiescer à sa demande; c'est une chose que je ne puis encore m'expliquer. Mais une fois dans l'engrenage, il ne m'était plus possible de reculer... J'étais « l'amateur » réclamé!
« On applaudit, je prends place dans la nacelle; et je constate avec regret que cette nacelle — une sorte de large panier de blanchisseuse — laissait beaucoup à désirer. Le « commandant » était léger; je n'en pouvais dire autant... et le fond à claire-voie crissait terriblement sous notre double poids!
« Je risque une timide observation qui se perd dans les mâles accents de la marche de Sambre-et-Meuse... « Lâchez tout»... Mon compagnon vide des sacs de lest et des baisers sur la foule enthousiaste... Nous voilà partis... Or, à ce moment même, je vois le « commandant » enleverfiévreusement son veston galonné et son pantalon d'ordonnance... je le crois fou... Pas du tout; il m'apparaît soudain en maillot de gymnaste et, me plaçant un drapeau tricolore dans la main, il me jette d'une voix autoritaire cet ordre bref : « Remuez ça! »...
il enjambe le panier et. par une corde lisse, gagne un trapèze pendu sous la nacelle... Là il exécute de gracieuses cabrioles, pendant que la foule hurlante dinànuait, de seconde en seconde, sous mes yeux congestionnés... Je terminerai mon odyssée en t'avouant que l'atterrissage fut difficile et que mes pauvres reins eurent prodigieusement à souffrir d'une descente trop mouvementée... » C'est ainsi que j'ai « ascensionné » par fraternelle procuration. Mais — Figaro l'a dit — il n'est pas nécessaire de détenir la richesse pour en parler,.. Que de gens se contentent de suivre à la troisième page de leur journal les exploits de nos « aéronautes nationaux » pour leur vouer une vraie tendresse ! Quelle émotion quand nous apprîmes que Wright — résolvant l'éternel problème — s'envolait comme un oiseau et que Farman — franchissant d'un bond prodigieux les maisons, les bois, les poteaux télégraphiques et les rideaux de peupliers — s'était, en aviateur, rendu d'une ville à une autre!
Voici d'ailleurs l'époque où chaque jour des essaims de ballons dorés planent, reluisants au soleil, au-dessus du grand Paris; et les « humbles terriens » admirent et envient les olympiens aéronautes! Leur, passion n'est cependant pas « de tout repos»; elle est hérissée de dangers, de surprises, de trahisons; aussi convient-il de saluer très haut les hardis Français qui si gaiement, si crânement, risquent leur vie pour retenir en notre pays la palme du « record de l'air 1 » Tous nous avons
acclamé les noms glorieux et populaires des Santos- Dumont — qui, le premier de tous, eut l'honneur de s'élever de terre en aéroplane — Blériot, Esnaull- Pelleterie, Deulsch de la Meurlhe, Castillon de Sainl- Victor, Lebaudy, Jacques Balsan, Farman, Alf. Leblanc, Tissandier, Clément... Enfin, je ne saurais mieux clore mon palmarès qu'en envoyant — au nom de tous les Parisiens, qui, j'en suis sûr, ne me renieront pas — leurs saluls et leurs vœux de prompt rétablissement à MM. de La Vaulx (*) et Léon Barthou, encore tout sanglants de la lutte héroïque qu'ils viennent de soutenir contre une effroyable tempête (2) !
Qu'elles sont donc évocatrices les photographies de Paris vu en ballon, étalées sur la table du musée Carnavalet!...
(1) Le plus grand voyage accompli est celui du comte de La Vaulv , parti avec le comte Castillon de Sainl-Viclor, de Vincennes le 9 octobre 1900, descendu le 11 octobre à Karostychew, gouvernement de Kiew (Russie).
(2) MM. de La Vaulx et Léon Barthou assaillis par une effroyable a tornade » furent emportés pendant des lieues à une vitesse folle, ils tentèrent une descente en vue de la Méditerranée. Leur ballon vint s'abîmer dans les montagnes des Baux, près Arles. If. Léon Barthou, évanoui et sanglant, gisait au fond de la nacelle presque broyée, et M. de La Vaulx, une jambe cassée, réussit cependant par un prodige d'héroïsme et de volonté à atterrir.
LE
THÉÂTRE DU VAUDEVILLE
Le Français, né malin, créa le vaudeville, assure un vers célèbre, mais il n'en édifia pas tout d'abord le temple au coin de la chaussée d'Antin où il se dresse aujourd'hui. Ce fut primitivement rue de Chartres — une petite rue tortueuse reliant la place du Carrousel à la place du Palais-Royal, sur l'emplacement de l'actuel ministère des finances — que deux auteurs dramatiques, Piis et Barré, profitant du décret de l'Assemblée nationale proclamant la liberté des théâtres, fondèrent le Vaudeville sur les ruines d'un bal populaire, le Petit- Panthéon. L'ouverture eut lieu le 12 janvier 1792 et le succès couronna l'entreprise.
Pendant la Révolution, pendant la Terreur même, le Vaudeville fit de l'argent. Bien entendu, son répertoire aimable avait dû subir de sérieuses modifications. « Les théâtres sont les écoles primaires des hommes éclairés
et un supplément à l'éducation publique », avait déclamé le conventionnel Barère; aussi les scènes parisiennes — le Vaudeville comme les autres — s'étaientelles copieusement « sans-culoltisées ! » : le Jugement dernier des rois, Encore un curé! la Mort de Marat, les Po.'entuls foudroyés par la Montagne, le Tombeau des imposteurs, A bas la calotte':... tels étaient les titres alléchants des spectacle? à la mode.
