E. ROSTAND
Croquis dessiné au Caveau des Halles.
comme il convient — la cigarette et la canetle de bière de la fraternité; nous applaudissons Braillet et sa camarade MUo Nini chantant — fort bien ma foi — deux duos amusants, mais anticlassiques. Un jeune homme coiffé d'une casquette de chauffeur s'approche, un album sous le bras, des crayons à la main... C'est le dessinateur attitré de la maison... Il nous offre ses dernières créations... Nous achetons les charges irrespectueuses de Claretie et de Barrés; nous les signons : demain nos amis posséderont leurs effigies datées de cet étrange studio. On réclame Rostand... Instantanément, en quelques coups de crayons, voici Rostand campé en Chantecler... Nous demandons Pierre Loti... le peintre ne le connaissait pas... il le connaît maintenant; l'admirable écrivain a posé au Caveau des Halles!... Nous remercions Thabile dessinateur, qui nous glisse, quand nous partons, cette requête :
— Tâchez donc de nous amener M. Donnât: j'ai travaillé deux mois dans son atelier!...
/ Vf
Une fois par hasard, les infortunés Parisiens, — habitués, hélas! à voir chaque jour les barbares saccager leur cité, — ont eu l'inespérée surprise d'un joli spectacle. On a jeté bas les palissades entourant le hideux îlot de bitume dont la vue, depuis des années, enlaidissait la place du Carrousel ; et nous eûmes la joie de constater qu'un tapis de fleurs remplacerait à l'avenii la steppe désolée où l'on gelait l'hiver, où on grillait l'été.
Grâces soient rendues à M. Redon, architecte du Louvre, dont le goût parfait sut combiner ce décor de verdure.
Déjà les barrières de planches, derrière lesquelles s'élaborait le mystérieux travail, avaient été saluées d'un murmure flatteur. On se décidait donc à supprimer ce losange de bitume, ce stade poussiéreux ou boueux autour duquel, — sous l'œil de pierre de Gambetta, —
d'infortunés coureurs, hors d'haleine, congestionnés, lamentables, les jambes nues dans des culottes effiloquées, suants en des maillots déteints, s'entraînaient péniblement aux âpres luttes des « courses à pied »... C'était, pour ces pauvres diables, le champ d'entraînement du « Marathon français » ! Un beau matin, à travers les interstices des voliges, il nous fut donné de contempler des équipes de terrassiers qui, — les jours où par hasard ils n'étaient pas en grève, — creusaient des tranchées, élevaient des remblais, remuaient des terres.
Aux terrassiers succédèrent les jardiniers-fleuristes, aimés des dieux et chers aux Parisiennes... Hier, enfin, un charmant jardin à la française surgissait parmi les pavés gris de la place du Carrousel.
Depuis 1794, — époque bénie où elle pouvait s'enorgueillir des deux arbres de la Liberté abritant de leur ombrage patriotique le tombeau du Polonais Lazowski, ami du citoyen Marat, — la pauvre place n'avait plus reçu l'aumône d'un peu de verdure... Il n'y poussa longtemps que de vilaines maisons et de hideuses bâtisses... singuliers vis-à-vis pour le palais des rois de France i
Et d'abord d'où vient ce nom : place du Carrousel? C'est le lointain mémento d'une fête fastueuse donnée en 1662, dont la magnificence, à en croire Perrault, son