‹ Les pierres de ParisChapitre 3 sur 61 · ESTAMPE ALLÉGORIQUE PUBLIÉE VERS · texte numérisé non relu

ESTAMPE ALLÉGORIQUE PUBLIÉE VERS

Musée Carnavalet.

d'aigle, son teint olivâtre, ses cheveux longs « en oreille de chien », se reflétant dans les glaces, dépolies par les ans, encore fixées aux murs du salon et du. petit salon, et nous le rêvons mince dans son uniforme râpé, adossé à la grande cheminée de marbre; aigri, rageur, se plaignant du sort, attendant anxieusement un avenir meilleur. L'année 1792 fut, en etfet, particulièrement pénible

LA (( MANSARDE )) DE BONAPARTE

pour Bonaparte végétant misérablement à Paris. Il avait dû revenir de Corse pour se justifier, devant e ministre de lâgiérrâ Lajard, d'une grave accusation « d'indiscipline et d'insubordination ». Le 28 mai, il s'installait rue Royale-Saint- Roch (depuis rue des Moulins), à l'hôtel des Patriotes hollandais (ci-devant hôtel Royal — table d'hôte à 3 livres); mais sa détresse était si grande qu'il écrivait ce môme jour : « J'y suis trop chèrement, de sorte que je changerai aujourd'hui ou demain ». Et le lendemain il allait gîter rue du Mail, à l'hôtel de Metz — où il occupait au troisième étage la chambre numéro 14. « On lui connut à cette époque une dette de 15 francs chez un marchand de vin

Martial, aq.

l'angle de la rue des moineaux et de la rue des moulins.

de la rue Sainle-Avoye » (*) et il en était réduit à mettre sa montre en gage chez Fauvelet — frère de Bourrienne — qui tenait une « entreprise d'encan national » à l'hôtel Longueville, place du Carrousel... (2j On put voir Napoléon mangeant au cabaret, « chez Justat, rue des Petits- Pères, où la portion coûtait six sous »! (3)

Il paraîtrait tout simple qu'en sa détresse Bonaparte fût allé chercher parfois refuge auprès des rares personnes qu'il connaissait à Paris... il dut alors fréquenter l'hôtel Permon, où il dînait le 14 juin... Aussi le souvenir du dieu de la Guerre est-il resté invinciblement attaché à l'hôtel par tous les liens tenaces d'une tradition chère aux Parisiens.

11 nous souvient que M. Pigoreau nous fit l'honneur — il y a quelque quinze ans — de nous présenter à Mile Nyon, plus qu'octogénaire, dont la famille habitait l'hôtel depuis l'époque du Consulat. MlleNyon nous accueillit avec la bonne grâce charmante que les personnes âgées daignent parfois réserver à ceux qu'elles sentent amoureux d'un passé qui leur fut cher. Elle nous conta, avec émotion, la légende fameuse qui avait bercé sa jeunesse! Pauvre MIleNyon, combien elle serait désolée de voiries terribles historiens modernes effeuiller ses illusions!... Après tout, comme elle semblait un tantinet voltairienne, elle se contenterait probablement de nier leur infaillibilité et les enverrait au diable!...

(1) Chateaubriand. Mémoires d'Outre-Tombe, t. III, p. 24

(2) Bourrienne. Mémoires, t. I, p. 50.

(3) Saint-IIilaiiœ. Habitations napolèoiiicnnes, p. G5.

AU VIEUX QUARTIER DES BLANCS-MANTEAUX

Dix heures du soir. Le commissariat de police de la rue Vieille-du-Temple est rempli de monde ; des gardiens de la paix, des cyclistes, une quinzaine d'agents en bourgeois, aux yeux résolus, aux poignes solides... Très calme, achevant sa cigarette, le commissaire donne ses ordres, précise les consignes, de manière à prévenir toute surprise. « Vous, brigadier, vous surveillerez la courette et empêcherez toute évasion... Huit agents barreront la rue... les autres me suivront dans le cabaret... Personne ne devra sortir avant mon interrogatoire. On agira résolument et rapidement... Pas de bruit, gagnons le rendez-vous par petits paquets... Ouvrons l'œil, nous avons affaire à des finauds... »

Il s'agit de perquisitionner du côté de l'Hôtel de Ville, en une boutique de marchand de vin perdue dans

le lacis des petites rues grouillantes du Marais : rue des Rosiers, rue du Roi-de-Sicile, rue des Juifs, ruelles sordides, presque uniquement habitées par des israélites polonais, russes, allemands, la plupart ouvriers fourreurs ou casquetliers. C'est un quartier étonnant, une sorte de « ghetto » oublié dans Paris ; on y parle rarement français, et beaucoup de boutiques, depuis le boucher jusqu'au coiffeur, portent à côté de leur habituelle enseigne un sous-titre et des indications en caractères hébraïques ou russes.

Notre marchand de vin gîte rue des ÉcouffesJ1); chez îui se réunissent des bandes de voleurs cosmopolites : spécialistes pour vols de bijoux, perceurs de murailles, receleurs ou indicateurs de mauvais coups à faire; presque tous gaillards dangereux, prêts à « dégringoler» le passant attardé, à forcer une caisse, à fracturer une chambre de deux coups de^ pince-monseigneur : une pesée en bas, une pesée en haut, le pêne saute et la farce est jouée.

Les plaintes affluent; on va agir... nous partons, filant silencieusement le long des rues sinueuses, noires, lugubres avoisinant l'Imprimerie nationale. La nuit est sombre... par instants la lune accroche des lumières bleues sur les toits, sur un angle de muraille, sur une enseigne en saillie ; les becs de gaz, par-ci par-là, pro-

(1) C'est rue des Ecouffes qu'habitait notre grand peintre Philippe de Champaigne. Une plaque apposée au n° 20, précisé qu'il y mourut en 1674.

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