On put contempler Mucius Scsevola, Potemkin, Jean- Jacques Rousseau sur la scène du Vaudeville. On y jouait la iXourrice républicaine ou les Plaisirs de Vadoption, et le théâtre prospérait. Une ombre au tableau : parfois les amateurs se rendant vers cinq heures et demie au spectacle rencontraient place du Palais-Royal les charrettes des condamnés à mort gngnant par le faubourg Saint-Ilonoré la place de la Révolution où fc dressait le terrible « Moulin à silence »; mais on finit bientôt par n'y prêter qu'une attention discrète, et les recettes n'en souffrirent pas trop.
Chose inouïe, mime au moment où l'échafaud ruisselait quotidiennement de sang, les Parisiens continuaient de fréquenter les théâtres qui, eux aussi, reflétaient « l'esprit public ». De temps en temps, les rideaux de scène — peints en tricolore, comme -les fonds de loge — se levaient sur quelque intermède imprévu : un claveciniste jacobin venait exécuter un « pot-pourri national sur le 10 Août — d^lié aux mânes de Guillaume Tell », ou bien un baryton montagnard modulait quelque
LE THÉÂTRE DU VAUDEVILLE 155
complainte sur la mort de Marat, et le public, éleclrisé, reprenait le refrain : »
Pleurez, pleurez, patriotes, Pleurez cet homme divin...
On pleura et magnifia d'ailleurs Marat dans tous les théâtres de Paris, en même temps que son effigie polychrome s'étalait — en manière d'idole — au coin des rues et des carrefours. Au temps où son buste remplaçait la Vierge de la rue aux Ours, l'image de l'Ami du peuple (*), encadrée de faisceaux de licteurs, se dressait dans les salles de spectacle où les trop aristocratiques loges d'avant-scène avaient été remplacées par les statues de l'Égalité et de la Liberté (2).
(1) Pendant la période révolutionnaire, alors qu'on jouait la Chaste Suzanne de Barré, Radet et Desfontaines, on crut voir des allusions au procès futur de Marie-Antoinette ; au moment où le juge dit aux deux vieillards accusant Suzanne : « Vous êtes mes accusateurs, vous ne pouvez pas être mes juges », des applaudissements et des sifflets se firent entendre et bientôt le tumulte devint tel que l'on fit évacuer la salle, et les trois auteurs furent arrêtés quelque temps après. Radet et Desfontaines expièrent par six mois de prison leur mot courageux. — Chronique des Petits Théâtres de Paris, parBRAZŒR, 1837, p. 94.
(2) Titres de quelques pièces jouées au Vaudeville en 1794 : Les Volontaires en route ou l'Enlèvement des Cloches.
La Fête de l'Égalité.
Le Noble roturier, en un acte.
La Nourrice républicaine ou les Plaisirs de V adoption. Les Chouans de Vitré, opéra vaudeville en un acte. Le Dédit mal gardé, vaudeville en un acte. — Almanach des Muses pour l'an III de la République française.
La réaction thermidorienne modifie toutes ces choses : les pièces civiques succèdent aux pièces révolutionnaires et les « mères » tiennent sur la scène du Vaudeville le langage des femmes de Sparte ou de Rome. — bien entendu tous les théâtres s'accordent au même diapason : 1 Apothéose de Bara, la Prise de Toulon, les Salpêtriers républicains, le Combat des Thermopyles... sont les pièces en vogue en 1794; et l'apprenti « la Bravoure » (treize ans) est couvert d'applaudissements lorsqu'il chante à son père, le forgeron « Sans-Quartier », tout en tirant sur la corde d'un soufflet de forge :
Papa, quand je te vois forgeant L'arme qui doit, heureux présage, Détruire le dernier tyran, Gomme je souffle avec courage (*) !
Modifiant habilement son répertoire suivant les événements et les régimes politiques, le Vaudeville devient bonapartiste en 1799 :
Malgré leurs sinistres complots Je ne crains rien pour le héros Que la France renomme...
Mais un fait bien sûr en ce jour.
C'est que de l'Egypte un retour Ramène un sauveur à la France.
Aussi, en 1806, Bonaparte reconnaissant appela-t-il au camp de Boulogne la troupe de la rue de Chartres, qui y donna des représentations sensationnelles; il fit plus encore et étendit les privilèges du théâtre, dont le réper-
(1) Le Théâtre révolutionnaire, par Jauffiiet, p. 318.
LE THEATRE DU VAL DE VILLE
toire devint comico- historique... Corneille, Turenne, Duguesclin, Jeanne d'Arc, Young lui-même, le lugubre poète des nuits et des cimetières, furent couramment évoqués sur la scène du Vaudeville où ils chantaient des cou-
THËATRH DE L OPKRA-COMIQ'JE, plis tard théâtre du vaudeville.
plets de facture sur des refrains empruntés au répertoire de « la Clef du Caveau». La plupart de ces grands hommes étaient d'ailleurs représentés « en travesti » par de fort jolies filles, et les chroniqueurs d'alors ne
tarissent pas d'éloges sur « Mlle Rivière, qui jouait les grandes dames et les officiers de cavalerie avec un égal succès. »
Le soleil de juillet 1830 éclaira le triomphe du Vau-